LES DEUX EXORCISTES

Au temps jadis, il y avait dans un petit village d'Islande un prêtre qui

savait autant de latin qu'un poisson. Un jour qu'on lui apportait au

baptême un enfant nouveau-né, au lieu de regarder dans son livre, il se

mit à réciter de travers la formule de l'exorcisme.

--_Abi_, dit-il, _abi, male spirite_.

Mais le diable, qui a inventé la grammaire (grammaire et grimoire, c'est

tout un), n'était pas d'humeur à se laisser chasser par un solécisme.

--_Pessime grammatice_, s'écria-t-il à la grande terreur des assistants.

Le prêtre, sentant qu'il s'était trompé et prenant son courage à deux

mains, dit d'une voix tremblante:

--_Abi, male spiritu_.

A quoi le diable, qu'on ne prend pas en défaut, répondit:

--_Male prius, nunc pejus_.

Le prêtre, furieux, reprit: _Abi, male spiritus_.

--_Sic debuisti dicere prius_, répondit le diable, et il sortit

tranquillement.

L'histoire n'est pas mauvaise; on en conte une autre en Allemagne qui

peut-être vaut mieux.

--_Exi tu ex corpo_, dit fièrement le prêtre.

--_Nolvo_, répond le diable.

--_Cur tu nolvis_?

--_Quia_, répond insolemment le diable, _quia tu male linguis_.

--_Hoc est aliud rem_, dit majestueusement le prêtre, et il se retire

avec dignité, laissant tout camus ce pédant solennel.

Que de folies, dira-t-on, et chez un homme que son état et son âge

condamnent au sérieux à perpétuité.

--Holà! graves censeurs, laissez-moi rire, avec vos enfants. Vous aussi,

vous me faites rire, et souvent, mais ce rire-là attriste mon coeur.

Grands hommes d'aujourd'hui, j'ai toute l'année pour admirer votre

étonnante sagesse; laissez-moi vous oublier un jour et jouer avec ces

âmes innocentes qui, grâce à Dieu, ne savent pas encore ce que vous

savez.

Nouveaux contes bleus · 第 17 / 90 题