--Voilà l'histoire de Perlino, qui en vaut bien une autre, me dit en
se levant ma grosse hôtesse, tout émue des aventures qu'elle venait de
conter.
--Et la dame des Écus-Sonnants, m'écriai-je, qu'est-elle devenue?
--Qui le sait? répondit Palomba. Qu'elle ait pleuré ou qu'elle se soit
arraché un côté de cheveux, qui s'en soucie? La fourberie finit toujours
par se prendre à son propre piège; c'est bien fait. La farine du diable
s'en va toute en son, tant pis pour qui sert le diable, tant mieux pour
les honnêtes gens!
--Et la morale?
--Quelle morale! dit Palomba, en me regardant d'un air surpris. Si Votre
Excellence veut de la morale, il est deux heures, il y a un Père capucin
qui prêche à vêpres, et vous voyez d'ici la cathédrale.
--C'est la morale du conte que je vous demande.
--Seigneur, me dit-elle en appuyant sur les finales, la soupe est
servie, le poulet frit, le macaroni cuit, N, I, ni, mon histoire est
finie. On berce les enfants avec des chansons, et les hommes avec des
contes: que voulez-vous de plus?
Je me mis à table, mais je n'étais pas satisfait. Tout en ébréchant mon
couteau sur un blanc de poulet, je dis à mon hôtesse:
--Votre histoire est touchante, et voilà un macaroni qui a un fumet
admirable; mais, quand je raconterai aux enfants de mon pays les
aventures de Perlino, je ne leur servirai pas à dîner en même temps; ils
réclameront une morale.
--Eh bien, Excellence, s'il y a chez vous de ces délicats qui n'osent
pas rire, de crainte de montrer leurs dents, qu'ils viennent goûter à
mon macaroni. Adressez-les à Amalfi, et qu'ils demandent la Lune. Nous
leur servirons dans une assiette plus de morale que n'en fournirait tout
Paris.
A propos, ajouta-t-elle, on vous attend pour partir; le vent se lève,
les matelots craignent que Votre Seigneurie ne soit incommodée comme ce
matin. On dirait que cette nouvelle vous attriste. Bon courage! le mal
passé n'est que songe, et quoique le mal futur ait les bras longs, il ne
nous tient pas encore. Vous n'y pensiez pas tout à l'heure.
--Merci, ma bonne Palomba, vous m'avez trouvé ce que je cherchais. Un
moment d'oubli entre de longues peines, un peu de repos au milieu du
vent et de la mer, du travail et de l'ennui, voilà ce que donnent les
contes et les rêves. Bien fou qui leur en demande davantage! _Ecco la
moralità!_