I.

Mon père m'a laissé, avec le devoir de le publier, le manuscrit des

Mémoires de ma grand'mère, dame du palais de l'impératrice Joséphine. Il

attachait à cet ouvrage une importance extrême pour l'histoire des

premières années de ce siècle. Sans cesse il a songé à le publier

lui-même, sans cesse il a été retenu par des travaux, des devoirs, ou

des scrupules. Sa vraie raison, pour retarder le moment où le public

connaîtrait ces précieux souvenirs sur une époque si récente et si mal

connue de la génération nouvelle, était précisément que cette époque

était récente, et qu'un grand nombre des personnages vivaient encore.

Quoique l'auteur ne puisse être accusé d'une malveillance systématique,

la liberté de ses jugements sur les personnes et sur les choses est

absolue. On doit aux vivants, et même aux fils des morts, des égards

dont l'histoire ne s'accommode pas toujours. Les années ont passé

cependant, et les raisons de silence diminuaient avec les années.

Peut-être, dans les environs de 1848, mon père se fût-il décidé à

publier ce manuscrit; mais bientôt l'Empire et l'empereur revenaient, et

le livre eût pu être considéré soit comme une flatterie à l'adresse du

fils de la reine Hortense, qui y est fort ménagée, soit, sur d'autres

points, comme un outrage direct à la dynastie. Les circonstances eussent

ainsi donné un caractère de polémique ou d'actualité, comme on dit, à un

ouvrage qui ne doit être pris que comme une histoire désintéressée. On

aurait transformé en un acte politique le simple récit d'une femme

distinguée, racontant avec élévation et sincérité ce qu'elle a vu du

règne et de la cour, et ce qu'elle a pensé de la personne de l'empereur

Napoléon. Dans tous les cas, il est probable que le livre aurait été

poursuivi, et que la publication en eût été interdite. Ajouterai-je,

pour ceux qui ne trouveraient pas suffisantes ces raisons délicates, que

mon père, qui a volontiers livré sa politique, ses opinions et sa

personne aux discussions des journaux et des critiques, qui vivait au

milieu de la publicité la plus éclatante, ne hasardait cependant qu'avec

une extrême réserve devant le public les noms qui lui étaient chers. Il

redoutait pour eux la moindre sévérité, le blâme le plus léger. Pour sa

mère et pour son fils, il était timide. Sa mère avait été la grande

passion de sa vie. Il lui rapportait et le bonheur des premières années

de sa jeunesse, et tous les mérites, tous les succès de son existence

entière. Il lui tenait autant par l'esprit que par le coeur, par la

ressemblance des idées que par les liens de l'affection filiale. Ses

pensées, son souvenir, ses lettres prenaient dans sa vie une place que

peu de gens ont pu soupçonner, car il parlait rarement d'elle,

précisément parce qu'il pensait sans cesse à elle, et qu'il craignait de

ne point trouver chez autrui une sympathie suffisante d'admiration. Qui

ne connaît ces passions farouches qui nous unissent à jamais à un être

qui n'est plus, auquel on songe sans relâche, que l'on interroge à tout

instant, dont on rêve les conseils ou les impressions, que l'on sent

mêlé à la vie de tous les jours comme à celle des grands jours, à toutes

ses actions personnelles ou publiques, et pourtant dont on ne saurait

parler aux autres, même aux amis les plus chers, dont on ne peut même

entendre prononcer le nom sans une inquiétude ou une douleur? Bien

rarement la douceur des louanges accordées à ce nom par un ami, ou par

un étranger, parvient à rendre supportable ce trouble profond.

Si une réserve délicate et naturelle porte à ne point publier des

mémoires avant qu'un long temps se soit écoulé, il ne faut pas non plus

trop tarder. Mieux vaut que la publication n'arrive point en un jour où

rien ne reste plus des faits racontés, des impressions ressenties, ni

des témoins oculaires. Pour que l'exactitude, ou tout au moins la

sincérité, n'en soit pas contestée, le contrôle des souvenirs de chaque

famille est nécessaire, et il est bon que la génération qui les lit

procède directement de celle que l'on y dépeint. Il est utile que les

temps racontés ne soient pas tout à fait devenus des temps historiques.

C'est un peu notre cas en ce moment, et ce grand nom de Napoléon est

encore livré aux querelles des partis. Il est intéressant d'apporter un

élément nouveau aux discussions qui s'agitent autour de cette ombre

éclatante. Quoique les mémoires sur l'époque impériale soient nombreux,

jamais on n'a parlé avec détail et indépendance de la vie intérieure du

palais, et il y avait de bonnes raisons pour cela. Les fonctionnaires ou

les familiers de la cour de Bonaparte, même empereur, n'aimaient pas à

dévoiler avec une sincérité absolue les misères du temps qu'ils avaient

passé près de lui. La plupart d'entre eux, devenus légitimistes après la

Restauration, se trouvaient quelque peu humiliés d'avoir servi

l'usurpateur, surtout en des fonctions qui, aux yeux de bien des gens,

ne peuvent être ennoblies que par la grandeur héréditaire de celui qui

les donne. Leurs descendants eux-mêmes auraient été parfois embarrassés

pour publier de tels manuscrits, s'ils leur avaient été laissés par

leurs auteurs. Peut-être trouverait-on difficilement un éditeur, un

petit-fils, qui fût plus libre que celui qui écrit ces lignes de publier

un tel ouvrage. Je suis bien plus touché du talent de l'écrivain et de

l'utilité de son livre que de la différence entre les opinions de ma

grand'mère et celles de ses descendants. La vie de mon père et sa

renommée, les sentiments politiques qu'il m'a laissés comme son plus

précieux héritage, me dispensent d'expliquer comment, et pour quelles

raisons, je ne partage point toutes les idées de l'auteur de ces

Mémoires. Il serait au contraire facile de rechercher dans ce livre les

premières traces de l'esprit libéral qui devait animer mes

grands-parents dans les premiers jours de la Restauration, et qui s'est

transmis et développé chez leur fils d'une façon si heureuse. C'était

presque être libéral déjà que de n'avoir pas pris en haine les principes

de la liberté politique à la fin du dernier siècle, lorsque tant de gens

faisaient remonter jusqu'à elle les crimes qui ont souillé trop de jours

de la Révolution, et de juger librement, malgré tant de reconnaissance

et de franche admiration, les défauts de l'empereur et les misères du

despotisme.

Cette impartialité si précieuse et si rare chez les contemporains du

grand empereur, nous ne l'avons même pas rencontrée de nos jours chez

les serviteurs d'un souverain qui devait moins éblouir ceux qui

l'approchaient. Mais un tel sentiment est facile aujourd'hui. Les

événements se sont chargés de mettre la France entière dans un état

d'esprit propre à tout accueillir, à tout juger avec équité. Nous avons

vu changer plusieurs fois l'opinion sur les premières années de ce

siècle. Il n'est pas nécessaire d'être très avancé dans la vie pour

avoir connu un temps où la légende de l'empire était admise même par ses

ennemis, où l'on pouvait l'admirer sans danger, où les enfants croyaient

en un empereur, grandiose et bon homme à la fois, à peu près semblable

au bon Dieu de Béranger, qui a pris d'ailleurs ces deux personnages pour

les héros de ses odes. Les plus sérieux adversaires du despotisme, ceux

qui devaient plus tard éprouver les persécutions d'un nouvel empire,

ramenaient sans scrupule la dépouille mortelle de Napoléon le Grand, ses

_cendres_, comme on disait alors, en donnant une couleur antique à une

cérémonie toute moderne. Plus tard, même pour ceux qui ne mettent point

de passion dans la politique, l'expérience du second empire a ouvert les

yeux sur le premier. Les désastres que Napoléon III a attirés sur la

France en 1870 ont rappelé que l'autre empereur avait commencé cette

oeuvre funeste, et peu s'en faut qu'une malédiction générale ne vienne

sur les lèvres à ce nom de Bonaparte, prononcé naguère avec un

respectueux enthousiasme. Ainsi flotte la justice des nations! Il est

cependant permis de dire que la justice de la France d'aujourd'hui est

plus près d'être la vraie justice qu'au temps où elle prenait ses

considérants dans le goût du repos et l'effroi de la liberté, trop

heureuse quand elle se laissait aller seulement à la passion de la

gloire militaire. Entre ces deux extrêmes combien d'opinions se sont

placées, ont eu des années de vogue et de déclin! On reconnaîtra, je

pense, que l'auteur de ces Mémoires, arrivant jeune à la cour, n'avait

nul parti pris sur les problèmes qui s'agitaient alors, qui s'agitent

encore, et que le général Bonaparte pensait avoir résolus. On

reconnaîtra que ses opinions se sont formées peu à peu comme celles de

la France elle-même, bien jeune aussi en ce temps-là. Elle a été

enthousiaste et enivrée par le génie; puis elle a, peu à peu, repris son

jugement et son sang-froid, soit à la lueur des événements, soit au

contact des caractères et des personnes. Plus d'un de nos contemporains

retrouvera dans ces Mémoires l'explication de la conduite ou de l'état

d'esprit de quelqu'un des siens, dont le bonapartisme ou le libéralisme

à des époques diverses lui paraissaient inexplicables. On y retrouvera

également, et ce n'en est point le moindre mérite à mes yeux, les

premiers germes d'un talent distingué, qui, chez son fils, devait

devenir un talent supérieur.

Un précis de la vie de ma grand'mère ou du moins des temps qui ont

précédé son arrivée à la cour est nécessaire pour bien comprendre les

impressions et les souvenirs qu'elle y apportait. Mon père avait souvent

conçu le plan et préparé quelques parties d'une vie très complète de ses

parents. Il n'a laissé rien d'achevé sur ce point; mais un grand nombre

de notes et de fragments écrits par lui-même et sur les siens, sur les

opinions de son jeune âge et sur les personnes qu'il avait connues,

rendent facile de raconter avec exactitude l'histoire de la jeunesse de

ma grand'mère, des sentiments qu'elle apportait à la cour, des

circonstances qui l'ont déterminée à écrire ses Mémoires. Il est même

possible d'y joindre quelques jugements portés sur elle par son fils,

qui la font connaître et aimer. Mon père souhaitait fort que le lecteur

éprouvât ce dernier sentiment, et il est difficile en effet de ne pas le

ressentir en lisant ses souvenirs, et plus encore sa correspondance, qui

sera publiée plus tard.

Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 4 / 44 题