Pour qui place un peu haut son idéal politique, la France, depuis
quatre-vingts ans, n'offre pas d'époque plus intéressante à étudier que
celle où elle a été en possession de la monarchie constitutionnelle. La
première partie de cette époque, celle qui s'étend de 1814 à 1830, a
été, depuis quelque temps, l'objet de nombreux et importants travaux.
Pleine lumière a été faite sur ces belles et jeunes années qui ont été
vraiment le printemps de ce siècle. La Restauration y a gagné que sa
mémoire est entrée dans la région apaisée de l'histoire; à son égard,
les passions d'autrefois, les thèses d'opposition, les arguments de
journaux, les préventions de parti n'ont plus cours; quand on parle
d'elle, c'est vraiment la postérité qui porte son jugement, jugement
définitif, presque unanime et généralement favorable. Ne convient-il pas
maintenant de porter plus loin cet effort d'exploration et de
redressement, de dire ce que fut la France sous le règne de
Louis-Philippe? Alors, sans doute, le siècle, en vieillissant, a déjà
perdu de son charme, de sa fraîcheur et de ses illusions. Néanmoins,
c'est encore le bon temps. Si les Ordonnances et la révolution de
Juillet ont malheureusement troublé l'épreuve que notre pays faisait du
gouvernement libre, si elles en ont rendu les conditions plus
difficiles, elles n'y ont pas cependant mis fin; les dix-huit années
qui ont suivi 1830 ne doivent pas être séparées des seize qui avaient
précédé: elles continuent et complètent cette période, honorable et
bienfaisante entre toutes, de liberté réglée, de paix et de dignité
extérieures, de fécondité intellectuelle et de prospérité économique, où
la royauté a si rapidement réparé les effroyables ruines que lui avait
léguées le passé, et si largement accumulé les forces dont l'avenir
devait user et abuser.
Il semble cependant que les historiens aient, jusqu'ici, négligé ou
évité cette seconde partie des annales monarchiques. Rien, sur ce
sujet, qui soit l'analogue des ouvrages considérables et décisifs
publiés sur la Restauration, par MM. de Viel-Castel, Nettement,
Duvergier de Hauranne[1]. Ce dernier, qui avait annoncé la volonté de
conduire son travail jusqu'en 1848, s'est arrêté en 1830, comme s'il
était gêné pour aller plus loin. L'heure est venue de faire cesser une
différence que rien ne peut plus justifier. De redoutables événements,
des révolutions nombreuses et profondes, des malheurs nouveaux ont
creusé, entre cette époque et la nôtre, un abîme qui équivaut à un
siècle d'éloignement. Et d'heureuses réconciliations n'ont-elles pas
dissipé bien des préventions? n'ont-elles pas rendu la justice plus
facile à faire et à accepter? L'ère historique, ère d'apaisement, de
lumière et d'équité, peut donc s'ouvrir pour la monarchie de Juillet,
comme elle s'est ouverte pour la Restauration; pour Louis-Philippe,
comme pour Louis XVIII et Charles X; pour Casimir Périer, le duc de
Broglie, M. Guizot, M. Thiers et le comte Molé, comme pour le duc de
Richelieu, le comte de Serre, M. de Villèle et M. de Martignac.
[Note 1: Signalons, cependant, comme un symptôme nouveau dont il
convient de se féliciter, l'intéressante _Histoire de la monarchie de
Juillet_, qu'un jeune écrivain, M. du Bled, a naguère fait paraître.
Il y a plus de vingt ans, M. de Nouvion avait commencé une importante
_Histoire du règne de Louis-Philippe_; la mort ne lui a
malheureusement pas permis de la terminer.]
Cette impartialité est facile aux hommes de ma génération. Arrivés
trop tard à la vie publique pour avoir été acteurs de ces événements,
réduits à les étudier après coup, en interrogeant les souvenirs des
anciens et en dépouillant des documents parfois d'autant plus
incomplets que l'époque est plus récente, ils ont du moins l'avantage
d'être étrangers aux susceptibilités et aux partis pris de la
politique d'alors. À interroger leur conscience, ils n'éprouvent
aucune gêne pour tenter, sur la monarchie de Juillet, une oeuvre
d'historien non moins libre et sincère que sur la Restauration, sans
souci des thèses toutes faites d'apologie et d'opposition, aussi
résolus à répudier les attaques inspirées par la rancune qu'à écarter
les voiles de complaisance, et ne ressentant, à la vue de tant de
dissensions refroidies, qu'une passion, celle d'unir, dans la justice
à rendre au passé, ceux qui s'y étaient trouvés si malheureusement
séparés. Osera-t-on demander à tous ceux qui voudront bien lire ce
travail, de le faire dans le même esprit qu'il aura été écrit,
dussent-ils, pour cela, dépouiller quelque peu le vieil homme, se
dégager des préventions qu'ils auraient gardées d'autrefois,
recueillies dans l'héritage de leurs pères ou trouvées dans le bagage
commun de leur parti?
Si l'auteur est demeuré étranger aux ressentiments de la politique
ancienne, il n'a pas moins tenu à se dégager des préoccupations de la
politique actuelle. Son ambition a été d'écrire, non un livre de
circonstance, encore moins de polémique, mais un livre d'histoire. Il
a voulu raconter les événements avec vérité, les juger avec justice,
sans jamais les altérer ou les voiler par souci des conclusions qu'on
en pourrait tirer dans les querelles du moment. Toutefois, il n'a pu
empêcher qu'un grave événement, survenu bien après qu'il avait
commencé ce travail, ne soit venu y donner une nouvelle et
particulière opportunité. Aujourd'hui que, par un décret de la
Providence, le droit royal héréditaire repose sur la tête du
petit-fils de Louis-Philippe, il pourra paraître plus important encore
de connaître ce que fut le gouvernement de son aïeul. Non qu'à notre
avis ce passé doive être aveuglément copié. La monarchie de demain,
comparée à celle d'hier, aura une faiblesse en moins et une difficulté
en plus. Elle ne souffrira pas d'une origine révolutionnaire et de la
division des forces conservatrices, mais elle rencontrera,
singulièrement aggravé et compliqué, le problème de cette démocratie
dont la brutalité d'allures, la mobilité ignorante et violente
semblent fausser tous les rouages, pervertir toutes les doctrines du
gouvernement libre.
On dit volontiers, depuis quelque temps, que le régime parlementaire
est impossible avec notre démocratie. Peut-être. À condition cependant
qu'on n'en conclue pas que le césarisme lui convient: car la seule
comparaison de 1871 avec 1848 suffirait à montrer ce que devient
l'esprit du peuple à ce dernier régime. Mais, aujourd'hui, je le sais,
le «parlementarisme»--c'est le nom dont on se sert quand on en veut
médire--n'est guère en faveur. Tout ce que lui avait fait gagner, dans
l'opinion, la vue des désastres où nous avait conduits le régime sans
contrôle du second empire, il semble que l'anarchie à la fois
impuissante et destructrice de notre république le lui ait fait
perdre. Pour que ce revirement fût pleinement justifié, il faudrait
d'abord établir que le gouvernement actuel est vraiment parlementaire.
Cette Chambre à la fois servile et usurpatrice; ce Sénat qui approuve
ce qu'il blâme au fond, applaudit ceux qu'il méprise; ces majorités
aussi instables qu'oppressives; ces subdivisions et ces compétitions
de coteries sans consistance et sans doctrine, non sans appétits;
cette violation cynique des droits de la minorité; cette impuissance
du droit, de la raison, de l'éloquence, devant la brutalité muette des
votes; ces ministres, endurcis à toutes les mortifications des
scrutins hostiles, qui font par décret ce pour quoi on leur refuse des
lois, et lancent le pays dans de périlleuses aventures, sans l'aveu et
à l'insu de ses représentants; ce chef du pouvoir exécutif qui
s'annule dans une indolence inerte et indifférente aux plus grands
intérêts du pays; cette domination électorale d'une petite bande de
politiciens sans considération, sans moralité et sans valeur, étrange
oligarchie qui n'a rien de l'aristocratie et qui aboutit partout au
règne d'une médiocrité chaque jour plus abaissée,--tout cela, est-ce
donc ce qu'on a connu, aimé, désiré, regretté, sous le nom de
gouvernement parlementaire? Qu'on médise du «parlementarisme» autant
qu'on le voudra,--il a eu ses malheurs et ses torts, il peut avoir ses
périls,--mais qu'on ne mette pas à sa charge la honte et la misère
d'un régime qui n'a rien de commun avec lui. Ceci dit pour redresser,
en passant, une idée fausse, aujourd'hui trop répandue, je
n'insisterai pas sur des considérations qui risqueraient de s'écarter
du véritable et unique point de vue de mon livre. Ce livre a en effet
pour objet le récit du passé, non l'apologie d'une forme particulière
des libertés publiques. Conviendra-t-il, dans l'avenir, de modifier
les anciennes conditions de la monarchie constitutionnelle, pour les
mieux adapter à la démocratie? dans quelle mesure faudra-t-il, par
exemple, augmenter l'initiative et l'action directe du pouvoir royal,
que déjà autrefois on a pu regretter d'avoir trop réduites? Ce sont
des problèmes qu'il appartient à la politique, non à l'histoire, de
poser et de résoudre.
Si l'histoire ne doit ni se laisser envahir par la politique, ni se
substituer à elle, ce n'est pas à dire qu'elle ne puisse l'aider.
Elle le fait en lui donnant l'exacte connaissance du passé: elle est
même ainsi le préliminaire et le fondement nécessaire des résolutions
que les hommes d'État auront à prendre. Pour remplir un tel office,
elle doit être avant tout sincère. Sans doute j'ai trop le sentiment
de ce que le gouvernement libre a eu d'honorable et d'avantageux pour
mon pays, de l'élan qu'il a donné et de l'emploi qu'il a offert aux
plus brillantes et aux plus nobles facultés de l'esprit humain, pour
ne pas en parler avec une émotion sympathique, reconnaissante et
respectueuse. Mais je sais aussi qu'il y a eu des fautes à blâmer, des
malheurs à déplorer; je sais enfin que la monarchie de 1830, comme
celle de la Restauration, a abouti, en 1848, à un de ces échecs qui
semblent, dans notre siècle, le terme fatal des plus généreux efforts.
Loin de voiler ces fautes, ces malheurs et cet échec, le premier
devoir de l'historien est d'y insister, d'en scruter les causes, d'en
mesurer les conséquences. Il ne s'arrête pas à la pensée que la
sincérité même de cette sorte d'examen de conscience puisse décourager
certains amis, ou fournir aux adversaires des arguments contre le
gouvernement libre lui-même. D'abord tout autre sera la conclusion des
esprits de bonne foi qui voudront réfléchir ou seulement comparer: car
après tout, de notre temps, quel est le régime,--république ou
empire,--qui ait apporté à la France autant de prospérité et
d'honneur, ou même qui ait autant duré que les trente-quatre années de
la monarchie constitutionnelle? Et puis, qu'est-ce qui importe le
plus, aujourd'hui: dissimuler aux autres ce qu'il a pu se mêler de
faiblesses aux bienfaits de la monarchie, ou bien armer notre propre
expérience contre des rechutes possibles? Le second parti est le plus
viril et le plus profitable. Tout indique que Dieu réserve à la France
la chance inestimable de recommencer l'épreuve, malheureusement
troublée en 1830, violemment interrompue en 1848. Eh bien, sera-t-il
alors inutile, pour ne pas se briser aux mêmes écueils, d'avoir la
carte exacte des précédentes navigations et des premiers naufrages?
D'ailleurs, plus on aura constaté de fautes commises, plus, en
chargeant les hommes, on aura déchargé les institutions. Aussi, à ceux
qui croiraient trouver dans le souvenir des échecs passés un prétexte
pour leur découragement et leur défaillance, serait-on tenté
d'adresser, sauf à atténuer l'exagération un peu oratoire du reproche,
cette apostrophe de Démosthène que M. Saint-Marc Girardin rappelait
déjà en une circonstance analogue: «Athéniens, si vous aviez toujours
fait ce qu'il y avait de mieux à faire, et si pourtant vous aviez été
vaincus, je désespérerais de la chose publique; mais comme, au
contraire, vous n'avez rien fait de ce qu'il fallait faire, j'ai bon
espoir, persuadé que, si vous faites tout l'opposé de ce que vous avez
fait jusqu'ici, les événements tourneront aussi d'une manière toute
différente; que vous réussirez, là où vous avez échoué; que vous
vaincrez, là où vous avez été vaincus. Ne vous en prenez donc pas de
votre défaite ni aux dieux, ni à vos institutions: prenez-vous-en à
vous-mêmes, réparez vos fautes, et vous réparerez du même coup votre
malheur.»
Avril 1884.