II

Bientôt, à vingt lieues à la ronde, on ne parla plus que de Briam et

de ses extravagances. Un jour il voulait mettre un clou à la roue du

soleil, le lendemain il jetait en l'air son bonnet pour en coiffer la

lune.

Le roi, qui avait de l'ambition, voulut avoir un fou à sa cour, pour

ressembler de loin aux grands princes du continent. On fit venir Briam,

on lui mit un bel habit de toutes couleurs. Une jambe bleue, une jambe

rouge, une manche verte, une manche jaune, un plastron orange; c'est

dans ce costume de perroquet que Briam fut chargé d'amuser l'ennui des

courtisans. Caressé quelquefois et plus souvent battu, le pauvre insensé

souffrait tout sans se plaindre. Il passait des heures entières à causer

avec les oiseaux ou à suivre l'enterrement d'une fourmi. S'il ouvrait la

bouche, c'était pour dire quelque sottise: grand sujet de joie pour ceux

qui n'en souffraient pas.

Un jour qu'on allait servir le dîner, le chef des gardes entra dans la

cuisine du château. Briam, armé d'un couperet, hachait des fanes de

carottes en guise de persil. La vue de ce couteau fit peur au meurtrier;

le soupçon lui vint au coeur.

--Briam, dit-il, où est ta mère?

--Ma mère? répondit l'idiot; elle est là qui bout. Et du doigt il

indiqua un énorme pot-au-feu, où cuisait, en _olla podrida_, tout le

dîner royal.

--Sotte bête! dit le chef des gardes en montrant la marmite, ouvre les

yeux: qu'est-ce que cela?

--C'est ma mère! c'est celle qui me nourrit! cria Briam. Et, jetant son

couperet, il sauta sur le fourneau, prit dans ses bras le pot-au-feu

tout noir de fumée, et se sauva dans les bois. On courut après lui;

peine perdue. Quand on l'attrapa, tout était brisé, renversé, gâté. Ce

soir-là, le roi dîna d'un morceau de pain; sa seule consolation fut de

faire fouetter Briam par les marmitons du château.

Briam, tout écloppé, rentra dans sa chaumière et conta à sa mère ce qui

lui était arrivé.

--Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il

fallait parler.

--Que fallait-il dire, ma mère?

--Mon fils, il fallait dire: Voici la marmite que chaque jour emplit la

générosité du roi.

--Bien, ma mère, je le dirai demain.

Le lendemain, la cour était réunie. Le roi causait avec son majordome.

C'était un beau seigneur, fort expert en bonne chère, gros, gras et

rieur. Il avait une grosse tête chauve, un gros cou, un ventre si

énorme qu'il ne pouvait croiser les bras, et deux petites jambes qui

soutenaient à grand'peine ce vaste édifice.

Tandis que le majordome parlait au roi, Briam lui frappa hardiment sur

le ventre:

--Voici, dit-il, la marmite que tous les jours emplit la générosité du

roi.

S'il fut battu, il n'est pas besoin de le dire; le roi était furieux,

la cour aussi; mais, le soir, dans tout le château, on se répétait à

l'oreille que les fous, sans le savoir, disent quelquefois de bonnes

vérités.

Quand Briam, tout écloppé, rentra dans sa chaumière, il conta à sa mère

ce qui lui était arrivé.

--Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il

fallait parler.

--Que fallait-il dire, ma mère?

--Mon fils, il fallait dire: Voici le plus aimable et le plus fidèle des

courtisans.

--Bien, ma mère, je le dirai demain.

Le lendemain, le roi tenait un grand lever, et, tandis que ministres,

officiers, chambellans, beaux messieurs et belles dames se disputaient

son sourire, il agaçait une grosse chienne épagneule qui lui arrachait

des mains un gâteau.

Briam alla s'asseoir aux pieds du roi, et, prenant par la peau du cou le

chien qui hurlait en faisant une horrible grimace:

--Voici, cria-t-il, le plus aimable et le plus fidèle des courtisans.

Cette folie fit sourire le roi; aussitôt les courtisans rirent à gorge

déployée; ce fut à qui montrerait ses dents. Mais, dès que le roi fut

sorti, une pluie de coups de pieds et de coups de poings tomba sur le

pauvre Briam, qui eut grand'peine à se tirer de l'orage.

Quand il eut raconté à sa mère ce qui lui était arrivé:

--Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il

fallait parler.

--Que fallait-il dire, ma mère?

--Mon fils, il fallait dire: Voici celle qui mangerait tout si on la

laissait faire.

--Bien, ma mère, je le dirai demain.

Le lendemain était jour de fête, la reine parut au salon dans ses plus

beaux atours. Elle était couverte de velours, de dentelles, de bijoux;

son collier seul valait l'impôt de vingt villages. Chacun admirait tant

d'éclat.

--Voici, cria Briam, celle qui mangerait tout, si on la laissait faire.

C'en était fait de l'insolent si la reine n'eût pris sa défense.

--Pauvre fou, lui dit-elle, va-t'en, qu'on ne te fasse pas de mal. Si tu

savais combien ces bijoux me pèsent, tu ne me reprocherais pas de les

porter.

Quand Briam rentra dans sa chaumière, il conta à sa mère ce qui lui

était arrivé.

--Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il

fallait parler.

--Que fallait-il dire, ma mère?

--Mon fils, il fallait dire: Voici l'amour et l'orgueil du roi.

--Bien, ma mère, je le dirai demain.

Le lendemain, le roi allait à la chasse. On lui amena sa jument

favorite; il était en selle et disait négligemment adieu à la reine,

quand Briam se mit à frapper le cheval à l'épaule:

--Voici, cria-t-il, l'amour et l'orgueil du roi.

Le prince regarda Briam de travers; sur quoi le fou se sauva à toutes

jambes. Il commençait à sentir de loin l'odeur des coups de bâton.

En le voyant rentrer tout haletant:

--Mon fils, dit la pauvre mère, ne retourne pas au château; ils te

tueront.

--Patience, ma mère; on ne sait ni qui meurt ni qui vit.

--Hélas! reprit la mère en pleurant, ton père est heureux d'être mort;

il ne voit ni ta honte ni la mienne.

--Patience, ma mère; les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

Nouveaux contes bleus · 第 10 / 90 题