de la république, qui causaient ensemble à l'écart, se
rapprochèrent, l'oreille tendue.
--Parfaitement, accentua l'orateur. Pour rien.
--Mais comment?
--Voici. M. Roquevillard, pour se procurer l'argent dont il a
besoin, a mis en vente la Vigie. Me Doudan, notaire, lui en a
offert cent mille francs payables immédiatement en se réservant de
lui faire connaître l'acquéreur dans la quinzaine. Dans la
quinzaine, retenez ce délai. M. Roquevillard, qui n'avait pas le
choix avant les assises, a accepté. Il ne pouvait espérer
davantage dans un si court espace de temps. Or, par l'indiscrétion
d'un clerc, on sait maintenant --je l'ai appris tout à l'heure--
que le véritable acquéreur, c'est M. Frasne, M. Frasne qui verse
cent mille francs d'une main pour les recevoir de l'autre, et qui
se trouve ainsi, par un simple jeu, propriétaire gratuit d'un
domaine magnifique.
Ce machiavélisme dépassait par trop la commune mesure des
artifices bourgeois pour ne pas provoquer la stupeur. On n'en
rechercha point la cause morale, pas plus qu'on n'avait approfondi
le sacrifice du vieux patrimoine de famille chez les Roquevillard.
M. Frasne, dans la crise douloureuse qu'il avait traversée, et qui
ruinait son foyer sinon sa fortune, s'était rattaché à ce qui
demeurait susceptible de le passionner encore, les affaires, comme
un artiste demande à l'art sa consolation ou une femme de bien à
la charité.
Les combinaisons de contrats et de chiffres procuraient un alibi à
sa triste pensée. Il oubliait momentanément son ennui en
débrouillant ceux de ses clients, et dans la satisfaction de
conduire avec adresse la bataille des intérêts. Le sort de la
Vigie lui avait inspiré un de ces coups de tactique audacieux
auxquels il ne savait pas résister. Il espérait que le secret en
serait gardé jusqu'après la session des assises. Mais quel secret
peut se garder dans une ville de moins de vingt mille habitants où
déjà la vie intérieure est considéré comme une prétentieuse
originalité?
Le premier, M. Latache donna son sentiment en deux mots qui,
émanant du président de la Chambre de discipline, valaient un
discours:
--C'est incorrect.
--Point du tout, répliqua M. Coulanges. Un domaine est en vente,
on l'acquiert. C'est un droit.
Néanmoins, la savante manoeuvre de M. Frasne ne recueillait qu'un
petit nombre d'approbations, qui lui venaient du camp de la
jeunesse, laquelle place aujourd'hui son enthousiasme, comme ses
fonds, aux guichets solides. Il réussissait trop bien dans ses
entreprises matérielles, et la galerie, de moeurs sévères et de
sens pratique, en tirait grief contre lui bien plus qu'elle ne
s'était divertie de la fuite de sa femme. De plus, aux yeux d'une
société particulariste, son origine dauphinoise faisait de lui un
étranger que de tels gains devaient enrichir aux dépens du pays.
On n'avait point été fâché, certes, de l'abaissement des
Roquevillard dont l'élévation irritait la médiocrité générale;
mais on s'étonnait de les voir augmenter eux-mêmes leur désastre
et consommer leur ruine de leurs propres mains. Pourquoi ce
désintéressement si Maurice n'était pas coupable, et, s'il
l'était, pourquoi cet aveu? Car on ignorait la décision du jeune
homme. M. Hamel était fort secret, et pour M. Bastard son silence
était calculé: friand des causes retentissantes, il espérait
encore qu'on réclamerait son appui.
Excité par ces révélations, il ne se tint pas de parler à son
tour. Le cercle où l'on discutait fut rompu, la danse finie, par
de nouveaux arrivants. La conversation reprit de-ci de-là par
petits groupes séparés, comme ces feux qu'on étouffe et dont les
flammes crépitent en s'éparpillant. Le procureur Vallerois
rejoignit M. Bastard dans une embrasure.
--Vous aurez beau jeu dans votre plaidoirie, lui dit-il, pour
cribler de sarcasmes le mari de Mme Frasne.
--Il n'est pas encore certain que je plaide, répliqua l'avocat.
--Comment! vous ne plaideriez pas?
Il fallait bien expliquer par une autre cette confidence qui était
partie sans réflexion.
--ce jeune niais ne veut pas être défendu sérieusement afin de
ménager l'honneur de sa maîtresse.
Ces derniers mots furent prononcés avec une ironie dédaigneuse. Et
il expliqua au magistrat attentif que l'inculpé démentait à
l'avance toute allusion à la culpabilité de Mme Frasne.
--Si ce n'est vous, qui plaidera?
--Je l'ignore. M. Hamel sans doute.
Le bâtonnier ne fut pas traité avec beaucoup plus d'égards que la
femme coupable. Sa vieillesse et son impuissance étaient mises en
relief par le seul énoncé railleur de son nom.
Après quelques instants de silence, M. Vallerois conclut:
--Je comprends maintenant la conduite de M. Roquevillard. Il
supprime le vol pour sauver son fils. C'est la dernière chance. Il
n'hésite pas à sacrifier sa fortune... C'est très beau.
Peu sensible à cet hommage, M. Bastard esquissa un geste vague,
susceptible de diverses interprétations.
--Tout ceci entre nous, dit-il, pour rattraper son secret
professionnel.
Et la barbe soigneusement étalée sur son plastron, il se dirigea
vers un groupe de dames avec la démarche lente et majestueuse d'un
paon qui s'apprête à faire la roue.
Resté seul, le magistrat ne se pressa point de rechercher une
compagnie. Il continuait de songer à M. Roquevillard avec
admiration, et il évoquait la vie douloureuse et vaillante de cet
homme depuis le jour où, dans son cabinet, il lui avait transmis
la plainte de M. Frasne, et déjà l'avait trouvé désintéressé,
fier, prêt au sacrifice.
"Pourquoi, se demandait-il, suis-je seul ici à comprendre son
grand caractère? Aucune des personnes présentes ne lui va
seulement à la cheville, et ces messieurs, tout à l'heure, le
traitaient de haut, comme si le malheur l'avait diminué et rendu
leur inférieur. La province est vindicative et envieuse."
Dans ses lignes simples, le drame était émouvant et l'on s'en
amusait. Le jeune Maurice, en se livrant désarmé au jury, livrait
sa famille, et son père abandonnait le vieux domaine à bas prix
pour reconquérir l'enfant prodigue. Mais si l'avocat de l'accusé
avait bouche close, une autre voix, plus autorisée que la sienne,
tombant de plus haut, pouvait se faire entendre à sa place. Après
le réquisitoire de la partie civile, n'appartenait-il pas au
ministère public de présenter à son tour la cause? Au lieu de s'en
rapporter "a justice", selon la formule consacrée dans ces sortes
d'affaires, plus privées que publiques, son devoir n'était-il pas
d'intervenir avec efficacité; de dégager enfin le rôle néfaste, le
rôle prépondérant, le rôle unique de Mme Frasne, seule coupable
d'un abus de confiance pour lequel elle ne pouvait point être
condamnée? Quelle belle occasion de servir l'équité, de rendre à
chacun selon ses oeuvres, et d'apporter un peu de joie dans cet
intérieur si éprouvé!
Toutes ces réflexions se pressaient dans le cerveau de M.
Vallerois. Mais il était dessaisi: un avocat général occuperait
aux assises le siège du ministère public, et non lui. La cause de
Maurice Roquevillard ne le concernait plus. D'ailleurs, il avait
été blâmé de la démarche insolite qu'il avait tentée auprès du
notaire l'année précédente, et qui n'avait pu demeurer longtemps
secrète. À quoi bon se mêler d'une affaire qui ne le regardait
plus et ne lui valait que du désagrément? Pour sa tranquillité, sa
sympathie saurait se contenter d'être passive.
Afin de ne pas approfondir ni juger son égoïsme, il se précipita
dans la cohue des invités et fut heureux de sentir du monde autour
de lui. La présence de nos semblables est une consolation lorsque
nous sommes tentés de mesurer notre petitesse. Encore cette
tentation est-elle réservée aux meilleurs.
La promenade au buffet avait provoqué à travers les deux salons,
l'antichambre, la salle à manger, un va-et-vient qui se
prolongeait et dont profitaient les jeunes gens pour flirter avec
les jeunes filles. Les unes, tout au plaisir de la danse,
réclamaient bruyamment l'orchestre. D'autres montraient déjà
quelques heureuses dispositions dans les petits manèges d'une
coquetterie qui se limiterait à la conquête d'un mari. Mais
quelques-unes --assez rares-- ne vérifiaient point, de ce coup
d'oeil rapide qu'un observateur remarque, la présence ou l'absence
d'une bague à l'annulaire gauche des hommes avant de répondre à
leurs avances avec un art accompli. Ces yeux de jeunesse exaltée,
comme les bijoux des coiffures, des corsages, des bras, des
doigts, brillaient de flammes joyeuses sous les lustres. En taches
claires aux contours fondus comme des aquarelles, les toilettes
ressortaient entre les habits noirs.
Dans quelle catégorie se rangeait Mlle Jeanne Sassenay, qui
précisément s'écartait au bras de Raymond Bercy, fiancé l'année
précédente à Mlle Roquevillard, tandis que l'oeil vigilant de sa
mère la suivait avec sollicitude et aussi quelque étonnement? Sa
petite tête, proportionnée comme celle des statues grecques qui,
sur les épaules de pierre, nous apparaissent si élégantes et d'un
port si aisé, se trouvait-elle si légère de cervelle qu'elle ne
pût garder le souvenir de son amie abandonnée? Ses regards
limpides, d'un azur si frais, n'étaient-ils qu'indifférents dans
leur sincérité? Du mouvement de la danse, ses joues gardaient une
teinte d'animation. Mais elle ne souriait pas, elle fronçait les
sourcils, elle serrait les lèvres et semblait prendre une décision
grave qui contrastait avec son joli air d'enfant.
--Je n'ai pas encore dansé avec vous, dit le jeune homme. Vous
m'accorderez bien une valse?
--Non, répliqua-t-elle durement, après s'être assurée qu'ils
étaient isolés.
--Pourquoi non? Toutes vos valses sont retenues?
--Pas du tout.
Il ne la prit pas au sérieux, et, au lieu de se froisser, il se
mit à rire.
--Me voilà prévenu: merci.
Elle poussa un de ces "ahans" de fatigue comme en ont les ouvriers
qui soulèvent de gros poids, et se lança tout à coup:
--Il faut que je vous prévienne en effet, monsieur. Votre mère a
parlé à maman. Et maman n'a pas de secrets pour moi. Ceux qu'elle
a, je les devine. Eh bien! jamais, entendez-vous bien, jamais je
ne vous épouserai.
Stupéfait, le jeune homme se rebiffa:
--Pardon, mademoiselle, je n'ai pas demandé votre main.
--Votre mère a tâté le terrain, comme on dit si gentiment.
--Les mères forment beaucoup de projets pour leur fils... Si
flatteur que soit celui-ci, il ne correspond pas à mes intentions.
--Oh! tant mieux.
--Je ne songe pas à me marier.
--Vous avez tort.
Dans cette bouche puérile ce reproche était singulier et presque
drôle. Elle ajouta:
--Quand on a la chance de rencontrer dans sa vie une jeune fille
comme Marguerite Roquevillard, on ne détruit pas soi-même un
pareil bonheur.
C'était là qu'elle voulait en venir. Il le comprit. Elle aurait pu
reconnaître à son changement de visage comme elle avait frappé
juste, mais dans un âge si tendre les yeux ne sont pas assez
débrouillés pour suivre sur les traits nos mouvements intérieurs.
Aussi manqua-t-elle de mesure en l'accablant de son dédain de
pensionnaire émancipée.
--C'est toujours vilain, monsieur, de lâcher une fiancée. Et quand
elle est malheureuse, c'est abominable.
De quel droit s'autorisait-elle pour le réprimander avec cette
virulence? Raymond Bercy s'en irritait, et pourtant, au fond du
coeur, il éprouvait un âcre plaisir à entendre parler de
Marguerite. Sa colère et son amertume passèrent dans sa réplique.
--Je ne vous ai pas choisie pour juge, mademoiselle. Et si vous me
parlez au nom d'une autre, je vous répondrai...
--Je ne parle au nom de personne.
--... Que vous êtes mal renseignée. Ce n'est pas moi qui ai rompu
des fiançailles qui m'étaient chères.
--Qui vous étaient chères! Oui, quand le soleil brille, vous autre
hommes, vous êtes là; et dès qu'il pleut, il n'y a plus personne.
--Mais vous êtes trop injuste, à la fin. Je vais perdre patience.
Loin de se taire, elle continua de l'agacer comme une guêpe qui
cherche à piquer:
--Celui qui se fâche, il a tort.
--Je n'ai pas de comptes à vous rendre, mademoiselle. Sachez
pourtant que Mlle Roquevillard a rompu de son plein gré.
--Par générosité.
--Sans consulter mon coeur, sans souci de ma peine.
--Dans telles circonstances, vous ne deviez pas accepter la
rupture.
Elle était toute rouge, ne se possédait plus, se démentait
furieusement, et lui-même n'avait guère plus de calme.
--Et si son frère est condamné?
--La belle affaire!
--Ah! vraiment, mademoiselle?
--Oui, vraiment. Moi, si j'aimais, cela me serait bien égal que
mon fiancé fût envoyé aux galères. Je l'y suivrais, entendez-vous,
monsieur. Et si, pour le suivre, il fallait commettre un crime, je
le commettrais. Pif, paf, tout de suite.
--Vous êtes un enfant.
Mais brusquement, il changea de ton, et d'une voix sourde, il
murmura cette confidence:
--Pensez-vous que je ne la regrette pas?
Transformée aussi vite que lui et triomphante, elle faillit se
jeter à son cou, et de loin Mme Sassenay, qui surprit ce geste,
s'en inquiéta et se rapprocha.
--Ah! je savais bien monsieur, que vous ne pouviez pas vouloir
m'épouser. Et bien! dépêchez-vous. Courez avertir Marguerite.
Suppliez-la de ma part de vous pardonner. Et revendiquez vite
votre place dans la famille avant le procès. Après, il serait trop
tard. Cela vaudra mieux que d'administrer à vos malades toutes
sortes de mauvaises drogues.
--Merci.
--Allez-y tout de suite.
--Mais il est onze heures et demie.
--Alors, demain.
Mme Sassenay, qui se dirigeait vers sa fille, fut arrêtée par un
groupe où l'on parlait avec animation, et qui grossissait
d'instant en instant.
--Vous êtes sûr? demandait M. Vallerois à un jeune officier dont
l'uniforme portait les aiguillettes d'état-major.
--Parfaitement. La nouvelle est parvenue à six heures à la
division. Le général s'est rendu en personne chez M. Roquevillard.
--En personne, constata M. Coulanges que cette démarche officielle
chez un vaincu étonnait et impressionnait.
Mme Sassenay s'informa auprès de son voisin, qui était M. Latache:
--De quelle nouvelle parle-t-on?
--De la mort du lieutenant Roquevillard, madame. Il est décédé au
Soudan de la fièvre jaune.
--Comme _ils_ sont malheureux! murmura-t-elle, émue de pitié.
--N'est-ce pas, madame?
Un deuil si cruel ramenait aux Roquevillard la sympathie des
femmes et détruisait l'hostilité des hommes, tandis qu'on avait
supporté avec tranquillité leur décadence matérielle et morale. On
les voulait abaissés, et le sort les accablait sans relâche, sans
miséricorde. Les partisans de M. Frasne et de sa belle opération
se taisaient, et le procureur exprima le sentiment général avec ce
mot:
--Les pauvres gens.
Après ce colloque, Jeanne Sassenay disparut. Vainement sa mère la
chercha à travers l'appartement. Dans le vestibule, elle aperçut
Raymond Bercy qui mettait en hâte son pardessus.
--Vous partez déjà, monsieur?
--Oui, madame, répondit-il sans expliquer ce départ précipité.
Elle devina le trouble du jeune homme et, rapprochant cette
circonstance de la disparition de sa fille, elle commença de
s'inquiéter sérieusement.
--Vous n'avez pas vu Jeanne? demanda-t-elle à son mari qu'elle
rejoignit à l'entrée des salons.
--Non. Vous la cherchez?
M. Sassenay était un homme actif, franc, loyal, mais dépourvu de
psychologie, capable de surmonter les plus grands obstacles
matériels et incapable de s'attarder à l'analyse des sentiments.
Elle jugea inutile de lui communiquer ses craintes, et se contenta
de lui recommander le soin de leurs invités. Puis elle se dirigea
tout droit vers la chambre de sa fille. Elle entra et n'eut qu'à
tourner le bouton de la lumière électrique pour la découvrir qui,
toute repliée et comme rapetissée dans un fauteuil, pleurait sans
aucun souci de froisser sa robe. Aussitôt elle l'interrogea en la
caressant:
--Jeanne, qu'as-tu?
--Maman.
C'était une plainte de petit enfant qui s'apaisa bien vite.
--Pourquoi pleures-tu?
--Je pense au chagrin de Marguerite tandis que je danse.
Mme Sassenay respira. Elle connaissait la grande amitié de sa
fille pour Mlle Roquevillard. Mais comme les sanglots ne
s'arrêtaient pas, elle interrogea doucement:
--Te rappelles-tu le lieutenant Hubert?
--Oui... il était gentil... mais au tennis nous nous disputions.
Il était toujours le plus fort.
La peine de la jeune fille ne venait pas de là.
--Pauvre Marguerite, ajouta-t-elle sans s'occuper des transitions.
Je préférais à Hubert Maurice qui est en prison. Il sera acquitté,
n'est-ce pas?
--Je l'espère, ma chérie.
--Un innocent acquitté et même condamné, c'est quelque chose de
beau, n'est-ce pas, maman?
--Es-tu sûr qu'il soit innocent?
--Le frère de Marguerite? Par exemple!
Mme Sassenay sourit de cette révolte et de cette certitude qu'à
dessein elle avait provoquées. Et tout en câlinant sa fille, elle
se rappela une conversation lointaine qu'elle avait eue avec Mme
Roquevillard au sujet de leurs enfants: "Un jour peut-être, lui
avait dit la sainte femme, si Maurice le mérite, je vous
demanderai pour lui la main de votre enfant. Ainsi, elle restera
près de vous." Maurice ne l'avait pas mérité, mais sur une
fillette trop généreuse il continuait d'exercer son prestige
d'autrefois. Là était le péril. Il fallait y prendre garde. Et
tandis qu'elle se promettait d'y veiller, la mère de Jeanne
pensait malgré elle aux autres Roquevillard, aux morts et aux
vivants, si méritants, eux, et si éprouvés.
Le bruit de l'orchestre parvenait à demi étouffé jusque dans la
chambre.
--Essuie tes yeux, petite. Doucement. Un peu de poudre. Bien. Tu
es jolie, ce soir. Maintenant, retournons vite au salon. On va
remarquer notre absence.
--C'est vrai, maman. J'ai promis cette valse.
Et subitement rassérénée, la jeune fille précéda sa mère dans le
corridor.
...À cette même heure, Raymond Bercy, que la mort de son ami
Hubert avait bouleversé, faisait les cent pas devant la maison des
Roquevillard. Les toits du Château, couverts de neige,
s'éclairaient vaguement à la lueur des étoiles. La tour des
Archives et le donjon paraissaient veiller comme des sentinelles
sur la ville endormie. Par les quatre fenêtres du cabinet de
travail qu'il connaissait bien, filtrait entre les persiennes une
mince clarté. Là, Marguerite et son père, frappés au coeur une
fois de plus, souffraient ensemble.
Il eut envie de monter, et il n'osa pas. Son engagement rompu, la
répugnance de ses parents, l'opinion du monde, tous les obscurs
mobiles d'égoïsme le retenaient encore. Mais dans la nuit froide,
au cours de cette promenade qui se prolongea tard, il sentit mieux
son coeur, et que la douleur et la pitié, mieux que la joie,
élargissent l'amour.