LA RECONNAISSANCE

En entrant dans sa chambre, Perlino remarqua le joueur de zampogne qui

le regardait tristement, mais il ne fit point de question; il avait hâte

d'être seul pour voir si le bonheur frapperait à sa porte et sous quelle

figure il entrerait. Son inquiétude ne fut pas de longue durée. Il

n'était pas encore au lit qu'il entendit une voix douce et plaintive:

c'était Violette qui, dans les termes les plus tendres, lui rappelait

comment elle l'avait fait et pétri de ses propres mains, comment c'était

à ses prières qu'il devait la vie; et, pourtant, il s'était laissé

séduire et enlever, tandis qu'elle avait couru après lui avec une peine

que Dieu veuille épargner à tout le monde. Violette lui disait encore,

avec un accent plus douloureux et plus pénétrant, comment depuis deux

nuits elle veillait à sa porte; comment, pour obtenir cette faveur, elle

avait donné des trésors dignes de rois sans tirer de lui un seul mot,

comment cette dernière nuit était la fin de ses espérances et le terme

de sa vie.

En écoutant ces paroles qui lui perçaient l'âme, il semblait à Perlino

qu'on le tirait d'un rêve: c'était un nuage qu'on déchirait devant ses

yeux. Il ouvrit doucement la porte et appela Violette; elle se jeta dans

ses bras en sanglotant. Il voulait parler: elle lui ferma la bouche; on

croit toujours celui qu'on aime, et il y a des instants où l'on est si

heureux, qu'on n'a pas besoin de pleurer.

--Partons, dit Perlino; sortons de ce donjon maudit.

--Partir n'est pas aisé, seigneur Perlino, répondit l'écureuil: la dame

des Écus-Sonnants ne lâche pas volontiers ce qu'elle tient; pour vous

éveiller, nous avons usé tous nos dons; il faudrait un miracle pour vous

sauver.

--Peut-être ai-je un moyen, dit Perlino, à qui l'esprit venait comme la

sève aux arbres du printemps.

Il prit le cornet qui contenait la poudre magique et gagna l'écurie,

suivi de Violette et des trois amis. Là, il sella le meilleur cheval,

et, marchant tout doucement, il arriva jusqu'à la loge où dormait le

geôlier, les clefs à la ceinture. Au bruit des pas, l'homme s'éveilla et

voulut crier; il n'avait pas ouvert la bouche, que Perlino y jetait l'or

potable, au risque de l'étouffer; mais, loin de se plaindre, le geôlier

se mit à sourire et retomba sur sa chaise en fermant les yeux et en

tendant les mains. Se saisir du trousseau, ouvrir la grille, la refermer

à triple tour, et jeter dans l'abîme ces clefs de perdition pour

enfermer à jamais la convoitise dans sa prison, ce fut pour Perlino

l'affaire d'un instant. Le pauvre enfant avait compté sans le trou de

la serrure: il n'en faut pas plus à la convoitise pour s'échapper de sa

retraite et envahir le coeur humain.

Enfin, les voilà en route, tous deux sur le même cheval: Perlino en

avant, Violette en croupe. Elle avait passé les bras autour du cou de

son bien-aimé, et le serrait bien fort pour s'assurer que le coeur lui

battait toujours. Perlino tournait sans cesse la tête pour revoir la

figure de sa chère maîtresse, pour retrouver ce sourire qu'il craignait

toujours d'oublier. Adieu la frayeur et la prudence! Si l'écureuil

n'avait plus d'une fois tiré la bride pour empêcher le cheval de butter

ou de se perdre, qui sait si les deux voyageurs ne seraient pas encore

en chemin?

Je laisse à penser la joie que ressentit ce bon Cecco en retrouvant sa

fille et son gendre. C'était le plus jeune de la maison; il riait tout

le long du jour sans savoir pourquoi, il voulait danser avec tout le

monde; il avait tellement perdu la tête qu'il doubla les appointements

de ses commis et fit une pension à son caissier, qui ne le servait que

depuis trente-six ans.

Rien n'aveugle comme le bonheur. La noce fut belle, mais cette fois on

eut soin de trier les amis. De vingt lieues à la ronde, il vint des

abeilles qui apportèrent un beau gâteau de miel; le bal finit par

une tarentelle de souris et un saltarello d'écureuils dont on parla

longtemps dans Paestum. Quand le soleil chassa les invités, Violette et

Perlino dansaient encore; rien ne pouvait les arrêter. Cecco, qui était

plus sage, leur fit un beau sermon pour leur prouver qu'ils n'étaient

plus des enfants et qu'on ne se marie pas pour s'amuser; ils se jetèrent

dans ses bras en riant. Un père a toujours le coeur faible: il les prit

par la main et se mit à danser avec eux jusqu'au soir.

Nouveaux contes bleus · 第 52 / 90 题