VI

On annonça le seigneur Mistigris. C'était un petit homme, gros, court,

rond, large, qui roulait plus qu'il ne marchait. Des yeux de fouine qui

regardaient de tous les côtés à la fois, un front bas, un nez crochu, de

grosses joues, trois mentons: tel est le portrait du célèbre ministre

qui faisait le bonheur de Salerne, sous le nom du roi Mouchamiel. Il

entra souriant, soufflant, minaudant, en homme qui porte gaiement le

pouvoir et ses ennuis.

--Enfin, vous voilà! dit le prince. Comment se fait-il qu'il se passe

des choses inouïes dans mon empire, et que, moi, le roi, j'en sois le

dernier averti?

--Tout est dans l'ordre accoutumé, dit Mistigris d'un ton placide. J'ai

là dans les mains les rapports de la police; le bonheur et la paix

règnent dans l'État, comme toujours.

Et ouvrant de grands papiers, il lut ce qui suit:

«Port de Salerne. Tout est tranquille. On n'a pas volé à la douane plus

que de coutume. Trois querelles entre matelots, six coups de couteau;

cinq entrées à l'hôpital. Rien de nouveau.

«Ville haute. Octroi doublé; prospérité et moralité toujours

croissantes. Deux femmes mortes de faim; dix enfants exposés; trois

maris qui ont battu leurs femmes, dix femmes qui ont battu leurs maris;

trente vols, deux assassinats, trois empoisonnements. Rien de nouveau.

--Voilà donc tout ce que vous savez? dit Mouchamiel d'une voix irritée.

Eh bien! moi, Monsieur, dont ce n'est pas le métier de connaître les

affaires d'État, j'en sais davantage. Un homme à cheval sur un fagot a

passé sur la place du château, et il a ensorcelé ma fille. La voici qui

veut l'épouser.

--Sire, dit Mistigris, je n'ignorais pas ce détail; un ministre sait

tout; mais pourquoi fatiguer Votre Majesté de ces niaiseries? On pendra

l'homme et tout sera dit.

--Et vous pouvez me dire où est ce misérable?

--Sans doute, Sire, répondit Mistigris. Un ministre voit tout, entend

tout, est partout.

--Eh bien! Monsieur, dit le roi, si dans un quart d'heure ce drôle n'est

pas ici, vous laisserez le ministère à des gens qui ne se contentent pas

de voir, mais qui agissent. Allez!

Mistigris sortit de la chambre toujours souriant. Mais, une fois dans la

salle d'attente, il devint cramoisi comme un homme qui étouffe, et fut

obligé de prendre le bras du premier ami qu'il rencontra. C'était le

préfet de la ville qu'un hasard heureux amenait près de lui. Mistigris

recula de deux pas et prit le magistrat au collet.

--Monsieur, lui dit-il en scandant chacun de ses mots, si dans dix

minutes vous ne m'amenez pas l'homme qui se promène dans Salerne à

cheval sur un fagot, je vous casse, entendez-vous? je vous casse. Allez!

Tout étourdi de cette menace, le préfet courut chez le chef de la

police.

--Où est l'homme qui se promène sur un fagot? lui dit-il.

--Quel homme? demanda le chef de la police.

--Ne raisonnez pas avec votre supérieur; je ne le souffrirai point. En

n'arrêtant pas ce scélérat, vous avez manqué à tous vos devoirs. Si dans

cinq minutes cet homme n'est pas ici, je vous chasse. Allez!

Le chef de la police courut au poste du château; il y trouva ses gens

qui veillaient à la tranquillité publique en jouant aux dés.

--Drôles! leur cria-t-il, si dans trois minutes vous ne m'amenez pas

l'homme qui se promène à cheval sur un fagot, je vous fais bâtonner

comme des galériens. Courez, et pas un mot.

La troupe sortit en blasphémant, tandis que l'habile et sage Mistigris,

confiant dans les miracles de la hiérarchie, rentrait tranquillement

dans la chambre du roi et remettait sur ses lèvres ce sourire perpétuel

qui fait partie de la profession.

Nouveaux contes bleus · 第 23 / 90 题