On annonça le seigneur Mistigris. C'était un petit homme, gros, court,
rond, large, qui roulait plus qu'il ne marchait. Des yeux de fouine qui
regardaient de tous les côtés à la fois, un front bas, un nez crochu, de
grosses joues, trois mentons: tel est le portrait du célèbre ministre
qui faisait le bonheur de Salerne, sous le nom du roi Mouchamiel. Il
entra souriant, soufflant, minaudant, en homme qui porte gaiement le
pouvoir et ses ennuis.
--Enfin, vous voilà! dit le prince. Comment se fait-il qu'il se passe
des choses inouïes dans mon empire, et que, moi, le roi, j'en sois le
dernier averti?
--Tout est dans l'ordre accoutumé, dit Mistigris d'un ton placide. J'ai
là dans les mains les rapports de la police; le bonheur et la paix
règnent dans l'État, comme toujours.
Et ouvrant de grands papiers, il lut ce qui suit:
«Port de Salerne. Tout est tranquille. On n'a pas volé à la douane plus
que de coutume. Trois querelles entre matelots, six coups de couteau;
cinq entrées à l'hôpital. Rien de nouveau.
«Ville haute. Octroi doublé; prospérité et moralité toujours
croissantes. Deux femmes mortes de faim; dix enfants exposés; trois
maris qui ont battu leurs femmes, dix femmes qui ont battu leurs maris;
trente vols, deux assassinats, trois empoisonnements. Rien de nouveau.
--Voilà donc tout ce que vous savez? dit Mouchamiel d'une voix irritée.
Eh bien! moi, Monsieur, dont ce n'est pas le métier de connaître les
affaires d'État, j'en sais davantage. Un homme à cheval sur un fagot a
passé sur la place du château, et il a ensorcelé ma fille. La voici qui
veut l'épouser.
--Sire, dit Mistigris, je n'ignorais pas ce détail; un ministre sait
tout; mais pourquoi fatiguer Votre Majesté de ces niaiseries? On pendra
l'homme et tout sera dit.
--Et vous pouvez me dire où est ce misérable?
--Sans doute, Sire, répondit Mistigris. Un ministre voit tout, entend
tout, est partout.
--Eh bien! Monsieur, dit le roi, si dans un quart d'heure ce drôle n'est
pas ici, vous laisserez le ministère à des gens qui ne se contentent pas
de voir, mais qui agissent. Allez!
Mistigris sortit de la chambre toujours souriant. Mais, une fois dans la
salle d'attente, il devint cramoisi comme un homme qui étouffe, et fut
obligé de prendre le bras du premier ami qu'il rencontra. C'était le
préfet de la ville qu'un hasard heureux amenait près de lui. Mistigris
recula de deux pas et prit le magistrat au collet.
--Monsieur, lui dit-il en scandant chacun de ses mots, si dans dix
minutes vous ne m'amenez pas l'homme qui se promène dans Salerne à
cheval sur un fagot, je vous casse, entendez-vous? je vous casse. Allez!
Tout étourdi de cette menace, le préfet courut chez le chef de la
police.
--Où est l'homme qui se promène sur un fagot? lui dit-il.
--Quel homme? demanda le chef de la police.
--Ne raisonnez pas avec votre supérieur; je ne le souffrirai point. En
n'arrêtant pas ce scélérat, vous avez manqué à tous vos devoirs. Si dans
cinq minutes cet homme n'est pas ici, je vous chasse. Allez!
Le chef de la police courut au poste du château; il y trouva ses gens
qui veillaient à la tranquillité publique en jouant aux dés.
--Drôles! leur cria-t-il, si dans trois minutes vous ne m'amenez pas
l'homme qui se promène à cheval sur un fagot, je vous fais bâtonner
comme des galériens. Courez, et pas un mot.
La troupe sortit en blasphémant, tandis que l'habile et sage Mistigris,
confiant dans les miracles de la hiérarchie, rentrait tranquillement
dans la chambre du roi et remettait sur ses lèvres ce sourire perpétuel
qui fait partie de la profession.