L'ENLÈVEMENT DE PERLINO

Pour voir un mariage si nouveau, on vint de bien loin: de Salerne et de

la Cava, d'Amalfi et de Sorrente, même d'Ischia et de Pouzzoles. Riches

ou pauvres, jeunes ou vieux, amis ou jaloux, chacun voulait connaître

Perlino. Par malheur, il ne s'est jamais fait de noce sans que le diable

s'en mêle; la marraine de Violette n'avait pas prévu ce qui devait

arriver.

Parmi les invités, on attendait une personne considérable: c'était une

marquise des environs qui s'appelait la dame des Écus-Sonnants. Elle

était aussi méchante et aussi vieille que Satan; elle avait la peau

jaune et ridée, les yeux caves, les joues creuses, le nez crochu, le

menton pointu; mais elle était si riche, si riche, que chacun l'adorait

au passage et se disputait l'honneur de lui baiser la main. Cecco la

salua jusqu'à terre et la fit asseoir à sa droite, heureux et fier de

présenter sa fille et son gendre à une femme qui, ayant plus de cent

millions, lui faisait la grâce de manger son dîner.

Tout le long du repas, la dame des Écus-Sonnants ne fit que regarder

Perlino; la convoitise lui brûlait le coeur. La marquise habitait un

château digne des fées; les pierres en étaient d'or, et les pavés

d'argent. Dans ce château, il y avait une galerie où l'on avait

rassemblé toutes les curiosités de la terre: une pendule qui sonnait

toujours l'heure qu'on désirait, un élixir qui guérissait la goutte et

la migraine, un philtre qui changeait le chagrin en joie, une flèche de

l'amour, l'ombre de Scipion, le coeur d'une coquette, la religion d'un

médecin, une sirène empaillée, trois cornes de licorne, la conscience

d'un courtisan, la politesse d'un enrichi, l'hippogriffe d'_Orlando_,

toutes choses qu'on n'a jamais vues et qu'on ne verra jamais autre part;

mais à ce trésor il manquait un rubis: c'était ce chérubin de Perlino.

On n'était pas au dessert que la dame avait résolu de s'emparer de lui.

Elle était fort avare; mais ce qu'elle désirait, il le lui fallait sur

l'heure, et à tout prix. Elle achetait tout ce qui se vend, et même ce

qui ne se vend pas; le reste, elle le volait, bien certaine qu'à Naples

la justice n'est faite que pour les petites gens. De médecin ignorant,

de mule rechignée et de femme méchante, _libera nos, Domine_, dit le

proverbe. Dès qu'on se fut levé de table, la dame s'approcha de Perlino,

qui, né depuis trois jours, n'avait pas encore ouvert les yeux sur la

malice du monde; elle lui conta tout ce qu'il y avait de beau et de

riche dans le château des Écus-Sonnants: «Viens avec moi, cher petit

ami, lui disait-elle, je te donnerai dans mon palais la place que tu

voudras: choisis; te plaît-il d'être page avec des habits d'or et de

soie, chambellan avec une clef en diamants au milieu du dos, suisse

avec une hallebarde d'argent et un large beaudrier d'or qui te fera une

poitrine plus brillante que le soleil? Dis un mot, tout est à toi.»

Le pauvre innocent était tout ébloui; mais, si peu qu'il eût respiré

l'air natal, il était déjà Napolitain, c'est-à-dire le contraire d'une

bête.

--Madame, répondit-il naïvement, on dit que travailler, c'est le métier

des boeufs; il n'est rien de plus sain que de se reposer. Je voudrais

un état où il n'y eût rien à faire et beaucoup à gagner, comme font les

chanoines de Saint-Janvier.

--Quoi! dit la dame des Écus-Sonnants, à ton âge veux-tu déjà être

sénateur?

--Justement, Madame, interrompit Perlino, et plutôt deux fois qu'une,

pour avoir double traitement.

--Qu'à cela ne tienne, reprit la marquise; en attendant, viens que je te

montre ma voiture, mon cocher anglais et mes six chevaux gris. Et elle

l'entraîna vers le perron.

--Et Violette? dit faiblement Perlino.

--Violette nous suit, répondit la dame en tirant l'imprudent, qui se

laissait faire. Une fois dans la cour, elle lui fit admirer ses chevaux

qui, en piaffant, secouaient de beaux filets de soie rouge parsemés de

clochettes d'or; puis, elle le fit monter dans la voiture pour essayer

les coussins et se mirer dans les glaces. Tout d'un coup elle ferme

la portière; fouette, cocher! les voilà partis pour le château des

Écus-Sonnants.

Violette cependant recevait avec une grâce parfaite les compliments de

l'assemblée; bientôt, étonnée de ne plus voir son fiancé, qui ne la

quittait guère plus que son ombre, elle court dans toutes les salles:

personne; elle monte sur le toit de la maison pour voir si Perlino

n'y avait pas été chercher le frais: personne. Dans le lointain on

apercevait un nuage de poussière, et un carrosse qui s'enfuyait vers les

montagnes au galop de six chevaux. Plus de doute: on enlevait Perlino.

A cette vue, Violette sentit son coeur faiblir. Aussitôt, sans penser

qu'elle était nu-tête, en coiffure de mariée, en robe de dentelle, en

souliers de satin, elle sortit de la maison de son père et se mit à

courir après la voiture, appelant à grands cris Perlino et lui tendant

les bras.

Vaines paroles qu'emportait le vent. L'ingrat était tout entier aux

paroles mielleuses de sa nouvelle maîtresse; il jouait avec les bagues

qu'elle portait aux doigts, et croyait déjà que le lendemain il se

réveillerait prince et seigneur. Hélas! il y en a de plus vieux que lui

qui ne sont pas plus sages! Quand sait-on qu'au logis bonté et beauté

valent mieux que richesse? C'est quand il est trop tard, et qu'on n'a

plus de dents pour ronger les fers qu'on s'est mis aux mains.

V

Nouveaux contes bleus · 第 39 / 90 题