Ainsi finit l'histoire. Que devint Briam? Nul ne le sait. Mais dans tout
le pays on montre encore les ruines de la masure où habitaient Briam et
ses frères, et les mères disent aux enfants: «C'est là que vivait celui
qui a vengé son père et consolé sa mère.» Et les enfants répondent:
«Nous ferions comme lui.»
V
L'autre histoire est une histoire de voleurs. Aujourd'hui de pareils
récits ont pour nous quelque chose de choquant, nous avons peu d'estime
pour cette adresse qui mène aux galères. Il n'en était pas ainsi chez
les peuples primitifs. Hérodote ne se fait faute de nous réciter tout
au long une histoire égyptienne qui se retrouve en Orient et qui n'est
visiblement qu'un conte de fées. Au livre d'Euterpe[1] on peut voir quel
moyen plus que bizarre emploie le roi Rhampsinite pour saisir l'adroit
voleur qui lui a pillé son trésor, et comment, trois fois trompé, comme
roi, comme justicier et comme père, il ne trouve rien de mieux à faire
que de prendre pour gendre ce brigand audacieux et rusé. «Rhampsinite,
dit l'historien, lui fit un grand accueil et lui donna sa fille,
comme au plus habile de tous les hommes, puisque, les Égyptiens étant
supérieurs à tous les autres peuples, il s'était montré supérieur à tous
les Égyptiens.» On voit que la vanité nationale est de même date que les
contes des fées.
[Note 1: Hérodote, liv. II, chap. cxxi.]
Ces histoires de voleurs abondent dans les recueils. Sous le nom
du _Maître voleur_, M. Asbjoernsen a publié un conte norvégien qui
ressemble beaucoup à celui qu'on va lire[1]. Ce qui frappe dans tous ces
récits, c'est l'admiration naïve du conteur pour les exploits de
son héros. L'esprit humain a passé par cette étape depuis longtemps
abandonnée. Les Grecs admiraient Ulysse, qui n'était pas à demi voleur;
les Romains adoraient Mercure. Les Juifs, fuyant l'Egypte, ne se
faisaient faute de suivre le conseil de Moïse et d'emprunter aux
Égyptiens des vases d'argent, des vases d'or et des habits
qu'ils ne devaient jamais rendre. «Or, dit la Bible[2], le
Seigneur rendit les Égyptiens favorables à son peuple, afin qu'ils
donnassent aux enfants d'Israël ce qu'ils demandaient. Ainsi ils
dépouillèrent les Égyptiens.» Le procédé révolte notre délicatesse;
il est probable que les Juifs s'en glorifiaient comme d'une adresse
héroïque. Apprenons par là à ne pas toujours mesurer le monde à la
mesure de nos idées d'aujourd'hui. Nos aïeux, il y a vingt ou trente
siècles, admiraient les voleurs, nos pères admiraient les Heiduques et
les Klephtes, nous admirons encore les conquérants; qui sait ce que
penseront de nous nos enfants? Un jour peut-être ils se riront de notre
barbarie, comme nous de celle de nos pères, et ils n'auront pas tort.
Vienne le jour où cette gloire si creuse, et qui coûte si cher, ne sera
plus qu'un conte de fées!
[Note 1: Il a été traduit par Dasent, dans ses _Popular Tales from The
Norse_. Edimbourg, 1859.]
[Note 2: Exode, chap. xii, vers. 36.]