Le lendemain, de grand matin, Violette, qu'on avait couchée au grenier,
monta sur les toits et regarda autour d'elle; mais elle eut beau courir
de tous côtés, elle ne vit que des tours grillées et des jardins
déserts. Elle descendit tout en larmes, quoi que fissent ses trois
petits amis pour la consoler.
Dans la cour, toute pavée d'argent, elle trouva les filles d'honneur,
assises en rond et filant des étoupes d'or et de soie.
--Va-t-en, lui crièrent-elles; si madame voyait tes haillons, elle nous
chasserait. Sors d'ici, vilain joueur de zampogne, et ne reviens jamais,
à moins que tu ne sois prince ou banquier.
--Sortir! dit Violette; pas encore, belles demoiselles: laissez-moi vous
servir; je serai si doux, si obéissant, que vous ne regretterez jamais
de m'avoir gardé près de vous.
Pour toute réponse, la première demoiselle se leva: c'était une grande
fille, maigre, sèche, jaune, pointue: d'un geste elle montra la porte au
petit pâtre, et appela le geôlier, qui s'avança en fronçant le sourcil
et en brandissant sa hallebarde.
--Je suis perdue, s'écria la pauvre fille; je ne reverrai jamais mon
Perlino!
--Violette, dit gravement l'écureuil, on éprouve l'or dans la fournaise
et les amis dans l'infortune.
--Tu as raison, s'écria la fille de Cecco: _Nabuchodonosor, la paix du
coeur vaut mieux que l'or_.
Aussitôt l'abeille s'envole, et voilà qu'au milieu de la cour il entre,
je ne sais par où, un beau carrosse de cristal, avec un timon en rubis
et des roues d'émeraude. L'équipage était tiré par quatre chiens noirs,
gros comme le poing, qui marchaient sur leurs oreilles. Quatre grands
scarabées montés en jockeys conduisaient d'une main légère cet attelage
mignon. Au fond du carrosse, mollement couchée sur des carreaux de satin
bleu, s'étendait une jeune bécasse coiffée d'un petit chapeau rose et
vêtue d'une robe de taffetas si ample, qu'elle débordait sur les deux
roues. D'une patte la dame tenait un éventail, de l'autre un flacon
ainsi qu'un mouchoir brodé à ses armes et garni d'une large dentelle.
Auprès d'elle, à demi enseveli sous les flots de taffetas, était un
hibou, l'air ennuyé, l'oeil mort, la tête pelée, si vieux que son bec
croisait comme des ciseaux ouverts. C'étaient de jeunes mariés qui
faisaient leurs visites de noces, un ménage à la mode, tel que les aime
la dame des Écus-Sonnants.
A la vue de ce chef-d'oeuvre, un cri de joie et d'admiration éveilla
tous les échos du palais. D'étonnement, le geôlier en laissa choir sa
pipe, tandis que les demoiselles couraient après le carrosse qui fuyait
au galop de ses quatre épagneuls, comme s'il emportait l'empereur des
Turcs ou le diable en personne. Ce bruit étrange inquiéta la dame des
Écus-Sonnants, qui craignait toujours d'être pillée; elle accourut,
furieuse, et résolue de mettre toutes ses filles d'honneur à la porte.
Elle payait pour être respectée, et voulait en avoir pour son argent.
Mais, quand elle aperçut l'équipage, quand le hibou l'eut saluée d'un
signe de bec et que la bécasse eut trois fois remué son mouchoir avec
une adorable nonchalance, la colère de la dame s'évanouit en fumée.
--Il me faut cela! cria-t-elle. Combien le vend-on?
La voix de la marquise effraya Violette, mais l'amour de Perlino lui
donnait du coeur; elle répondit que, si pauvre qu'elle fût, elle aimait
mieux son caprice que tout l'or du monde; elle tenait à son carrosse, et
ne le vendrait pas pour le château des Écus-Sonnants.
--Sotte vanité des gueux! murmura la dame. Il n'y a vraiment que les
riches qui aient le saint respect de l'or et qui soient prêts à tout
faire pour un écu. Il me faut cette voiture! dit-elle d'un ton menaçant;
coûte que coûte, je l'aurai.
--Madame, reprit Violette fort émue, il est vrai que je ne veux pas la
vendre, mais je serais heureuse de l'offrir en don à Votre Seigneurie,
si elle voulait m'honorer d'une faveur.
--Ce sera cher, pensa la marquise. Parle, dit-elle à Violette, que
demandes-tu?
--Madame, dit la fille de Cecco, on assure que vous avez un musée où
toutes les curiosités de la terre sont réunies; montrez-le-moi; s'il y
a quelque chose de plus merveilleux que ce carrosse, mon trésor est à
vous.
Pour toute réponse, la dame des Écus-Sonnants haussa les épaules et mena
Violette dans une grande galerie qui n'a jamais eu sa pareille. Elle lui
fit regarder toutes ses richesses: une étoile tombée du ciel, un collier
fait avec un rayon de la lune, natté et tressé de trois rangs, des lis
noirs, des roses vertes, un amour éternel, du feu qui ne brûlait pas,
et d'autres raretés; mais elle ne montra pas la seule chose qui touchât
Violette: Perlino n'était pas là.
La marquise cherchait dans les yeux du petit pâtre l'admiration et
l'étonnement; elle fut surprise de n'y voir que de l'indifférence.
--Eh bien! dit-elle, toutes ces merveilles sont autre chose que tes
quatre toutous: le carrosse est à moi.
--Non, Madame, dit Violette. Tout cela est mort, et mon équipage est
vivant. Vous ne pouvez pas comparer des pierres et des cailloux à mon
hibou et à ma bécasse, personnages si vrais, si naturels, qu'il semble
qu'on vient de les quitter dans la rue. L'art n'est rien auprès de la
vie.
--N'est-ce que cela? dit la marquise; je te montrerai un petit homme
fait de sucre et de pâte d'amande, qui chante comme un rossignol et
raisonne comme un académicien.
--Perlino! s'écria Violette.
--Ah! dit la dame des Écus-Sonnants, mes filles d'honneur ont parlé.
Elle regarda le joueur de zampogne avec l'instinct de la peur.--Toute
réflexion faite, ajouta-t-elle, sors d'ici; je ne veux plus de tes
jouets d'enfants.
--Madame, dit Violette toute tremblante, laissez-moi causer avec ce
miracle de Perlino, et prenez le carrosse.
--Non, dit la marquise, va-t-en et emporte les bêtes avec toi.
--Laissez-moi seulement voir Perlino.
--Non! non! répondit la dame.
--Seulement coucher une nuit à sa porte, répondit Violette tout en
larmes. Voyez quel bijou vous refusez, ajouta-t-elle en mettant un genou
en terre et en présentant la voiture à la dame des Écus-Sonnants.
--A cette vue, la marquise hésita, puis elle sourit; en un instant
elle avait trouvé le moyen de tromper Violette et d'avoir pour rien ce
qu'elle convoitait.
--Marché conclu, dit-elle en saisissant le carrosse; tu coucheras ce
soir à la porte de Perlino, et même tu le verras; mais je te défends de
lui parler.
Le soir venu, la dame des Écus-Sonnants appela Perlino pour souper avec
elle. Quand elle l'eut fait bien manger et bien boire, ce qui était aisé
avec un garçon d'humeur facile, elle versa d'excellent vin blanc de
Capri dans une coupe de vermeil, et, tirant de sa poche une botte
de cristal, elle y prit une poudre rougeâtre qu'elle jeta dans le
vin.--Bois cela, mon enfant, dit-elle à Perlino, et donne-moi ton goût.
Perlino, qui faisait tout ce qu'on lui disait, avala la liqueur d'un
seul trait.
--Pouah! s'écria-t-il, ce breuvage est abominable, c'est une odeur de
boue et de sang; c'est du poison!
--Niais! dit la marquise, c'est de l'or potable; qui en a bu une fois en
boira toujours. Prends ce second verre, tu le trouveras meilleur que le
premier.
La dame avait raison: à peine l'enfant eut-il vidé la coupe, qu'il fut
pris d'une soif ardente.--Encore! disait-il, encore! Il ne voulait
plus quitter la table. Pour le décider à se coucher, il fallut que la
marquise lui fit un grand cornet de cette poudre merveilleuse qu'il mit
soigneusement dans sa poche, comme un remède à tous les maux.
Pauvre Perlino! c'était bien un poison qu'il avait pris, et le plus
terrible de tous. Qui boit de l'or potable, son coeur se glace tant que
le fatal breuvage est dans l'estomac. On ne connaît plus rien, on n'aime
plus rien, ni père, ni mère, ni femme, ni enfants, ni amis, ni pays; on
ne songe plus qu'à soi; on veut boire, et on boirait tout l'or et tout
le sang de la terre sans calmer une soif que rien ne peut étancher.
Cependant que faisait Violette? Le temps lui semblait aussi long qu'au
pauvre un jour sans pain. Aussi, dès que la nuit eut mis son masque
noir pour ouvrir le bal des étoiles, Violette courut-elle à la porte de
Perlino, bien sûre qu'en la voyant Perlino se jetterait dans ses bras.
Comme son coeur battait quand elle l'entendit monter! Quel chagrin quand
l'ingrat passa devant elle sans même la regarder!
La porte fermée à double tour et la clef retirée, Violette se jeta sur
une natte qu'on lui avait donnée par pitié; la elle se mit à fondre en
larmes, se fermant la bouche avec les mains pour étouffer ses sanglots.
Elle n'osait se plaindre, de crainte qu'on ne la chassât; mais, quand
vint l'heure où les étoiles seules ont les yeux ouverts, elle gratta
doucement à la porte et chanta à demi-voix:
Perlino, m'entends-tu? C'est moi qui te délivre,
Ouvre-moi!
Viens vite, je t'attends, ami, je ne puis vivre
Loin de toi.
Ouvre-moi! mon coeur te désire;
Je brûle, j'ai froid, je soupire;
Tout le jour
C'est d'amour,
Et la nuit
C'est d'ennui.
Hélas! elle eut beau chanter, rien ne bougea dans la chambre. Perlino
ronflait comme un mari de dix ans, et ne rêvait qu'à sa poudre d'or. Les
heures se trainèrent lentement, sans apporter d'espérance. Si longue et
si douloureuse que fût la nuit, le matin fut plus triste encore. La dame
des Écus-Sonnants arriva dès le point du jour.
--Te voilà content, beau joueur de zampogne, lui dit-elle avec un malin
sourire, le carrosse est payé au prix que tu m'as demandé.
--Puisses-tu avoir un pareil contentement tous les jours de ta vie!
murmura la pauvre Violette, j'ai passa une si mauvaise nuit que je ne
l'oublierai de si tôt.