Sous le dais se tient debout le fiscal; c'est une belette au front
fuyant, aux yeux rouges, à la langue pointue; elle a la main sur son
coeur et fait une belle harangue pour demander à la loi d'étrangler les
souris. Sa parole coule comme l'eau d'une fontaine; c'est d'une voix si
tendre, si pénétrante que la bonne dame implore et sollicite la mort
de ces affreuses petites bêtes, qu'en vérité on s'indigne de leur
endurcissement. Il semble qu'elles manquent à tous leurs devoirs en
n'offrant pas elles-mêmes leurs têtes criminelles pour calmer l'émotion
et sécher les pleurs de cette excellente belette, qui a tant de larmes
dans le gosier.
Quand le fiscal eut fini son oraison funèbre, un jeune rat, à peine
sevré, se leva pour défendre les coupables. Déjà il avait assuré ses
lunettes, ôté son bonnet et secoué ses manches, quand, par respect pour
la libre défense et dans l'intérêt des accusés, le chat lui interdit la
parole. Alors et d'une voix solennelle, maître Rominagrobis gourmanda
les accusés, les témoins, la société, le ciel, la terre et les rats;
puis, se couvrant, il fulmina un arrêt vengeur et condamna ces
bêtes criminelles à être pendues et écorchées séance tenante, avec
confiscation des biens, abolition de la mémoire et condamnation en tous
les frais, la contrainte par corps limitée toutefois à cinq années; car
il faut être humain, même avec les scélérats.
La farce jouée, la toile se ferma.
--Comme cela est vivant! s'écria la dame des Écus-Sonnants. C'est la
justice des chats prise sur le fait. Pâtre ou sorcier, qui que tu sois,
vends-moi ta Chambre étoilée.
--Toujours au même prix, Madame, répondit Violette.
--A ce soir donc! reprit la marquise.
--A ce soir! dit Violette.
Et elle ajouta tout bas:
--Puisses-tu me payer tout le mal que tu m'as fait!
Pendant qu'on donnait la comédie dans la cour, l'écureuil n'avait pas
perdu son temps. A force de trotter sur les toits, il avait fini par
découvrir Perlino, qui mangeait des figues dans le jardin. Du toit,
maître écureuil avait sauté sur un arbre, de l'arbre sur un buisson.
Toujours dégringolant, il arriva jusqu'à Perlino qui jouait à la
_morra_[1] avec son ombre, moyen sûr de toujours gagner.
[Note 1: Dans le jeu de la _morra_ chacun des joueurs ouvre un ou
plusieurs doigts; c'est ce nombre de doigts ouverts que l'adversaire
doit deviner.]
L'écureuil fit une cabriole et s'assit devant Perlino avec la gravité
d'un notaire.
--Ami, lui dit-il, la solitude a ses charmes, mais tu n'as pas l'air de
beaucoup t'amuser en jouant tout seul; si nous faisions ensemble une
partie.
--Peuh! dit Perlino en bâillant, tu as les doigts trop courts, et tu
n'es qu'une bête.
--Des doigts courts ne sont pas toujours un défaut, reprit l'écureuil;
j'en ai vu pendre plus d'un, dont tout le crime était d'avoir les doigts
trop longs; et, si je suis une bête, seigneur Perlino, au moins suis-je
une bête éveillée. Cela vaut mieux que d'avoir tant d'esprit et de
dormir comme un loir. Si jamais le bonheur frappe à ma porte pendant la
nuit, au moins serai-je debout pour lui ouvrir.
--Parle clairement, dit Perlino; depuis deux jours il se passe en moi
quelque chose d'étrange. J'ai la tête lourde et le coeur chagrin; je
fais de mauvais rêves. D'où cela vient-il?
--Cherche! dit l'écureuil. Ne bois point, tu ne dormiras pas; ne dors
pas, tu verras bien des choses. A bon entendeur, salut!
Sur ce, l'écureuil grimpa sur une branche et disparut.
Depuis que Perlino vivait dans la retraite, la raison lui venait; rien
ne rend méchant comme de s'ennuyer à deux, rien ne rend sage comme de
s'ennuyer tout seul. Au souper, il étudia la figure et le sourire de la
dame des Écus-Sonnants; il fut aussi gai convive que d'habitude; mais
chaque fois qu'on lui présenta la coupe d'oubli, il s'approcha de la
fenêtre pour admirer la beauté du soir, et chaque fois il jeta l'or
potable dans le jardin. Le poison tomba, dit-on, sur des vers blancs
qui perçaient la terre; c'est depuis ce temps-là que les hannetons sont
dorés.