LES TROIS RENCONTRES

Il y avait un torrent qui tombait de la montagne, son lit était à demi

séché; ce fut le chemin que prit Violette. Déjà les lauriers-roses

sortaient du fond de l'eau leurs têtes couvertes de fleurs; la fille

de Cecco s'enfonça dans cette verdure, suivie par les papillons qui

voltigeaient autour d'elle comme autour d'un lis qu'agite le vent. Elle

marchait plus vite qu'un banni qui rentre au logis; mais la chaleur

était lourde: vers midi, il lui fallut s'arrêter.

En approchant d'une flaque d'eau pour y rafraîchir ses pieds brûlants,

elle aperçut une abeille qui se noyait. Violette allongea son petit

pied; la bestiole y monta. Une fois à sec, l'abeille resta quelque

temps immobile comme pour reprendre haleine, puis elle secoua ses ailes

mouillées; puis, passant sur tout son corps ses pattes plus fines

qu'un fil de soie, elle se sécha, se lissa, et, prenant son vol, vint

bourdonner autour de celle qui lui avait sauvé la vie.

--Violette, lui dit-elle, tu n'as pas obligé une ingrate. Je sais où tu

vas, laisse-moi t'accompagner.

Quand je serai fatiguée, je me poserai sur ta tête. Si jamais tu as

besoin de moi, dis seulement: _Nabuchodonosor, la paix du coeur vaut

mieux que l'or_; peut-être pourrai-je te servir.

--Jamais, pensa Violette, je ne pourrai dire: _Nabuchodonosor_...

--Que veux-tu? demanda l'abeille.

--Rien, rien, reprit la fille de Cecco, je n'ai besoin de toi qu'auprès

de Perlino.

Elle se remit en route, le coeur plus léger; au bout d'un quart d'heure,

elle entendit un petit cri: c'était une souris blanche qu'un hérisson

avait blessée et qui ne s'était sauvée de son ennemi que tout en sang et

à demi morte. Violette eut pitié de la pauvre bête. Si pressée qu'elle

fût, elle s'arrêta pour lui laver ses blessures et lui donner une des

caroubes qu'elle avait gardées pour son déjeuner.

--Violette, lui dit la souris, tu n'as pas obligé une ingrate. Je sais

où tu vas. Mets-moi dans ta poche avec le reste de tes caroubes. Si

jamais tu as besoin de moi, dis seulement: _Tricchè varlacchè, habits

dorés, coeurs de laquais_; peut-être pourrai-je te servir.

Violette glissa la souris dans sa poche pour qu'elle y pût grignoter

tout à l'aise, et continua de remonter le torrent. Vers la brume, elle

approchait de la montagne, quand, tout à coup, du haut d'un grand chêne,

tomba à ses pieds un écureuil, poursuivi par un horrible chat-huant.

La fille de Cecco n'était pas peureuse, elle frappa le hibou avec sa

zampogne, et le mit en fuite; puis, elle ramassa l'écureuil, plus

étourdi que blessé de sa chute; à force de soins, elle le ranima.

--Violette, lui dit l'écureuil, tu n'as pas obligé un ingrat: je sais où

tu vas. Mets-moi sur ton épaule, et cueille-moi des noisettes pour que

je ne laisse pas mes dents s'allonger. Si jamais tu as besoin de moi,

dis seulement: _Patati, patata, regarde bien et tu verras_; peut-être

pourrai-je te servir.

Violette fut un peu étonnée de ces trois rencontres; elle ne comptait

guère sur cette reconnaissance en paroles; que pouvaient faire pour elle

de si faibles amis? Qu'importe! pensa-t-elle, le bien est toujours le

bien. Advienne que pourra: j'ai eu pitié des malheureux.

A ce moment la lune sortit d'un nuage, et sa blanche lumière éclaira le

vieux château des Écus-Sonnants.

Nouveaux contes bleus · 第 42 / 90 题