La bonne volonté du président des assises hâtait les formalités de
la libération. Tandis que la foule, ayant évacué la salle, se
massait devant le Palais de Justice, sur la place, pour guetter la
sortie de laccusé et de son défenseur afin de les acclamer avec
dautant plus denthousiasme quelle éprouvait à leur endroit de
tardifs remords, M. Roquevillard attendait son fils dans la cour
intérieure. Il était seul, car il avait prié Charles Marcellaz de
reconduire M. Hamel. La lutte finie, il sentait la fatigue et
lusure, et il sabsorbait dans ses méditations. Une voix timide
lappela:
--Père,
--Cest toi?
Au lieu de se jeter dans les bras lun de lautre, simplement, ils
demeuraient immobiles, comme figés. Un premier geste manqué suffit
quelquefois à créer des séparations, des obstacles. Le père lisait
sur le visage du fils ladmiration, la reconnaissance, la piété
filiale; le fils lisait sur le visage du père lamour, la bonté,
et aussi les poignants stigmates de la lassitude et de lâge. Et
ils se taisaient douloureusement, invinciblement.
Au dehors, des vivats retentirent.
--Viens! dit brusquement M. Roquevillard.
Et il entraîna Maurice vers la porte qui, de lautre côté de la
cour, donnait sur un jardin public, heureusement désert. Dun pas
rapide ils le traversèrent, franchirent la passerelle de fer jetée
sur la Leysse qui roulait des eaux bourbeuses, et gagnèrent le
cimetière sans avoir échangé une parole.
Le cimetière de Chambéry, à lest de la ville, à lentrée de la
vaste plaine qui sétend jusquau lac du Bourget, est dominé par
la colline rocheuse de Lémenc, et, au delà, par le Nivolet aux
étages réguliers. Lombre sétait installée dans le champ sacré.
Elle gagnait peu à peu les coteaux. Mais les feux du couchant
embrasaient la montagne dont la blancheur s'animait comme dun
afflux de sang. Les beaux soirs dhiver, froids et calmes, nus
comme des marbres, sont dune pureté divine.
Maurice, en face de lui, distingua les minces colonnettes du
Calvaire où lamour, dans son coeur, lavait emporté. Un dernier
rayon détachait leurs contours. Puis elles parurent rentrer dans
le petit monument, se confondre en lui.
"Comme cest loin!" pensa-t-il.
Les cyprès en fer de lance, saupoudrés de givre, graves comme des
sentinelles préposées à la garde de lenclos, les laissèrent
passer. Après les tombes des pauvres gens, à peine indiquées sous
la neige par des levées de sol, cétait la double allée des
concessions perpétuelles.
--Père, je comprends où nous allons, murmura enfin Maurice tandis
quil pensait à sa mère.
--Nous allons au caveau de famille, expliqua M. Roquevillard,
remercier les morts qui tont sauvé.
--Père, cest vous qui mavez sauvé.
--Je parlais en leur nom.
Comme ils touchaient au terme de leur pèlerinage à travers le
cimetière vide, ils distinguèrent une forme noire agenouillée sur
la pierre funéraire qui précédait un mur chargé dinscriptions.
--Père, cest là. Il y a quelquun.
--Marguerite. Elle nous a devancés.
La jeune fille perçut le bruit sourd de la neige foulée et
retourna la tête. Elle rougit en les reconnaissant, et se leva,
comme pour ne pas troubler leur entretien.
--Je venais chez maman, dit-elle.
--Reste, ordonna doucement son père.
Le long des pentes du Nivolet, le soir montait. Seule, la neige
des gradins supérieurs résistait encore, et la lumière glissait,
coulait sur elle comme une cascade dor et de pourpre. Après un
éclat dapothéose, lombre victorieuse escalada la dernière marche
et occupa le sommet.
Ils avaient en face deux le mur qui portait un nom unique, le
leur, mais des prénoms et des dates en grand nombre. Un rameau de
lierre vivace aux feuilles vertes le surmontait et même retombait
à demi, comme une couronne de printemps.
--Écoute, dit M. Roquevillard, dont le visage était empreint de la
même sérénité quà laudience. Cest la nuit et cest le champ des
morts. Pourtant, dans aucun lieu de la terre, tu nentendras de
plus fortes paroles de vie. Regarde. Avant que les ténèbres ne le
recouvrent, cest, autour de toi, lhorizon que ton coeur préfère.
Et cest, ici, ta famille qui repose.
À son tour, Maurice sagenouilla et se souvenant de celle qui
était partie sans lui dire adieu, se souvenant de celui qui, pour
lui, avait fait loffrande de sa vie, il se cacha la figure dans
les mains. Mais son père lui toucha lépaule et reprit dune voix
ferme:
--Mon enfant, je suis maintenant un vieillard. Tu vas bientôt me
succéder. Il faut mécouter en ce jour où jai le devoir de te
parler. Cest ici limage de ce qui dure. Le culte des morts,
cest le sens de notre destinée immortelle. Quest-ce que la vie
dun homme, quest-ce que ma vie si le passé et lavenir ne leur
donnaient leur véritable sens? Tu lavais oublié lorsque tu
poursuivis ton destin individuel. Il ny a pas de beau destin
individuel et il nest de grandeur que dans la servitude. On sert
sa famille, sa patrie, Dieu, lart, la science, un idéal. Honte à
qui ne sert que soi-même! Toi, tu trouvais ton appui en nous, mais
aussi ta dépendance. Lhonneur de lhomme est daccepter sa
subordination.
Maurice, se relevant, entrevit dans le crépuscule le Calvaire de
Lémenc.
"Et lamour?" pensa-t-il tristement.
Son père le devina:
--Si peu de chose, mon ami, sépare quelquefois lhonnête et le
malhonnête homme. Lamour supprime cette barrière. La famille la
consolide. Pourtant, même à cette heure, Maurice, je ne dirai pas
de mal de lamour, si tu sais le comprendre. Il est notre soupir
après tout ce qui nous dépasse. Garde ce soupir dans ton coeur. Il
tappartient. Tu le retrouveras devant les belles actions, devant
la nature, en te donnant à ta destinée sans peur et sans
faiblesse. Ne légare pas. Ne légare plus. Avant daimer une
femme, songe à ta mère, songe à tes soeurs, songe au bonheur qui
test réservé peut-être davoir une fille et de lélever. À ta
naissance, comme à celle de ton frère et de tes soeurs, je me suis
réjoui. De toutes mes forces je tai protégé. À ma mort, je te le
dis, tu sentiras comme lécroulement dun mur, et tu te
découvriras face à face avec la vie. Alors, tu me comprendras
mieux.
--Père, murmura Maurice qui succombait à lémotion, pardonnez-moi,
je ne serai pas indigne de vous.
--Mon enfant! répondit simplement M. Roquevillard.
Et Marguerite, les voyant enfin dans les bras lun de lautre, se
souvint du voeu maternel.
Au ciel qui se fonçait, dans la direction de la Vigie, une
première étoile commença de jeter son feu. M. Roquevillard, qui
tenait sur son coeur son fils reconquis, son dernier fils, son
fils unique, la distingua comme un signe despérance. Et dans le
cimetière obscurci où il était venu rendre à ses morts leur visite
de la veille, bien quil se sentit lui-même menacé, le chef de
famille fit un acte de foi dans la vie.
Thonon, juillet 1904 Paris, juin 1905.