CONTE TURC

Il y avait une fois à Bagdad un pacha fort aimé du sultan, fort redouté

de ses sujets. Ali (c'était le nom de notre homme) était un vrai

musulman, un Turc de la vieille roche. Dès que l'aube du jour permettait

de distinguer un fil blanc d'un fil noir, il étendait un tapis à terre,

et, le visage tourné vers la Mecque, il faisait pieusement ses ablutions

et ses prières. Ses dévotions achevées, deux esclaves noirs, vêtus

d'écarlate, lui apportaient la pipe et le café. Ali s'installait sur un

divan, les jambes croisées, et restait ainsi tout le long du jour. Boire

à petits coups du café d'Arabie, noir, amer, brûlant, fumer lentement du

tabac de Smyrne dans un long _narghilé_, dormir, ne rien faire et penser

moins encore, c'était là sa façon de gouverner. Chaque mois, il est

vrai, un ordre venu de Stamboul lui enjoignait d'envoyer au trésor

impérial un million de piastres, l'impôt du pachalick; ce jour-là, le

bon Ali, sortant de sa quiétude ordinaire, appelait devant lui les plus

riches marchands de Bagdad et leur demandait poliment deux millions de

piastres. Les pauvres gens levaient les mains au ciel, se frappaient

la poitrine, s'arrachaient la barbe et juraient en pleurant qu'ils

n'avaient pas un _para_[1]; ils imploraient la pitié du pacha, la

miséricorde du sultan. Sur quoi, Ali, sans cesser de prendre son café,

les faisait bâtonner sur la plante des pieds jusqu'à ce qu'on lui

apportât cet argent qui n'existait pas, et qu'on finissait toujours par

trouver quelque part. La somme comptée, le fidèle administrateur en

envoyait la moitié au sultan et jetait l'autre moitié dans ses coffres;

puis, il se remettait à fumer. Quelquefois, malgré sa patience, il se

plaignait, ce jour-là, des soucis de la grandeur et des fatigues du

pouvoir; mais, le lendemain, il n'y pensait plus, et, le mois suivant,

il levait l'impôt avec le même calme et le même désintéressement.

C'était le modèle des pachas.

[Note 1: Le para vaut quelques centimes.]

Après la pipe, le café et l'argent, ce qu'Ali aimait le mieux, c'était

sa fille, _Charme-des-Yeux_. Il avait raison de l'aimer, car dans sa

fille, comme dans un vivant miroir, Ali se revoyait avec toutes ses

vertus. Aussi nonchalante que belle, _Charme-des-Yeux_ ne pouvait faire

un pas sans avoir auprès d'elle trois femmes toujours prêtes à la

servir: une esclave blanche avait soin de sa coiffure et de sa toilette,

une esclave jaune lui tenait le miroir ou l'éventait, une esclave noire

l'amusait par ses grimaces et recevait ses caresses ou ses coups. Chaque

matin, la fille du pacha sortait dans un grand chariot traîné par des

boeufs; elle passait trois heures au bain, et usait le reste du temps en

visites, occupée à manger des confitures de roses, à boire des sorbets à

la grenade, à regarder des danseuses, à se moquer de ses bonnes amies.

Après une journée si bien remplie, elle rentrait au palais, embrassait

son père et dormait sans rêver. Lire, réfléchir, broder, faire de la

musique, ce sont là des fatigues que _Charme-des-Yeux_ avait soin de

laisser à ses servantes. Quand on est jeune, belle, riche et fille de

pacha, on est née pour s'amuser, et qu'y a-t-il de plus amusant et de

plus glorieux que de ne rien faire? C'est ainsi que raisonnent les

Turcs; mais combien de chrétiens qui sont Turcs à cet endroit!

Il n'y a point ici-bas de bonheur sans mélange; autrement la terre

ferait oublier le ciel. Ali en fit l'expérience. Un jour d'impôt, le

vigilant pacha, moins éveillé que de coutume, fit bâtonner par mégarde

un _raya_ grec, protégé de l'Angleterre. Le battu cria: c'était son

droit; mais le consul anglais, qui avait mal dormi, cria plus fort que

le battu, et l'Angleterre, qui ne dort jamais, cria plus fort que le

consul. On hurla dans les journaux, on vociféra au parlement, on montra

le poing à Constantinople. Tant de bruit pour si peu de chose fatigua le

sultan, et, ne pouvant se débarrasser de sa fidèle alliée, dont il avait

peur, il voulut au moins se débarrasser du pacha, cause innocente de

tout ce vacarme. La première idée de Sa Hautesse fut de faire étrangler

son ancien ami; mais Elle réfléchit que le supplice d'un musulman

donnerait trop d'orgueil et trop de joie à ces chiens de chrétiens qui

aboient toujours. Aussi, dans son inépuisable clémence, le Commandeur

des Croyants se contenta-t-il d'ordonner qu'on jetât le pacha sur

quelque plage déserte, et qu'on l'y laissât mourir de faim.

Par bonheur pour Ali, son successeur et son juge était un vieux pacha,

chez qui l'âge tempérait le zèle, et qui savait par expérience que la

volonté des sultans n'est immuable que dans l'almanach. Il se dit qu'un

jour Sa Hautesse pourrait regretter un ancien ami, et qu'alors Elle lui

saurait gré d'une clémence qui ne lui coûtait rien. Il se fit amener

en secret Ali et sa fille, leur donna des habits d'esclave et quelques

piastres, et les prévint que, si le lendemain on les retrouvait dans le

pachalick, ou si jamais on entendait prononcer leur nom, il les ferait

étrangler ou décapiter, à leur choix. Ali le remercia de tant de bonté;

une heure après, il était parti avec une caravane qui gagnait la Syrie.

Dès le soir on proclama dans les rues de Bagdad la chute et l'exil du

pacha; ce fut une ivresse universelle. De toutes parts on célébrait la

justice et la vigilance du sultan, qui avait toujours l'oeil ouvert sur

les misères de ses enfants. Aussi, le mois suivant, quand le nouveau

pacha, qui avait la main un peu lourde, demanda deux millions et demi de

piastres, le bon peuple de Bagdad paya-t-il sans compter, trop heureux

d'avoir enfin échappé aux serres du brigand qui, durant tant d'années,

l'avait pillé impunément.

Sauver sa tête est une bonne chose, mais ce n'est pas tout: il faut

vivre, et c'est une besogne assez difficile pour un homme habitué à

compter sur le travail et l'argent d'autrui. En arrivant à Damas, Ali se

trouva sans ressources. Inconnu, sans amis, sans parents, il mourait de

faim, et, douleur plus grande pour un père! il voyait sa fille pâlir et

dépérir auprès de lui. Que faire en cette extrémité? Tendre la main?

Cela était indigne d'un personnage qui, la veille encore, avait un

peuple à ses genoux. Travailler? Ali avait toujours vécu noblement, il

ne savait rien faire. Tout son secret, quand il avait besoin d'argent,

c'était de faire bâtonner les gens; mais, pour exercer en paix cette

industrie respectable, il faut être pacha et avoir un privilège du

sultan. Faire ce métier en amateur, à ses risques et périls, c'était

s'exposer à être pendu comme voleur de grand chemin. Les pachas n'aiment

pas la concurrence, Ali en savait quelque chose: la plus belle action de

sa vie, c'était d'avoir fait étrangler de temps à autre quelque petit

larron qui avait eu la sottise de chasser sur les terres des grands.

Un jour qu'il n'avait pas mangé, et que _Charme-des-Yeux_, épuisée par

le jeûne, n'avait pu quitter la natte où elle était couchée, Ali, rôdant

par les rues de Damas, comme un loup affamé, aperçut des hommes qui

chargeaient des cruches d'huile sur leur tête et les portaient à un

magasin peu éloigné. A l'entrée du magasin était un commis, qui payait

à chaque porteur un _para_ par voyage. La vue de cette petite pièce de

cuivre fit tressaillir l'ancien pacha. Il se mit à la file, et, montant

un étroit escalier, reçut en charge une énorme jarre, qu'il avait

grand'peine à tenir en équilibre sur sa tête, même en y portant les deux

mains.

Le cou ramassé, les épaules relevées, le front tendu, Ali descendait pas

à pas, quand, à la troisième marche, il sentit que son fardeau penchait

en avant. Il se rejette en arrière, le pied lui glisse, il roule

jusqu'au bas de l'escalier, suivi de la jarre brisée en éclats et des

flots d'huile qui l'inondent. Il se relevait tout honteux, quand il se

sentit pris au collet par le commis de la maison.

--Maladroit, lui dit ce dernier, paye-moi vite cinquante piastres pour

réparer ta sottise, et sors d'ici! Quand on ne sait pas un métier, on ne

s'en mêle pas.

--Cinquante piastres! dit Ali en souriant avec amertume. Où voulez-vous

que je les prenne? Je n'ai pas un _para_.

--Si tu ne payes pas avec ta bourse, tu payeras avec ta peau, reprit le

commis sans sourciller.

Et, sur un signe de cet homme, Ali, saisi par quatre bras vigoureux,

fut jeté à terre, ses pieds passés entre deux cordes, et là, dans une

attitude où il n'avait que trop souvent mis les autres, il reçut sur la

plante des pieds cinquante coups de bâton aussi vertement appliqués que

si un pacha eût présidé à l'exécution.

Il se releva sanglant et boiteux des deux jambes, s'enveloppa les pieds

de quelques haillons et se traîna vers sa maison en soupirant.

--Dieu est grand, murmurait-il; il est juste que je souffre ce que j'ai

fait souffrir. Mais les marchands de Bagdad que je faisais bâtonner

étaient plus heureux que moi: ils avaient des amis qui payaient pour

eux, et, moi, je meurs de faim, et j'en suis pour mes coups de bâton.

Il se trompait: une bonne femme qui, par hasard ou par curiosité, avait

vu sa mésaventure, le prit en pitié. Elle lui donna de l'huile pour

panser ses blessures, un petit sac de farine et quelques poignées de

lupins pour vivre en attendant la guérison, et, ce soir-là même, pour

la première fois depuis sa chute, Ali put dormir sans s'inquiéter du

lendemain.

Rien n'aiguise l'esprit comme la maladie et la solitude. Dans sa

retraite forcée, Ali eut une idée lumineuse: «J'ai été un sot,

pensa-t-il, de prendre le métier de portefaix: un pacha n'a pas la tête

forte; c'est aux boeufs qu'il faut laisser cet honneur. Ce qui distingue

les gens de ma condition, c'est l'adresse, c'est la légèreté des mains;

j'étais un chasseur sans pareil; de plus, je sais comment l'on flatte

et l'on ment; je m'y connais, j'étais pacha: choisissons un état où

je puisse étonner le monde par ces brillantes qualités et conquérir

rapidement une honnête fortune.»

Sur ces réflexions, Ali se fit barbier.

Les premiers jours tout alla bien: le patron du nouveau barbier lui

faisait tirer de l'eau, laver la boutique, secouer les nattes, ranger

les ustensiles, servir le café et les pipes aux habitués. Ali se tirait

à merveille de ces fonctions délicates. Si, par hasard, on lui confiait

la tête de quelque paysan de la montagne, un coup de rasoir donné de

travers passait inaperçu: ces bonnes gens ont la peau dure et n'ignorent

pas qu'ils sont faits pour être écorchés; un peu plus, un peu moins,

cela ne les change guère et n'émeut en rien leur stupidité.

Un matin, en l'absence du patron, il entra dans la boutique un grand

personnage dont la vue seule était faite pour intimider le pauvre Ali.

C'était le bouffon du pacha, un horrible petit bossu qui avait la tête

en citrouille, avec les longue pattes velues, l'oeil inquiet et les

dents d'un singe. Tandis qu'on lui versait sur le crâne les flots d'une

mousse odorante, le bouffon, renversé sur son siège, s'amusait à pincer

le nouveau barbier, à lui rire au nez, à lui tirer la langue. Deux fois,

il lui fit tomber des mains le bassin de savon, ce qui deux fois le mit

en telle joie qu'il lui jeta quatre _paras_. Cependant le prudent Ali ne

perdait rien de son sérieux; tout entier au soin d'une tête si chère,

il faisait marcher son rasoir avec une régularité, avec une légèreté

admirables, quand tout à coup le bossu fit une grimace si hideuse et

poussa un tel cri, que le barbier, effrayé, retira brusquement la main,

emportant au bout de son rasoir la moitié d'une oreille, et ce n'était

pas la sienne.

Les bouffons aiment à rire, mais c'est aux dépens d'autrui. Il n'y a pas

de gens qui aient l'épiderme plus sensible que ceux qui daubent sur la

peau de leurs voisins. Tomber à coups de poing sur Ali et l'étrangler,

tout en criant à l'assassin, ce fut pour le bossu l'affaire d'un

instant. Par bonheur pour Ali, l'entaille était si forte, qu'il fallut

bien que le blessé songeât à son oreille, d'où jaillissait un flot de

sang. Ali saisit ce moment favorable et se mit à fuir dans les ruelles

de Damas avec la légèreté d'un homme qui n'ignore pas que, s'il est

pris, il est pendu.

Après mille détours, il se cacha dans une cave ruinée et n'osa regagner

sa demeure qu'au milieu des ténèbres et du silence de la nuit. Rester à

Damas après un tel accident, c'était une mort certaine; Ali n'eut pas de

peine à convaincre sa fille qu'il fallait partir, et sur l'heure.

Leur bagage ne les gênait guère; avant l'aurore ils avaient gagné la

montagne. Trois jours durant, ils marchèrent sans s'arrêter, n'ayant

pour vivres que quelques figues dérobées aux arbres du chemin, avec un

peu d'eau trouvée à grand'peine au fond des ravines desséchées. Mais

toute misère à sa douceur, et il est vrai de dire qu'au temps de leurs

splendeurs jamais le pacha ni sa fille n'avaient bu ni mangé de meilleur

appétit.

A leur dernière étape, les fugitifs furent accueillis par un brave

paysan qui pratiquait largement la sainte loi de l'hospitalité. Après

souper, il fit causer Ali, et, le voyant sans ressources, il lui offrit

de le prendre pour berger. Conduire à la montagne une vingtaine de

chèvres, suivies d'une cinquantaine de brebis, ce n'était pas un métier

difficile; deux bons chiens faisaient le plus fort de la besogne; on

ne courait pas risque d'être battu pour sa maladresse, on avait à

discrétion le lait et le fromage, et, si le fermier ne donnait pas un

_para_, du moins il permettait à _Charme-des-Yeux_ de prendre autant

de laine qu'elle en pourrait filer pour les habits de son père et les

siens. Ali, qui n'avait que le choix de mourir de faim ou d'être pendu,

se décida, sans trop de peine, à mener la vie des patriarches. Dès le

lendemain, il s'enfonça dans la montagne avec sa fille, ses chiens et

son troupeau.

[Illustration: Elle songeait à Bagdad, et sa quenouille ne lui faisait

point oublier les doux loisirs d'autrefois.]

Une fois aux champs, Ali retomba dans son indolence. Couché sur le

dos et fumant sa pipe, il passait le temps à regarder les oiseaux

qui tournaient dans le ciel. La pauvre _Charme-des-Yeux_ était moins

patiente: elle songeait à Bagdad, et sa quenouille ne lui faisait point

oublier les doux loisirs d'autrefois.

--Mon père, disait-elle souvent, à quoi bon la vie quand elle n'est

qu'une perpétuelle misère? N'aurait-il pas mieux valu en finir tout d'un

coup que de mourir à petit feu?

--Dieu est grand, ma fille, répondait le sage berger, ce qu'il fait est

bien fait. J'ai le repos; à mon âge, c'est le premier des biens; aussi,

tu le vois, je me résigne. Ah! si seulement j'avais appris un métier!

Toi, tu as la jeunesse et l'espérance, tu peux attendre un retour de

fortune. Que de raisons pour te consoler!

--Je me résigne, mon bon père, disait _Charme-des-Yeux_ en soupirant.

Et elle se résignait d'autant moins qu'elle espérait davantage.

Il y avait plus d'un an qu'Ali menait cette heureuse vie dans la

solitude quand, un matin, le fils du pacha de Damas alla chasser dans

la montagne. En poursuivant un oiseau blessé, il s'était égaré; seul et

loin de sa suite, il cherchait à retrouver son chemin en descendant le

cours d'un ruisseau, quand, au détour d'un rocher, il aperçut en face

de lui une jeune fille qui, assise sur l'herbe et les pieds dans l'eau,

tressait sa longue chevelure. A la vue de cette belle créature, Yousouf

poussa un cri. _Charme-des-Yeux_ leva la tête. Effrayée de voir un

étranger, elle s'enfuit auprès de son père et disparut aux regards du

prince étonné.

--Qu'est cela? pensa Yousouf. La fleur de la montagne est plus fraîche

que la rose de nos jardins; cette fille du désert est plus belle que nos

sultanes. Voici la femme que j'ai rêvée.

Il courut sur les traces de l'inconnue aussi vite que le permettaient

les pierres qui glissaient sous ses pieds. Il trouva enfin

_Charme-des-Yeux_ occupée à traire les brebis, tandis qu'Ali appelait à

lui les chiens, dont les aboiements furieux dénonçaient l'approche

d'un étranger. Yousouf se plaignit d'être égaré et de mourir de soif.

_Charme-des-Yeux_ lui apporta aussitôt du lait dans un grand vase de

terre; il but lentement, sans rien dire, en regardant le père et la

fille; puis, enfin, il se décida à demander son chemin. Ali, suivi de

ses deux chiens, conduisit le chasseur jusqu'au bas de la montagne, et

revint tremblant. L'inconnu lui avait donné une pièce d'or: c'était donc

un officier du sultan, un pacha peut-être? Pour Ali, qui jugeait avec

ses propres souvenirs, un pacha était un homme qui ne pouvait que faire

le mal, et dont l'amitié n'était pas moins redoutable que la haine.

En arrivant à Damas, Yousouf courut se jeter au cou de sa mère; il lui

répéta qu'elle était belle comme à seize ans, brillante comme la lune

dans son plein, qu'elle était sa seule amie, qu'il n'aimait qu'elle au

monde, et, disant cela, il lui baisait mille et mille fois les mains.

La mère se mit à sourire: «Mon enfant, lui dit-elle, tu as un secret à

me confier: parle vite. Je ne sais pas si je suis aussi belle que tu le

dis; mais ce dont je suis sûre, c'est que jamais tu n'auras de meilleure

amie que moi.»

Yousouf ne se fit pas prier; il brûlait de raconter ce qu'il avait vu

dans la montagne; il fit un portrait merveilleux de la belle inconnue,

déclara qu'il ne pouvait vivre sans elle, et qu'il voulait l'épouser dès

le lendemain.

--Un peu de patience, mon fils, lui répétait sa mère; laisse-nous savoir

quel est ce miracle de beauté; après cela, nous déciderons ton père, et

nous le ferons consentir à cette heureuse union.

Quand le pacha connut la passion de son fils, il commença par se récrier

et finit par se mettre en colère. Manquait-il à Damas des filles riches

et bien faites, pour qu'il fût nécessaire d'aller chercher au désert

une gardeuse de moutons? Jamais il ne donnerait les mains à ce triste

mariage, jamais!

_Jamais_ est un mot qu'un homme prudent ne doit point prononcer dans son

ménage, quand il a contre lui sa femme et son fils. Huit jours n'étaient

pas écoulés que le pacha, ému par les larmes de la mère, par la pâleur

et le silence du fils, en arrivait de guerre lasse à céder. Mais, en

homme fort et qui s'estime à son juste prix, il déclara hautement qu'il

faisait une sottise et qu'il le savait.

--Soit! que mon fils épouse une bergère et que sa folie retombe sur sa

tête; je m'en lave les mains. Mais, pour que rien ne manque à cette

union ridicule, qu'on appelle mon bouffon. C'est à lui seul qu'il

appartient d'obtenir et d'amener ici cette misérable chevrière qui a

jeté un sort sur ma maison.

Une heure après, le bossu, monté sur un âne, gagnait la montagne,

maudissant le caprice du pacha et les amours de Yousouf. Y avait-il du

bon sens d'envoyer en ambassade à un berger, par la poussière et le

soleil, un homme délicat, né pour vivre sous les lambris d'un palais,

et qui charmait les princes et les grands par la finesse du son esprit?

Mais, hélas! la fortune est aveugle: elle met les sots au pinacle, et

réduit au métier de bouffon le génie qui ne veut pas mourir de faim.

Trois jours de fatigue n'avaient pas adouci l'humeur du bossu, quand il

aperçut Ali, couché à l'ombre d'un caroubier, et plus occupé de sa pipe

que de ses brebis. Le bouffon piqua son âne et s'avança vers le berger

avec la majesté d'un vizir.

--Drôle, lui dit-il, tu as ensorcelé le fils du pacha: il te fait

l'honneur d'épouser ta fille. Décrasse au plus vite cette perle de

la montagne, il faut que je l'emmène à Damas. Quant à toi, le pacha

t'envoie cette bourse et t'ordonne de vider au plus tôt le pays.

Ali laissa tomber la bourse qu'on lui jetait, et, sans retourner la

tête, demanda au bossu ce qu'il voulait.

--Bête brute, reprit ce dernier, ne m'as-tu pas entendu? Le fils du

pacha prend ta fille en mariage.

--Qu'est-ce que fait le fils du pacha? dit Ali.

--Ce qu'il fait? s'écria le bouffon, en éclatant de rire. Double pécore

que tu es, t'imagines-tu qu'un si haut personnage soit un rustre de ton

espèce? Ne sais-tu pas que le pacha partage avec le sultan la dîme de la

province, et que, sur les quarante brebis que tu gardes si mal, il y

en a quatre qui lui appartiennent de droit, et trente-six qu'il peut

prendre à sa volonté?

--Je ne te parle point du pacha, reprit tranquillement Ali. Que Dieu

protège Son Excellence! Je te demande ce que fait son fils. Est-il

armurier?

--Non, imbécile.

--Forgeron?

--Encore moins.

--Charpentier?

--Non.

--Chaufournier?

--Non, non. C'est un grand seigneur. Entends-tu, triple sot! il n'y a

que les gueux qui travaillent. Le fils du pacha est un noble personnage,

ce qui veut dire qu'il a les mains blanches et qu'il ne fait rien.

--Alors il n'aura pas ma fille, dit gravement le berger: un ménage coûte

cher, je ne donnerai jamais mon enfant à un mari qui ne peut pas nourrir

sa femme. Mais peut-être le fils du pacha a-t-il quelque métier moins

rude. N'est-il point brodeur?

--Non, dit le bouffon, en haussant les épaules.

--Tailleur?

--Non.

--Potier?

--Non.

--Vannier?

--Non.

--Il est donc barbier?

--Non, dit le bossu, rouge de colère. Finis cette sotte plaisanterie, ou

je te fais rouer de coups. Appelle ta fille; je suis pressé.

--Ma fille ne partira pas, répondit le berger.

Il siffla ses chiens, qui vinrent se ranger auprès de lui en grognant et

en montrant des crocs qui ne parurent charmer que médiocrement l'envoyé

du pacha.

Il retourna sa monture, et menaçant du poing Ali qui retenait ses dogues

au poil hérissé:

--Misérable! lui cria-t-il, tu auras bientôt de mes nouvelles; tu sauras

ce qu'il en coûte pour avoir une autre volonté que celle du pacha, ton

maître et le mien.

Le bouffon rentra dans Damas avec sa moitié d'oreille plus basse que

de coutume. Heureusement pour lui, le pacha prit la chose du bon côté.

C'était un petit échec pour sa femme et son fils; pour lui, c'était un

triomphe: double succès qui chatouillait agréablement son orgueil.

--Vraiment, dit-il, le bonhomme est encore plus fou que mon fils; mais

rassure-toi, Yousouf, un pacha n'a que sa parole. Je vais envoyer dans

la montagne quatre cavaliers qui m'amèneront la fille; quant au père, ne

t'en embarrasse pas, je lui réserve un argument décisif.

Et, disant cela, il fit gaiement un geste de la main, comme s'il coupait

devant lui quelque chose qui le gênait.

Sur un signe de sa mère, Yousouf se leva et supplia son père de lui

laisser l'ennui de mener à fin cette petite aventure. Sans doute le

moyen proposé était irrésistible. Mais _Charme-des-Yeux_ avait peut-être

la faiblesse d'aimer le vieux berger, elle pleurerait; et le pacha ne

voudrait pas attrister les premiers beaux jours d'un mariage. Yousouf

espérait qu'avec un peu de douceur il viendrait facilement à bout d'une

résistance qui ne lui semblait pas sérieuse.

--Fort bien, dit le pacha. Tu veux avoir plus d'esprit que ton père;

c'est l'usage des fils. Va donc, et fais ce que tu voudras; mais je te

préviens qu'à compter d'aujourd'hui je ne me mêle plus de tes affaires.

Si ce vieux fou de berger te refuse, tu en seras pour ta honte. Je

donnerais mille piastres pour te voir revenir aussi sot que le bossu.

Yousouf sourit, il était sûr de réussir. Comment _Charme-des-Yeux_ ne

l'aimerait-elle pas? Il l'adorait. Et d'ailleurs à vingt ans doute-t-on

de soi-même et de la fortune? Le doute est fait pour ceux que la vie a

trompés, non pour ceux qu'elle enivre de ses premières illusions.

Ali reçut Yousouf avec tout le respect qu'il devait au fils du pacha; il

le remercia, et en bons termes, de son honorable proposition; mais sur

le fond des choses il fut inexorable. Point de métier, point de

mariage; c'était à prendre ou à laisser. Le jeune homme comptait que

_Charme-des-Yeux_ viendrait à son secours; mais _Charme-des-Yeux_ était

invisible; et il y avait une grande raison pour qu'elle ne désobéit pas

à son père: c'est que le prudent Ali ne lui avait pas dit un mot de

mariage. Depuis la visite du bouffon il la tenait soigneusement enfermée

au logis.

Le fils du pacha descendit de la montagne la tête basse. Que faire?

Rentrer à Damas, pour y être en butte aux railleries de son père, jamais

Yousouf ne s'y résignerait. Perdre _Charme-des-Yeux_? plutôt la mort.

Faire changer d'avis à cet entêté de vieux berger? Yousouf ne pouvait

l'espérer; et il en venait presque à regretter de s'être perdu par trop

de bonté!

Au milieu de ces tristes réflexions, il s'aperçut que son cheval,

abandonné à lui-même, l'avait égaré. Yousouf se trouvait sur la lisière

d'un bois d'oliviers. Dans le lointain était un village; la fumée

bleuâtre montait au-dessus des toits; on entendait l'aboiement des

chiens, le chant des ouvriers, le bruit de l'enclume et du marteau.

Une idée saisit Yousouf. Qui l'empêchait d'apprendre un métier? Était-ce

si difficile? _Charme-des-Yeux_ ne valait-elle pas tous les sacrifices?

Le jeune homme attacha à un olivier son cheval, ses armes, sa veste

brodée, son turban. A la première maison il se plaignit d'avoir été

dépouillé par les Bédouins, acheta un habit grossier, et, ainsi déguisé,

il alla de porte en porte s'offrir comme apprenti.

Yousouf avait si bonne mine que chacun l'accueillit à merveille; mais

les conditions qu'on lui fit l'effrayèrent. Le forgeron lui demanda deux

ans pour l'instruire, le potier un an, le maçon six mois; c'était

un siècle! Le fils du pacha ne pouvait se résigner à cette longue

servitude, quand une voix glapissante l'appela:

--Hola, mon fils, lui criait-on, si tu es pressé et si tu n'as pas

d'ambition, viens avec moi: en huit jours je te ferai gagner ta vie.

Yousouf leva la tête. A quelques pas devant lui, était assis sur un

banc, les jambes croisées, un gros petit homme au ventre rebondi, à la

face réjouie: c'était un vannier. Il était entouré de brins de paille et

de joncs, teints en toutes couleurs; d'une main agile il tressait des

nattes, qu'il cousait ensuite pour en faire des paniers, des corbeilles,

des tapis, des chapeaux variés de nuances et de dessin. C'était un

spectacle qui charmait les yeux.

--Vous êtes mon maître, dit Yousouf, en prenant la main du vannier. Et,

si vous pouvez m'apprendre votre métier en deux jours, je vous paierai

largement votre peine. Voici mes arrhes.

Disant cela, il jeta deux pièces d'or à l'ouvrier ébahi.

Un apprenti qui sème l'or à pleines mains, cela ne se voit pas tous

les jours; le vannier ne douta point qu'il n'eût affaire à un prince

déguisé; aussi fit-il merveille. Et, comme son élève ne manquait ni

d'intelligence ni de bonne volonté, avant le soir il lui avait appris

tous les secrets du métier.

--Mon fils, lui dit-il, ton éducation est faite, tu vas juger toi-même

si ton maître a gagné son argent. Voici le soleil qui se couche; c'est

l'heure où chacun quitte son travail et passe devant ma porte. Prends

cette natte que tu as tressée et cousue de tes mains, offre-la aux

acheteurs. Ou je me trompe fort, ou tu peux en avoir quatre _paras_.

Pour un début, c'est un joli denier.

Le vannier ne se trompait pas: le premier acheteur offrit trois _paras_,

on lui en demanda _cinq_, et il ne fallut pas plus d'une heure de débats

et de cris pour qu'il se décidât à en donner quatre. Il tira sa longue

bourse, regarda plusieurs fois la natte, en fit la critique, et enfin se

décida à compter ses quatre pièces de cuivre, l'une après l'autre.

Mais, au lieu de prendre cette somme, Yousouf donna une pièce d'or

à l'acheteur, il en compta dix au vannier, et, s'emparant de son

chef-d'oeuvre, il sortit du village en courant comme un fou. Arrivé près

de son cheval, il étendit la natte à terre, s'enveloppa la tête dans son

burnous et dormit du sommeil le plus agité, et cependant le plus doux

qu'il eût goûté de sa vie.

Au point du jour, quand Ali arriva au pâturage avec ses brebis, il fut

fort étonné de voir Yousouf installé avant lui sous le vieux caroubier.

Dès qu'il aperçut le berger, le jeune homme se leva, et prenant la natte

sur laquelle il était couché:

--Mon père, lui dit-il, vous m'avez demandé d'apprendre un métier; je me

suis fait instruire; voici mon travail, examinez-le.

--C'est un joli morceau, dit Ali; si ce n'est pas encore très bien

tressé, c'est honnêtement cousu. Qu'est-ce qu'on peut gagner à faire par

jour une natte comme celle-là?

--Quatre _paras_, dit Yousouf, et avec un peu d'habitude j'en ferai deux

au moins dans une journée.

--Soyons modeste, reprit Ali; la modestie convient au talent qui

commence. Quatre _paras_ par jour, ce n'est pas beaucoup; mais quatre

_paras_ aujourd'hui et quatre _paras_ demain, cela fait huit _paras_, et

quatre _paras_ après-demain, cela fait douze _paras_. Enfin, c'est un

état qui fait vivre son homme, et, si j'avais eu l'esprit de l'apprendre

quand j'étais pacha, je n'aurais pas été réduit à me faire berger.

Qui fut étonné de ces paroles? ce fut Yousouf. Ali lui conta toute

son histoire; c'était risquer sa tête, mais il faut pardonner un

peu d'orgueil à un père. En mariant sa fille, Ali n'était pas fâché

d'apprendre à son gendre que _Charme-des-Yeux_ n'était pas indigne de la

main d'un fils de pacha.

Ce jour-là on rentra les brebis avant l'heure. Yousouf voulut remercier

lui-même l'honnête fermier qui avait reçu le pauvre Ali et sa fille; il

lui donna une bourse pleine d'or pour le récompenser de sa charité. Rien

n'est libéral comme un homme heureux. _Charme-des-Yeux_, présentée au

chasseur de la montagne, et prévenue des projets de Yousouf, déclara que

le premier devoir d'une fille était d'obéir à son père. En pareil cas,

dit-on, les filles sont toujours obéissantes en Turquie.

Le soir même, à la fraîcheur de la nuit tombante, on se mit en route

pour Damas. Les chevaux étaient légers, les coeurs plus légers encore,

on allait comme le vent; avant la fin du second jour on était arrivé.

Yousouf voulut présenter sa fiancée à sa mère. Quelle fut la joie de la

sultane, il n'est besoin de le dire. Après les premières caresses, elle

ne put résister au plaisir de montrer à son époux qu'elle avait plus

d'esprit que lui, et se fit une joie de lui révéler la naissance de la

belle _Charme-des-Yeux_.

--Par Allah! s'écria le pacha, en caressant sa longue barbe afin de se

donner une contenance et de cacher son trouble, vous imaginez-vous,

Madame, qu'on puisse surprendre un homme d'État tel que moi! Aurais-je

consenti à cette union, si je n'avais connu ce secret qui vous étonne?

Sachez qu'un pacha sait tout?

Et sur l'heure il rentra dans son cabinet pour écrire au sultan, afin

qu'il ordonnât du sort d'Ali. Il ne se souciait point de déplaire à Sa

Hautesse pour les beaux yeux d'une famille proscrite. La jeunesse aime

le roman dans la vie, mais le pacha était un homme sérieux, qui tenait à

vivre et à mourir pacha.

Tous les sultans aiment les histoires, si l'on en croit _les Mille et

une nuits_. Le protecteur d'Ali n'avait pas dégénéré de ses ancêtres;

il envoya tout exprès un navire en Syrie pour qu'on lui amenât à

Constantinople l'ancien gouverneur de Bagdad. Ali, revêtu de ses

haillons, et sa houlette à la main, fut conduit au sérail, et, devant

une nombreuse audience, il eut la gloire d'amuser son maître toute une

après-dînée.

Quand Ali eut terminé son récit, le sultan lui fit revêtir une pelisse

d'honneur. D'un pacha Sa Hautesse avait fait un berger; elle

voulait maintenant étonner le monde par un nouveau miracle de sa

toute-puissance, et d'un berger elle refaisait un pacha.

A cet éclatant témoignage de faveur, toute la cour applaudit. Ali se

jeta aux pieds du sultan pour décliner un honneur qui ne le séduisait

plus. Il ne voulait pas, disait-il, courir le risque de déplaire

une seconde fois au Maître du monde, et demandait à vieillir dans

l'obscurité, en bénissant la main généreuse qui le retirait de l'abîme

où il était justement tombé.

La hardiesse d'Ali effraya l'assistance, mais le sultan sourit:

--Dieu est grand, s'écria-t-il, et nous garde chaque jour une surprise

nouvelle. Depuis vingt ans que je règne, voici la première fois qu'un

de mes sujets me demande à n'être rien. Pour la rareté du fait, Ali, je

t'accorde ta prière; tout ce que j'exige, c'est que tu acceptes un don

de mille bourses[1]. Personne ne doit me quitter les mains vides.

[Note 1: A peu près trois cent mille francs.]

De retour à Damas, Ali acheta un beau jardin, tout rempli d'oranges, de

citrons, d'abricots, de prunes, de raisins. Bêcher, sarcler, greffer,

tailler, arroser, c'était là son plaisir; tous les soirs, il se couchait

le corps fatigué, l'âme tranquille; tous les matins, il se levait le

corps dispos, le coeur léger.

_Charme-des-Yeux_ eut trois fils, tous plus beaux que leur mère. Ce

fut le vieil Ali qui se chargea de les élever. A tous il enseigna le

jardinage; à chacun d'eux il fit apprendre un métier différent. Pour

graver dans leur coeur la vérité qu'il n'avait comprise que dans l'exil,

Ali avait fait mouler sur les murs de sa maison et de son jardin les

plus beaux passages du Coran, et au-dessous il avait placé ces maximes

de sagesse que le Prophète lui-même n'eut pas désavouées: _Le travail

est le seul trésor qui ne manque jamais. Use tes mains au travail, tu ne

les tendras jamais à l'aumône. Quand tu sauras ce qu'il en coûte pour

gagner un para, tu respecteras le bien et la peine d'autrui. Le travail

donne santé, sagesse et joie. Travail et ennui n'ont jamais habité sous

le même toit_.

C'est au milieu de ces sages enseignements que grandirent les trois fils

de _Charme-des-Yeux_. Tous trois furent pachas. Profitèrent-ils des

conseils de leur aïeul? J'aime à le croire, quoique les annales des

Turcs n'en disent rien. On n'oublie pas ces premières leçons de

l'enfance; c'est à l'éducation que nous devons les trois quarts de nos

vices et la moitié de nos vertus. Hommes de bien, souvenez-vous de ce

que vous devez à vos pères et dites-vous que, la plupart du temps, les

méchants et les pachas ne sont que des enfants mal élevés.

Nouveaux contes bleus · 第 30 / 90 题