J'avais douze ans, et j'étais à Marseille, ma ville natale, quand on
m'embarqua comme mousse à bord d'un brick de commerce qu'on nommait _la
Belle-Émilie._ Nous allions au Sénégal porter de ces toiles bleues qu'on
appelle des guinées, nous devions rapporter de la poudre d'or, des dents
d'éléphant et des arachides. Pendant les quinze premiers jours, le
voyage n'eut rien d'intéressant; je ne me souviens guère que des coups
de garcette qu'on m'administrait sans compter, pour me former le
caractère et me donner de l'esprit, disait-on. Vers la troisième
semaine, le brick approcha des côtes d'Andalousie, et, un soir, on jeta
l'ancre à quelque distance d'Alméria. La nuit venue, le second du navire
prît son fusil, et s'amusait tirer des hirondelles, que je ne voyais
pas, car le soleil était couché depuis longtemps.
Il y avait, par hasard, des chasseurs non moins obstinés qui se
promenaient le long de la plage, et tiraient de temps en temps sur leur
invisible gibier. Tout à coup on met la chaloupe à la mer, on m'y jette
plus qu'on ne m'y descend; me voilà occupé à recevoir et à ranger des
ballots qu'on nous passait du navire, puis on tend la voile, on se
dirige vers la terre, sans faire de bruit. Je ne comprenais pas à quoi
pouvait servir cette promenade par une nuit sans étoiles; mais un mousse
ne raisonne guère; il obéit sans rien dire; sinon, gare les coups.
La chaloupe aborda sur une plage déserte, loin du port d'Alméria. Le
second, qui nous commandait, se mit à siffler; on lui répondit, bientôt
j'entendis des pas d'hommes et de chevaux. On débarqua des ballots, on
les chargea sur des chevaux, des ânes, des mulets, qui se trouvaient la
fort à propos; puis, le second, ayant dit aux matelots de l'attendre
jusqu'au point du jour, partit et m'ordonna de le suivre. On me hisse
sur une mule, entre deux paniers; nous voilà en route pour aller je ne
sais où.
Au bout d'une heure, on aperçut une petite lumière, vers laquelle on
se dirigea. Une voix cria: _Qui vive!_ on répondit: _Les anciens_. Une
porte s'ouvre; nous entrons dans une auberge habitée par des gens qui
n'avaient pas la mine de très bons chrétiens. C'étaient, je l'appris
bientôt, des bohémiens et des contrebandiers. Nous faisions un commerce
défendu, qui nous exposait aux galères. On ne m'avait pas demandé mon
avis.
Le capitaine entra, avec les bohémiens, dans une salle basse dont on
ferma la porte; on me laissa seul avec une vieille femme qui préparait
le souper: c'était la plus laide sorcière que j'aie vue de ma vie. Elle
me prit par le bras, me regarda jusqu'au blanc des yeux: je tremblais
malgré moi. Quand elle m'eut bien examiné, la vieille me parla. Je
fus tout étonné d'entendre son ramage, qui ressemblait au patois de
Marseille. Elle m'attacha un torchon gras autour du corps, me fit
asseoir auprès d'elle, les jambes croisées sur une natte de jonc et, me
jetant un poulet, m'ordonna de le plumer.
Un mousse doit tout savoir, sous peine d'être battu: je me mis à
arracher les plumes de l'animal, en imitant de mon mieux la vieille,
qui, de son côté, en faisait autant que moi. De temps en temps, pour
m'encourager, elle me souriait de façon agréable, en me montrant chaque
fois trois grandes dents jaunes tout ébréchées, seul trésor qui lui
restât dans la bouche. Les poulets plumés, il fallut hacher des oignons,
éplucher de l'ail, préparer le pain et la viande. Je fis de mon mieux,
autant par peur de la vieille que par amitié.
--Eh bien, la mère, êtes-vous contente? lui dis-je quand tous nos
préparatifs furent achevés.
--Oui, mon fils, me dit-elle, tu es un bon garçon, je veux te
récompenser. Donne-moi ta main.
Elle me prit la main, la retourna, et se mit à en suivre toutes les
lignes, comme si elle allait me dire la bonne aventure.
--Assez, la mère! lui dis-je en retirant ma main, je suis chrétien, je
ne crois pas à tout cela.
--Tu as tort, mon fils, je t'en aurais dit bien long; car, si pauvre et
si vieille que je sois, je suis d'un peuple qui sait tout. Nous autres
gitanos, nous entendons des voix qui vous échappent; nous parlons avec
les animaux de la terre, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer.
--Alors, lui dis-je en riant, vous savez l'histoire et les malheurs de
ce poulet que j'ai plumé?
--Non, dit la vieille, je ne me suis pas souciée de l'écouter; mais, si
tu veux, je te conterai l'histoire de son frère; tu y verras que tôt ou
tard on est puni par où on a péché, et que jamais un ingrat n'échappe au
châtiment.
Elle me dit ces derniers mots d'une voix si sombre, que je tressaillis;
puis elle commença le conte que voici.