Pour obéir à son père, Marguerite Roquevillard avait déposé, à
titre de renseignement, au sujet de l'argent destiné à son
trousseau qu'elle avait remis à son frère Maurice le soir du
départ pour l'Italie, et de celui qu'elle lui avait envoyé à Orta;
puis elle était rentrée chez elle en toute hâte, comme si l'éc1at
donné à sa générosité la dût remplir de honte. Dans une faible
mesure, elle avait pu contribuer à la défense de l'accusé, et se
reprochait d'avoir montré tant de faiblesse et répondu si
timidement à l'interrogatoire du président des assises. Son
courage était intérieur, et s'accommodait mal des manifestations
publiques. Elle déplorait sa modestie qui lui apparaissait à elle-
même comme une lâcheté, et craignait d'avoir nui, par son
hésitation, à la franchise de son témoignage.
Que s'était-il passé, avant son introduction, dans la salle
d'audience, et après sa fuite? Elle n'en savait rien, mais
rapportait de son bref contact avec la justice une frayeur qu'elle
ne parvenait pas à vaincre. Enfermée avec les autres témoins, elle
avait entendu appeler ceux-ci un à un par la voix d'un huissier et
les avait vus disparaître, son grand-oncle Etienne et sa tante
Thérèse en dernier lieu. Restée presque seule, on l'avait conduite
à la barre, son tour venu. Tremblante comme une figurante qu'on
pousse sur la scène, elle avait aperçu en face d'elle, à son
entrée, en bas et aux tribunes, à l'orchestre et au balcon, une
multitude de regards qui la dévisageaient, qui la blessaient et la
fouillaient. Tout Chambéry était là qui épiait sans miséricorde la
peur d'une jeune fille, qui épierait tout à l'heure avidement
l'agonie d'une race. Elle s'était trouvée enfin devant trois
magistrats en robe rouge, ayant à leur droite les bancs des jurés.
Elle avait cru défaillir en déclinant son nom, quand la voix de
son père avait retenti à ses oreilles. Cette belle voix chaude,
qu'elle connaissait bien, l'avait fortifiée instantanément comme
un cordial. L'avocat était debout devant Maurice qu'il protégeait,
et si calme qu'elle en avait été surprise et tranquillisée par
contagion. Il dictait en une formule claire la question à poser.
Après avoir répondu à peine distinctement, elle s'était sauvée,
comme un pauvre gibier qui gagne les taillis.
"Père ne sera pas content de moi, se reprochait-elle. Quel empire
il a sur lui-même! Comme il se possède et comme on le redoute! Il
s'est levé deux fois, et j'ai senti à chaque fois un silence plus
profond dans la salle. Ses yeux jetaient des flammes. Il
paraissait jeune. Il est notre force"
À midi et demi, M. Roquevillard vint déjeuner.
--Servez-nous vite, Mélanie, dit-il dès la porte. Je suis pressé.
Il avait son air de bataille, un plu au front, le regard droit,
impossible à éviter, difficile à soutenir, et les muscles du
visage tendus. Les dernières veilles, la douleur, l'inquiétude
avaient vieilli les traits. Une volonté impérieuse suspendait
provisoirement l'effort combiné de l'âge, de la fatigue et du
chagrin.
--Eh bien, père? interrogea Marguerite suppliante.
Il la rassura en deux mots:
--L'audience rouvre à deux heures.
--Ce n'est pas fini?
--Non, non.
--Que s'est-il passé?
--Tu n'as donc rien vu, petite fille?
--Oh! non, père, je suis partie. Dites-moi tout. Voyez:je tremble
encore.
--Il ne faut pas trembler, Marguerite. Aie confiance.
À table, tout en mangeant rapidement et sans appétit, il résuma
les débats pour elle:
--Tu n'as pas compris grand'chose, sans doute, aux formalités de
l'installation des jurés, des prestations de serment, des
récusations, et de l'appel des témoins?
--J'étais près de vous dans la salle, père. À mon nom, je me suis
levée et l'on m'a emmenée dans une chambre où j'ai retrouvé oncle
Etienne et tante Thérèse.
--La salle des témoins. Puis les dépositions ont commencé après la
lecture de l'acte d'accusation, celle du procès-verbal, dressé par
le commissaire de police, constatant le vol de cent mille francs,
et l'interrogatoire de Maurice qui a protesté de son innocence
tout en refusant d'accuser personne, malgré l'insistance du
président. Des témoins à charge, le premier clerc de l'étude
Frasne s'est montré le plus acharné contre lui. C'est ce nommé
Philippeaux qui doit nous haïr, j'ignore pourquoi, car il a déposé
avec la rage de dénoncer, de compromettre, de présenter comme des
preuves accablantes, les présomptions qu'il inventait ou qu'il
interprétait méchamment.
--Quelles présomptions?
--La connaissance du dépôt d'argent dans le coffre-fort, la
découverte possible mais non pas démontrée du secret de la serrure
sur un agenda, la présence tardive à l'étude avec les clefs le
soir du vol, le manque de ressources personnelles, le départ pour
l'étranger, l'impossibilité d'imaginer un autre coupable, etc. Les
autres clercs ont réédité son témoignage comme une leçon apprise,
mais avec moins de détails et moins de certitude. Enfin,
l'ancienne femme de chambre de Mme Frasne, qu'on a dû circonvenir,
a prétendu que, pendant l'absence de son maître, jamais sa
maîtresse n'avait pénétré dans le bureau. Qu'est-ce que ça prouve?
Mme Frasne aurait-elle convoqué son personnel pour assister au
détournements des fonds?... Mais je ne dois pas l'accuser, moi non
plus.
--Pourtant Maurice ne s'y oppose plus.
--Je ne le ferai pas. Nous avons payé sa rançon: qu'elle la garde,
et ne reparaisse jamais... J'avais cité avec moi, comme témoins à
décharge, ton grand-oncle Etienne et ma belle-soeur Thérèse, afin
d'établir que Maurice n'était point parti sans ressources,
l'employé de la Société de crédit qui t'a délivré, à la fin
d'octobre dernier, le chèque de huit mille francs sur la Banque
internationale de Milan au nom de ton frère, et enfin Me Doudan,
le notaire.
--Pourquoi ce dernier?
--Pour qu'il déclarât la vérité du versement de cent mille francs
que j'ai opéré par ses soins entre les mains de M. Frasne, et
aussi le nom du véritable acquéreur de la Vigie. Le président,
après avoir conféré avec M. Latache, président de la Chambre des
notaires, l'a relevé du secret professionnel, et il a bien fallu
qu'il révélât aux jurés la fructueuse spéculation de M. Frasne.
--C'est donc M. Frasne, demanda la jeune fille, qui a acheté la
Vigie, pour lui, pour s'y installer à notre place?
--Ne le savais-tu pas?
--Je ne pouvais pas le croire. Il y a tant de choses que je ne
comprends pas. L'an dernier, aux vendanges, il avait déjà l'air de
faire une enquête: il furetait partout.
--Oui, petite, c'est lui qui remplace les Roquevillard et continue
la tradition. Le tout, gratuitement.
Reprenant son récit après cet accès d'amertume, il ajouta:
--Son avocat a pris la parole à onze heures.
--Quel avocat, père?
--Un M. Porterieux, de Lyon. Il n'a trouvé personne au barreau de
Chambéry.
--À cause de vous?
--Sans doute.
--Et qu'a-t-il osé dire?
--C'est un homme habile, insinuant, d'une violence froide et
calculée. Il a commencé par tracer de Maurice un portrait
tendancieux: jeune homme aujourd'hui que nul frein ne retient
plus, très imbu de ses droits individuels, avide de développer sa
personnalité, de conquérir son bonheur, fût-ce en piétinant celui
des autres, refusant de s'encadrer dans une société organisée,
enfin un de ces intellectuels de l'anarchie capables de passer du
domaine des idées dans celui des faits. "Interrogez, a-t-il
ajouté, ses camarades, ses amis. Ils ne pourront nier que dans ses
conversations il ne cessait de dénigrer, de démolir l'ordre des
choses établies, et qu'il réservait son admiration aux théories
pernicieuses d'un philosophe allemand pour qui le type supérieur
de l'humanité, le surhomme, édifie sa fortune sur la ruine et la
douleur des petits, des humbles, des faibles. Et ce n'est, dans
Chambéry, un secret pour personne, qu'il ne parvenait pas à
s'entendre avec son père dont il supportait l'autorité
malaisément."
--Il a dit cela? murmura Marguerite révoltée.
--Oui, je te donne le ton. De moi-même, il a tiré un argument. De
notre famille, il en a tiré un autre, l'accusé ne pouvant invoquer
l'excuse d'une éducation mauvaise, du manque d'instruction, des
fâcheux exemples ou le bénéfice d'une enfance malheureuse qui
risque d'aigrir pour toujours le caractère. Je passe sur la
séduction préméditée et intéressée de Mme Frasne.
--Intéressée?
--Oui, dans son nihilisme moral Maurice convoitait à la fois la
femme et l'argent, sans scrupules. Ayant ainsi rendu ou cru rendre
vraisemblable l'abus de confiance, Me Porterieux a abordé
l'accusation et ce qu'il n'a pas craint d'appeler les preuves
matérielles. Mme Frasne consent à partir. Le mari est absent, le
jour est propice, l'heure est unique. Son amant, dépourvu de
fortune personnelle, cherche, doit chercher le prix du voyage. Il
connaît l'existence du dépôt qui provient de la vente de Belvade,
il a découvert sur un agenda le chiffre du secret, il se fait
remettre les clés, il s'arrange pour demeurer seul à l'étude. Il
prend et il s'enfuit à l'étranger avec sa maîtresse. Non seulement
il est coupable, mais seul il peut l'être.
--Et Mme Frasne?
--Mme Frasne? Qu'il l'accuse, qu'il ose donc l'accuser! Il s'est
tu à l'instruction, il se tait à l'audience. "Je le mets au défi
de l'incriminer, a conclu l'avocat, peut-être mis imprudemment au
courant par Bastard du généreux entêtement de Maurice, et ce
silence, qui est un aveu, le condamne."
De la salle à manger ils avaient passé dans le cabinet de travail.
Marguerite, dans ce résumé virulent et pourtant impartial de la
plaidoirie adverse, entendait gronder la fureur et le désespoir
paternels et en était bouleversée.
--Père, murmura-t-elle, ne sommes-nous pas perdus? Espérez-vous
encore?
--Si j'espère!
--Quand sera-ce-fini?
--À deux heures, dans quarante minutes, Me Porterieux reprendra sa
plaidoirie.
--Ne nous a-t-il pas assez fait de mal?
--Il paraît que non. Il lui reste un dernier argument à
développer.
--Lequel?
--Le nouvel aveu qui, d'après lui, résulte de la restitution, par
moi, des cent mille francs. Avant trois heures, je suppose, mon
tour viendra. À quatre heures ou quatre heures et demie j'aurai
terminé.
Et il ajouta, en affectant la tranquillité:
--Le train de Charles arrive à une heure. Ton beau-frère devrait
être là.
Peu après, Charles Marcellaz sonna en effet.
--Quelles nouvelles, mon père? demanda-t-il en entrant. Germaine
pleurait ce matin en me disant adieu, et les trois petits
l'imitaient. Votre télégramme d'hier nous a causé tant de chagrin.
Pauvre Hubert!
--Je vous attendais, Charles. Votre place est à côté de moi.
Marguerite vous renseignera en vous faisant servir à déjeuner.
Laissez-moi quelques minutes. Soyez prêt à deux heures moins cinq.
--Je serai prêt. Ah! je vous préviens que j'ai pris mes mesures
pour vous restituer la moitié de la dot de Germaine. Plus tard, ce
sera le reste.
L'avoué annonçait cela d'un ton de mauvaise humeur, comme un homme
peu accoutumé à la bienfaisance et qui s'en cache. Il était
conquis, lui aussi, à la cause commune; mais comme sa raison
suivait en protestant, il n'affichait pas sa défaite.
--Je n'accepte pas, mon ami, répondit M. Roquevillard.
Et plus ému de ce concours que de tous les efforts adverses qu'il
s'apprêtait à repousser, il ajouta:
--Embrassez-moi.
Ainsi le lien de famille se resserrait dans l'infortune.
Lavocat sisola un quart dheure pour ramasser en faisceau les
arguments de sa plaidoirie. Le récit quil avait fait à sa fille,
sous lempire de la surexcitation nerveuse, avait été pour lui un
dérivatif de la colère et de la honte qui s'accumulaient en lui
depuis le matin, à écouter les infamantes accusations portées
contre son fils. Ses nerfs se détendirent, le bouillonnement de
son coeur se calma comme la mer quand le vent tombe. Lorsque ce
fut le moment de regagner le Palais de Justice, Marguerite lui
découvrit un visage moins orageux et dans le regard cette sérénité
que la veille il avait rapportée de sa visite à la Vigie.
--À ce soir, père, dit-elle. Que Dieu vous aide!
Sur le pas de la porte, il répondit rapidement.
--À ce soir, petite... avec Maurice...
La jeune fille venait de senfermer dans sa chambre pour y prier,
quand Jeanne Sassenay demanda à la voir:
Mademoiselle Marguerite, je vous prie.
Plus rigide et circonspecte depuis linsistance de Raymond Bercy,
la bonne écarta dun ton péremptoire limportune question:
--Mademoiselle est fatiguée. Elle ne reçoit personne.
--Tant pis, jentre quand même.
Et dépassant la servante effarée avant que celle-ci neût eu le
temps de lui barrer le chemin, Jeanne traversa le corridor en
courant, chercha la chambre de son amie quelle connaissait,
frappa rapidement, entra et se jeta dans les bras de Marguerite.
--Cest moi. Ne me renvoyez pas. Ce nest pas la faute de Mélanie.
--Vous, Jeanne? Pourquoi venir?
--Parce que vous êtes seule et que vous avez de lennui. Il y a un
tas de dames qui sont allées à laudience comme à une partie de
plaisir. Alors, moi, jai pensé que ma place était ici avec vous.
Je vous aime bien.
Marguerite caressa la joue de son amie:
--Vous êtes bonne.
--Oh! non. Seulement jai tant damitié pour vous... Toute petite,
je vous admirais déjà. Et je voudrais tant vous ressembler.
Puis, dun ton mystérieux, elle changea brusquement de sujet:
--Figurez-vous quelles ont fait toilette pour se rendre au Palais
de Justice. Parfaitement, comme à une matinée.
Qui?
--Ces dames.
--Oui, dit Mlle Roquevillard amèrement. Il sagit de notre
honneur. Cest un spectacle.
Jeanne Sassenay lui prit la main:
--Moi, je ne suis pas inquiète.
Et dun ton doctoral elle parut trancher le débat:
--En somme, que lui reproche-t-on de grave à votre frère? Davoir
enlevé une femme? Cela nest rien.
Malgré sa tristesse, Marguerite ne put réprimer un sourire, ce qui
encouragea sa compagne.
--Vous comprenez bien quune femme ne senlève pas comme une tache
dun habit. Moi, celui qui voudrait menlever, je le grifferais,
je le mordrais, je lui ferais un mal effroyable... À moins que je
parte avec lui.
--Taisez-vous, Jeanne.
--Ah! peut-on savoir? Quand on aime, on est capable de tout.
Aimer, cest quelque chose de terrible.
--Quen savez-vous?
--Pourquoi ne le saurais-je pas? Je ne suis plus une petite fille.
Mlle Sassenay donna un coup à son chapeau qui, sur la chevelure
blonde, perdait léquilibre, vérifia les frisons qui descendaient
sur le front et prit un air détaché pour dissimuler sa rougeur
tandis quelle demandait:
--Cette méchante femme, il ne laime plus?
--Maurice? Je ne crois pas.
--Vous en êtes sûre?
--Il nen parle jamais.
--On ne la plus revue?
--Non.
--Tant mieux. Je la déteste. Dabord elle nétait pas si belle que
ça. De beaux yeux, oui; mais elle sen servait un peu trop. Et des
sourires, et des oeillades, et des mines, et des balancements de
tête, et des flexions de cou, et des ondulations dépaules, et des
tortillements de hanches.
Levée en hâte de sa chaise, elle contrefaisait Mme Frasne à
travers la chambre en caricaturant ses gestes et ce perpétuel
mouvement qui trahissait lagitation intérieure.
--Jeanne, je vous en prie, se récria Marguerite.
--Non, non, je vous assure, continua la jeune fille tout à fait
lancée, les brunes ne valent pas les blondes, ni pour le teint, ni
pour la grâce. Vous, avec vos cheveux châtains, vous réunissez la
beauté de toutes, mais vous nen faites rien... Et puis, je la
déteste encore...
--Mais qui?
--Mme Frasne, donc, parce que cest une femme fatale, qui porte le
guignon. Votre frère en a été bien puni. Elle la rendu
malheureux: elle ne laimait pas. Cest elle quon devrait mettre
en prison.
Quant à votre frère, on lacquittera. Vous savez: papa et maman
sont pour lui. Papa rechignait, mais je lai grondé. Jaurais
voulu le voir acquitter. Vous le féliciterez pour moi. Ce doit
être beau, un acquittement.
Elle babillait sans sarrêter. Marguerite, doucement,
linterrompit:
--Voulez-vous prier avec moi, Jeanne?
--Si vous voulez.
Les deux jeunes filles sagenouillèrent côte à côte. Mais à peine
avaient-elles commencé leurs oraisons, que lon frappa à la porte:
--Cest le courrier, dit la bonne, en remettant quelques lettres à
Mlle Roquevillard.
--Vous permettez? demanda celle-ci à sa compagne. Cétait le jour
dHubert... Ah! une lettre de lui... je l'attendais un peu.
Dune main frémissante, elle décacheta lenveloppe qui venait du
Soudan. Par delà la mort, le jeune officier intervenait dans le
drame de famille. Il est peu dimpressions aussi poignantes que de
recevoir des témoignages de ceux qui ne sont plus. Marguerite,
dont la résignation farouche ressemblait au calme jusqualors,
laissa échapper, en lisant, un long gémissement. Jeanne, discrète,
émue, nosait la consoler. Mais delle-même, la jeune fille se
ressaisit. Ce nétait point lheure de pleurer, de sabandonner.
Son père ne lui avait-il pas montré la conduite à tenir?
--Hubert, murmura-t-elle.
Elle parut chercher un instant quelle décision prendre.
--Il faut... il faut que jaille au Palais de Justice. Tout de
suite.
--Pourquoi?
--Ah! parce quHubert aussi a pensé à nous.
--Hubert?
--Oui. Il savait quil allait mourir. Au commencement de sa lettre
il tâche de nous tromper, de nous égayer. Et puis, et puis il
écrit... Là, tenez, mon Dieu. Mes yeux ne voient plus. Là... "Si
pourtant je devais rester ici, toujours, joffrirais le sacrifice
de ma vie, pour lhonneur de notre nom, pour le salut de
Maurice..." Vous voyez. Il mordonne daller là-bas.
Jeanne éclata en larmes. Déjà Marguerite exaltée mettait son
chapeau et son voile.
--Je suis sûre que père a besoin de cette lettre. Je ne puis pas
hésiter.
Cétait, dans la famille, entre les morts et les vivants une
connivence mystérieuse qui les unissait à travers le temps et
lespace.
--Je vous accompagne, dit son amie, tout aussi résolue.
--Oui, venez. Avec vous, je serai plus brave.
Et les deux jeunes filles sélancèrent au dehors, longèrent le
château dont la façade morose se réchauffait au soleil dhiver,
suivirent des ruelles qui raccourcissaient la distance, et au delà
du marché, atteignirent le Palais de Justice en quelques minutes.
--La salle des assises, monsieur? demanda humblement Marguerite au
concierge.
--Là, madame, au rez-de-chaussée. Mais la salle est remplie. Vous
ne pourrez pas entrer.
Jeanne Sassenay intervint avec assurance.
--Il faut, pourtant que nous entrions. Nous avons une lettre, une
pièce à remettre à lavocat de laccusé. Une pièce importante.
--Impossible, mesdames. On plaide. Cest trop tard. Qui êtes-vous?
La soeur de Maurice releva son voile:
--Mlle Roquevillard.
--Ah! bien... Suivez-moi.
Impressionné par ce nom, il les conduisit jusquà la porte
réservée aux témoins.
--Vous navez quà ouvrir, mademoiselle. La barre des avocats est
devant vous, un peu à gauche. Après, vous sortirez par là. Ou bien
vous trouverez une place libre.
Et, fonctionnaire prudent et craintif, il ajouta en quittant les
deux jeunes filles:
--Surtout, ne dites pas que cest moi.
Marguerite qui était en avant posa la main sur le loquet. Elle
entendait parler. Ce nétait pas la voix de son père. Derrière
cette porte, le sort de Maurice, celui des Roquevillard, se jouait
à cette.
heure. De la part dHubert, elle apportait la suprême réserve.