--Suis-je de trop? demanda Marguerite.
Sur le seuil du cabinet de travail elle s'était arrêtée en
découvrant une nombreuse compagnie.
--J'allais te chercher, dit son père. Ta place est avec nous.
Un grand vieillard sec et boutonné, qui s'appuyait à la cheminée
où flambait un feu clair, jeta du haut de sa tête.
--De mon temps, on ne tenait pas conseil avec des femmes.
--Ce n'est pourtant pas une femme qui a compromis la maison,
riposta vivement, du fond d'un fauteuil, une dame un peu forte,
déjà mûre et vêtue de noir.
Mais ce n'était là qu'une discussion de principes, car tous deux
firent trêve pour accueillir la jeune fille avec bonne grâce. Elle
salua tour à tour son grand-oncle, Étienne Roquevillard, qui, plus
âgé encore que Me Hamel, portait ses quatre-vingts ans sans plier
sous leur poids, sa tante par alliance, Mme Camille Roquevillard,
puis son cousin Léon, fils de celle-ci, industriel à Pontcharra,
en Dauphiné, enfin Charles Marcellaz, arrivé le matin de Lyon.
Au dehors un ciel lourd, chargé de neige, semblait descendre sur
le Château, comme pour l'écraser. Déjà il atteignait le donjon.
Les arbres dépouillés lui tendaient leurs branches suppliantes.
Seul, le lierre de la Tour des Archives gardait sa teinte
d'éternel printemps. Malgré ses quatre fenêtres, la pièce se
ressentait de la morosité du jour. Des bibliothèques, des
portraits, du paysage d'Hugard, tombait une impression de
tristesse. Les derniers volumes de jurisprudence, empilés sur un
guéridon, n'étaient pas reliés comme ceux des années précédentes.
La grande table couverte de dossiers dont l'un était ouvert,
étalant ses pièces de procédure et ses actes civils, témoignait de
la continuité d'un travail que les plus graves soucis n'avaient
pas suspendu, tandis qu'une gerbe fraîche de chrysanthèmes, placée
devant une photographie de Mme Valentine Roquevillard, révélait le
soin journalier d'une main de femme.
L'avocat pria ses hôtes de s'asseoir. La tête inclinée, il parut
réfléchir. Il avait beaucoup vieilli en un an. La couronne de ses
cheveux et sa moustache courte aux poils durs grisonnaient. Deux
plis s'étaient creusés autour de la bouche, et le cou amaigri
laissait voir, par devant, une large rigole. La chair moins ferme
des joues et leur teint plombé complétaient cet ensemble de signes
de décadence que Marguerite ne pouvait constater sans un serrement
de coeur. Quelle différence entre l'homme absorbé par sa
méditation, assis là devant cette table, et celui qui, debout au
sommet du coteau, aux vendanges de l'année précédente, profilait
sur le ciel sa silhouette robuste et joyeuse!
Quand il se redressa, de ce seul geste il se fit reconnaître. Du
fond de l'arcade sourcilière ses yeux lançaient ce regard
impérieux, difficile à supporter, qui se fixait sur les visages
avec une précision gênante. Avant d'avoir parlé, il affirmait par
sa seule attitude qu'il était le chef et que les épreuves ne
viendraient pas facilement à bout de sa force de résistance.
--Je vous ai convoqués, dit-il, parce que la famille court un
danger. Or, nous portons le même nom, sauf Charles Marcellaz, qui
a le rang d'un fils puisqu'il représente ma fille Germaine.
Félicie et Hubert sont trop loin pour être consultés. Mais leur
vie atteste une telle abnégation qu'ils n'ont pas besoin de
l'être. Je sais leur désintéressement.
--Vous avez de bonnes nouvelles du capitaine? interrogea Mme
Camille Roquevillard que l'uniforme de son neveu avait toujours
impressionnée favorablement et qui était incapable de penser à plu
d'une personne à la fois.
Ce fut Marguerite qui répondit:
--Pas depuis quelque temps, et les dernières n'étaient pas très
bonnes. Il avait pris les fièvres.
--Les assises, reprit M. Roquevillard, s'ouvrent le 6 décembre,
dans trois semaines. Maurice comparaîtra au début de la session.
--C'est une simple formalité, dit Léon qui, fier de diriger à
vingt-huit ans une usine assez considérable, affectait un
caractère pratique et positif et ramenait toutes choses à leur
résultat. L'acquittement est certain.
D'un _non_ catégorique l'avocat lui ferma la bouche. Sa fille en
frissonna. Les hommes se regardèrent, surpris, inquiet:
--Comment, non?
--Puisqu'il n'est pas coupable.
--Puisque c'est Mme Frasne.
Charles Marcellaz avait parlé le dernier, désignant l'ennemie.
--La misérable! ajouta la veuve en 1evant les yeux au plafond et
en déplorant intérieurement que ce nom fût prononcé devant
Marguerite. Elle divisait simplement les femmes on deux
catégories: les honnêtes et les publiques, mais elle ne cherchait
point l'origine des petits enfants qu'elle secouait. Au rebours de
tant d'intellectuelles et d'émancipées d'aujourd'hui, son horizon
était borné, non point sa charité ni son dévouement.
--L'acquittement n'est pas certain, reprit le chef de famille, à
cause des conditions que mon fils impose à la défense. Je l'ai vu
plusieurs fois dans sa prison. Maurice est inébranlable. Il ne
consent à être défendu que si le nom de Mme Frasne n'est pas
prononcé par son défenseur.
D'un commun accord, l'industriel et l'avoué se révoltèrent:
--C'est impossible. Il est fou.
--C'est une trahison.
--Il ne faut pas l'écouter.
--Tant pis: abandonnez-le.
Au cousin Léon revenait ce conseil de lâcheté. L'avocat le toisa
d'un regard où la colère et le mépris se changèrent bientôt en
douleur. La famille se désagrégeait, puisque l'un de ses membres
répudiait toute solidarité. Mais dans le silence qui suivit,
l'ancêtre prononça doucement:
--Moi, j'estime que Maurice a raison.
M. Roquevillard, sur cette réflexion inattendue, continua son
exposé:
--Cette générosité pourrait être comprise d'un jury de bourgeois.
Elle ne le sera pas d'un jury de simples paysans. Ceux-ci, du
débat, ne retiendront qu'un point: la disparition d'une somme de
cent mille francs dont le chiffre même les éblouira. Ils sont plus
sensibles aux attentats contre la propriété qu'à ceux contre les
personnes. Cette somme, raisonneront-ils, n'a pu être dérobée que
par lui ou par elle. Si c'était elle, il nous le dirait et nous
l'acquitterions. Dans le doute, nous l'acquitterions encore. Il
n'ose pas l'accuser; donc, c'est lui. Car ils n'ont pas notre
conception de l'honneur.
--L'honneur, l'honneur! répéta deux fois Léon que le dédain trop
évident de l'avocat avait irrité. Il s'agit avant tout d'éviter
une condamnation qui serait déshonorante. Je n'admets que cet
honneur-là, moi, celui du code.
Le plus vieux des Roquevillard, à son tour, dévisagea le jeune
homme avec insolence.
--Je vous plains, murmura-t-il d'une voix qui, par manque de
dents, était sifflante.
Sans déférence pour l'âge, l'industriel réclama:
--Pourquoi?
--Mais parce que vous ne comprenez plus rien à certains mots.
--Justement, des mots, de grands mots quand c'est vous qui les
employez.
Conciliant, Charles Marcellaz donna cette explication juridique:
--Mme Frasne est coupable. Or, sa culpabilité ne tombe pas sous le
coup de la loi. Le vol commis par une femme au préjudice de son
mari ne comporte aucune sanction. En la dénonçant Maurice ne lui
fait courir aucun risque et il dépose conformément à la vérité.
Mais l'oncle Étienne, dont la lointaine jeunesse avait été
orageuse, prononça en dernier ressort:
--On ne dénonce sous aucun prétexte une femme dont on a été
l'amant. Je reconnais ton fils, François.
La veuve qui, depuis le commencement de la réunion, blâmait tout
bas le sien, lequel tenait d'elle son intelligence terre à terre
sans y joindre la bonté, voulut tout haut le soutenir contre ce
vieillard qui prêchait une étrange morale:
--Vous voulez qu'on respecte ces créatures? Le chef de famille
apaisa d'un geste l'inutile querelle.
--Laissez-moi achever. Quand le moment sera venu, je vous
demanderai d'intervenir. Maurice s'oppose à toute dénonciation de
Mme Frasne.
Il ne s'agit pas de savoir s'il a tort ou raison, puisqu'il est
décidé, et que nous n'y pouvons rien. Si la défense passait outre,
il s'accuserait lui-même plutôt que de l'approuver, et préférerait
se charger du crime. Dans ces conditions, que se passera-t-il? La
question est là, non ailleurs. Le jury, forcé d'accepter le fait
matériel du vol qui ne saurait être nié, impressionné par une
perte d'argent aussi considérable, cherchera, je le prévois, un
coupable. Désarmé vis-à-vis de Mme Frasne, il se retournera contre
mon fils. Qu'il lui accorde ou non les circonstances atténuantes,
c'est la flétrissure.
--Ah! père, laissa échapper Marguerite.
--Le danger est très grand. Le mesurez-vous? Or, j'ai pensé qu'il
y avait peut-être un moyen de le conjurer.
La jeune fille, que son père n'avait pas renseignée sur ses
projets avant la réunion de famille, se reprit à l'espoir:
--Coûte que coûte, père, il faut l'employer.
--Voici. Aux assises, dans les affaires d'abus de confiance, j'ai
toujours constaté que la restitution emportait l'acquittement. Le
jury est surtout sensible à la perte d'argent. Supprimez-la, il ne
tient plus guère à frapper un coupable. Pas de préjudice, pas de
sanction: pas de victime, pas de condamné: c'est une association
d'idées qui lui est habituelle.
Le gendre de M. Roquevillard tira la conclusion:
--Vous voudriez restituer à M. Frasne l'argent que sa femme a
emporté?
--C'est cela.
--Cent mille francs! s'écria Léon, c'est un chiffre.
Et Charles Marcellaz de protester aussitôt:
--Mais c'est avouer la faute de Maurice. Il paie, donc il est
coupable.
--Non pas. La caution qui paie à la place du débiteur principal
n'est pas pour autant ce débiteur. Par la bouche de son avocat,
Maurice expliquera aux jurés que, s'il ne veut pas accuser, il
entend demeurer hors de tous soupçons. M. Frasne remboursé, il n'y
a plus de vol. Laisser M. Frasne à découvert c'est, je le crains,
livrer mon fils.
--Bien, François, approuva l'oncle Étienne qui agita sa tête de
grand oiseau déplumé.
Cette marque d'estime décida la veuve à une démonstration amicale.
--Je ne comprends pas bien, dit-elle, toutes ces manigances. Mais
bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, et je suis de coeur
avec vous, François.
Son fils qui l'écoutait ne se rassura qu'au mot de _coeur_ qui
n'engageait à rien. Il échangea avec l'avoué un regard qui
signifiait: "Ces vieilles gens traitent de haut la fortune quand
c'est elle seule qui donne la considération et permet le
développement des familles." Se sentant appuyé, Marcellaz
interrogea avec douceur:
--Payer cent mille francs, le pouvez-vous, mon père?
--C'est une autre question, répondit un peu sèchement M.
Roquevillard qui commençait à s'énerver, je l'aborderai tout à
l'heure. D'abord les principes, ensuite les moyens d'application.
Mais lui-même, déjà décidé, renversa l'ordre en ajoutant:
--S'il le faut, je vendrai la Vigie.
C'était le plus grand sacrifice. Marguerite en comprit l'héroïsme
et devint toute pâle. Partagé entre le respect et l'intérêt, entre
l'admiration et l'indignation, Charles hésita, chercha une issue à
ce flot de sentiments contraires et, sur un coup d'oeil ironique
de son cousin Léon, il argumenta:
--Vendre la Vigie! Vous n'en avez pas le temps avant le 6
décembre. Ou bien vous vendrez à vil prix. La Vigie vaut cent
soixante mille francs au bas mot, sans les bois que vous avez
achetés, il y a quatre ans, sur la commune de Saint-Cassin.
Ces objections, l'avocat se les était déjà posées lui-même sans
nul doute, car elles le trouvaient préparé:
--C'est possible, dit-il simplement. Reste l'emprunt hypothécaire.
--Oui, au cinq ou au quatre et demi. Au cinq, probablement, à
cause de la nécessité immédiate que les hommes d'affaires ne
manqueront pas d'exploiter, quand la terre ne rend que le trois à
peine et qu'il suffit d'une gelée ou d'une grêle pour anéantir une
récolte. Vous avez trop d'expérience, mon père, pour ignorer que
l'emprunt hypothécaire est pour le sol une maladie incurable,
mortelle. Déjà la propriété immobilière constitue aujourd'hui un
danger pour qui ne vit pas sur la
terre, ou n'a pas de bonnes rentes moyennant quoi il peut faire
face aux intempéries, à la concurrence. Ce serait compromettre
irrémédiablement l'avenir. Et la Vigie, c'est le patrimoine de
famille, le patrimoine sacré auquel on ne touche pas.
M. Roquevillard l'avait laissé parler. Impatient, il haussa le
ton:
--Personne n'a plus que moi aimé et compris la terre, écouté ses
conseils, ausculté son mal dans la crise qu'elle traverse, Et
c'est à moi qu'on reproche de l'oublier. Mais apprenez donc, si
vous ne le savez pas, qu'il y a dans le plan des choses humaines
un ordre divin qu'il faut respecter. Au-dessus de l'héritage
matériel, je place, moi, l'héritage moral. Ce n'est pas le
patrimoine qui
fait la famille. C'est la suite des générations qui crée et
maintient le patrimoine. La famille dépossédée peut reconstituer
le domaine. Quand elle a perdu ses traditions, sa foi, sa
solidarité, son honneur, quand elle se réduit à une assemblé
d'individus agités d'intérêts contraires et préférant leur destin
propre à sa prospérité, elle est un corps vidé de son âme, un
cadavre qui sent la mort, et les plus belles propriétés ne lui
rendront pas la vie. Une terre se rachète, la vertu d'une race ne
se rachète pas. Et c'est pourquoi la perte de la Vigie m'affecte
moins que le risque de mon fils et de mon nom. Mais parce que la
Vigie est demeurée de siècle en siècle le lot des Roquevillard, je
n'ai pas voulu interrompre une si longue continuité de
transmission sans vous avertir, sans vous consulter. Je vous ai
fait connaître mon avis le premier: j'ai eu tort. Donnez-moi le
vôtre à tour de rôle avec sincérité. Je ne dis pas que j'en
tiendrai compte, s'il s'oppose au mien. Je suis le chef
responsable. Mais une détermination qui brise d'un seul coup le
travail de tant de générations est si grave qu'il me serait doux
d'être approuvé par un conseil de famille.
Le silence qui suivit ces paroles lui montra que son entourage
avait saisi l'importance de la décision à prendre. Il regarda sur
la muraille le plan du domaine qui s'y trouvait suspendu et qui
indiquait les adjonctions successives avec la date des contrats.
Si souvent, en préparant ses plaidoiries, il avait contemplé, non
point pour y lire des tracés et des chiffres, mais pour se
représenter des bois, des champs, des vignes, et les labours et
les vendanges. Un morceau de la terre, les travaux agricoles, le
mouvement des saisons tenaient dans ce cadre étroit dont les
quelques traits noirs n'étaient pas inutiles à son imagination.
Ses yeux s'en écartèrent et par les fenêtres distinguèrent, sous
le ciel bas, le château des vieux ducs édifié lentement à toutes
les époques de l'histoire, démantelé à demi, imposant dans ses
restes, et gardien du passé. Mieux que tous les documents et
toutes les archives, mieux que les manuels et les chronologies, il
imposait le souvenir, par cela seul qu'il demeurait debout, comme
un témoin de chair. À lui seul, il évoquait l'ancienne Sa voie et
le temps des aïeux et les rudes guerres, tandis que les ogives de
la Sainte-Chapelle symbolisaient de pieux élans de coeur. Que
resterait-il des morts, de leurs actions, de leurs sentiments,
sans les signes matériels où ils se réalisèrent et qui les
rappellent? La Vigie défrichée, conquise, agrandie, restaurée,
n'était-elle pour rien dans le destin des Roquevillard? et quand
elle serait abandonnée, ne manquerait-il pas à la race sont point
d'appui, le sens visible de sa continuité? Dans les familles
terriennes, les générations se passaient la bêche comme les
coureurs antiques se passaient le flambeau. Et voici que le
dernier chef la laissait tomber.
Mais l'avocat détourna la tête, repoussant toute hésitation. Le
patrimoine n'était pas plus la famille que la prière n'était
l'église, ni le courage un donjon. Loin du sol natal, au Soudan,
en Chine, Hubert et Félicie transportaient l'énergie vitale que
leur avait donnée la tradition. Rendu à son existence normale,
Maurice rachèterait par le travail sa faute. Et pour Marguerite,
la flamme du dévouement la brûlait.
Il s'adressa à sa fille, comme à la plus jeune de l'assemblée et
pour entendre l'écho de sa pensée.
--Toi, dit-il, parle la première.
--Moi, père? Tout ce que vous ferez sera bien fait. Sauvez
Maurice, je vous en prie. Si vous pensez que la vente de la Vigie
soit nécessaire, n'hésitez pas à la vendre. Nous n'avons pas
besoin de fortune. Dans tous les cas, prenez ma part. Ne vous
inquiétez pas de moi. Pour vivre il me faut peu de chose et je me
tirerai d'affaire.
--Je savais, approuva M. Roquevillard.
Doucement, il caressa la main de Marguerite tandis qu'il
interpellait son neveu:
--À toi, Léon.
Et se méfiant de lui, il ajouta:
--Souviens-toi de ton père.
Le jeune homme prit l'air important des arrivistes qui ont réussi
et qui, néanmoins, sont prêts à donner pour rien la recette du
succès. Il allait enseigner ces vieillards ignorants de la vie
moderne que de nouvelles conditions font rapide, égoïste et
réaliste:
--Mon oncle commença-t-il, vous êtes de ces hommes d'autrefois qui
cherchaient partout des croisades et se battaient contre les
moulins à vent. Votre ruine est inutile. Voyez les choses d'une
façon plus positive. À cette heure, Maurice pratique contre vous
le chantage de l'honneur. L'honneur de Mme Frasne ne vaut pas cent
mille francs. Mon gentil cousin fait le bravache dans sa prison.
Quand viendra l'audience, il filera plus doux. Je ne suis pas
avocat, mais j'ai lu souvent dans les journaux, comme tout le
monde, les comptes rendus des crimes passionnels. Toujours les
accusés, et les plus orgueilleux, dénoncent ou chargent leurs
complices ou leurs victimes au dernier moment pour s'innocenter
eux-mêmes. La crainte du verdict est le commencement de la
sagesse. Maurice est un garçon intelligent plein d'avenir: il
comprendra. Si, par hasard, il ne comprenait pas, eh bien! tant
pis pour lui, après tout. C'est triste à dire devant vous, mon
oncle, et je vous en exprime mes regrets; mais il l'aura voulu, et
je sais que vous aimez la franchise. Son risque lui est personnel.
La solidarité de la famille n'entraîne plus la déchéance de tous
par la faute d'un seul. C'était là une de ces théories absurdes
que notre temps a définitivement reléguées dans le passé. Chacun
pour soi, c'est la nouvelle devise. Nul n'est tenu des dettes
d'autrui, quand ce serait
son père, son frère ou son fils. L'argent que je gagne est à moi:
de même mes bonnes et mauvaises actions. On a déjà bien assez de
peine à organiser son propre bonheur, sans lui imposer le poids
effroyable de vingt générations. Avancez à Maurice sa part, si
vous y tenez, mais réservez celle de ses frères et soeurs, et le
pain de vos vieux jours. Quant à la Vigie, vendez-la en effet, si
vous en trouvez un bon prix, non pour acheter la compassion des
jurés, mais parce que la terre, aujourd'hui, n'est plus bonne
qu'au paysan qui la ronge comme un rat. L'industrie, les machines,
c'est l'avenir, comme la société c'est l'individu.
L'ancêtre, sur cette harangue, laissa échapper un petit rire aigu
et marmonna:
--Il parle bien. Un peu long, mais il parle bien.
La veuve, elle, s'agitait, joignait les mains pour invoquer le
Seigneur.
--Tu as fini? demanda M. Roquevillard, non sans quelque
impertinence.
--J'ai fini.
--Si j'ai bien compris, tu jetterais volontiers Maurice pardessus
bord.
--Pardon, mon oncle: il s'y jette lui-même. Ce n'est pas la même
chose. S'il était raisonnable, il sortirait aisément sain et sauf
des griffes de la justice. Mais il ne veut pas être raisonnable.
Je suis toujours pour la raison, moi.
Le chef de famille se tourna vers son gendre.
--Et vous, Charles, vous êtes aussi pour la raison?
Marcellaz hésita avant de répondre. Il supportait impatiemment la
supériorité de son beau-père. Celle de la famille de sa femme sur
sa propre famille le frappait à chaque comparaison et l'irritait,
surtout depuis qu'il s'était rapproché de son pays d'origine.
Laborieux et économe, il organisait avec acharnement l'avenir de
ses enfants, et se montrait jaloux de protéger une médiocre
fortune péniblement acquise. Les affaires l'avaient absorbé,
rétréci et durci. Mais il aimait Germaine et s'il se méfiait des
mouvements qu'inspire la sensibilité, c'est qu'il n'en était pas
dépourvu. Il biaisa, déplora le passé, la situation sans issue.
--Pourquoi Maurice nous préfère-t-il madame Frasne jusque dans sa
prison? C'est absurde, puisqu'elle n'encourt aucune pénalité. Il
trahit la famille pour un faux point d'honneur. Cent mille francs,
payer cent mille francs, n'est-ce point au-dessus de vos forces?
Il ne faut pas tenter l'impossible.
--Mais si, dit Marguerite, il faut tenter l'impossible pour le
sauver.
--Enfin, conclut M. Roquevillard, qui voulait une réponse ferme,
vous me conseillez, vous aussi, d'abandonner mon fils?
L'avoué baissa la tête pour ne pas rencontrer le regard ironique
du jeune Léon, et presque honteux, murmura:
--Non, tout de même.
Quand il releva le front, il fut surpris du regard que son beau-
père posait sur lui, et dont l'expression, habituellement
autoritaire, était voilée, tendre, d'une douceur inconnue, comme
on s'étonne de la force d'un fleuve en découvrant, sous quelque
verdure fraîche, son humble source.
--À votre tour, Thérèse.
La veuve, qui, depuis le discours de son fils, n'avait plus écouté
quoi que ce fût, ne se fit pas répéter l'invitation. Gouvernée par
un sûr instinct, elle ne se mêla pas d'argumenter sur des
principes qu'elle appliquait et ne savait pas définir. Comme
beaucoup de femmes, elle substituait immédiatement aux théories
des questions de personnes, ce qui, du moins, a le mérite
d'écarter les solutions abstraites et de dissiper les brouillards
philosophiques. De tout le débat elle n'avait retenu qu'une
parole, mais c'était la bonne. Incapable de répondre à plus d'un
seul, elle s'en prit à Léon sans aucun souci du reste de
l'assemblée:
--Chacun pour soi, as-tu dit? Si ton oncle ici présent avait
pratiqué cette belle maxime, mon garçon, tu ne dirigerais pas, à
l'heure qu'il est, une usine qui te rapporte des cents et des
cents...
--Maman, tu te moques de moi, interrompit le jeune homme que cette
sortie atteignait dans son amour-propre.
Mais la bonne dame était partie et ne s'arrêta point.
--Non, non, tu sais ce que je veux dire. Je te l'ai déjà raconté,
et si tu l'as oublié, je rafraîchirai ta mémoire. Il y a quinze
ans, quand ton père eut placé toute son épargne dans l'usine qu'il
fondait, comme les commandes n'affluaient pas encore, vint un jour
où il dut suspendre ses paiements. L'industrie était nouvelle dans
le pays, personne n'avait confiance. Il alla trouver son frère
aîné, ton oncle François, et lui exposa le péril. François lui
prêta sur l'heure, et sans intérêts, les vingt mille francs dont
il avait un besoin si urgent que nous étions menacés d'une
liquidation. Ainsi nous fûmes sauvés, mon petit. De ces heures
mauvaises, j'ai conservé une grande peur de la misère. Que Dieu me
la pardonne! c'est elle qui t'a rendu égoïste et méfiant.
--Bien, bien, je ne me rappelais pas, avoua Léon avec mauvaise
humeur.
Mme Camille Roquevillard était si gonflée de son sujet qu'elle ne
se laissa pas amadouer par cette concession, elle qui,
d'ordinaire, après quelque tapage, cédait toujours aux raisons de
son fils. Quand on vit côte à côte, on ne s'observe pas, et l'on
est quelquefois tout surpris, dès qu'une circonstance grave en
fournit l'occasion, de découvrir la solitude. Aujourd'hui, cette
sensation d'isolement est plus fréquente d'une génération à
l'autre, à cause du relâchement des liens de famille et de la
rapide transformation des idées.
Elle affecta de s'adresser à son beau-frère:
--Je ne suis de votre parenté que par alliance, François. Mais je
porte le même nom que vous et je me souviens. C'est vingt mille
francs que je mets à votre disposition, si vous en avez besoin à
votre tour. Je ne comprends rien à vos histoires mais vous êtes
malheureux. Quant à Mme Frasne, c'est une coquine.
--Ma tante, je vous aime bien, dit Marguerite.
Et M. Roquevillard ajouta:
--Merci, Thérèse. Je n'en aurai probablement pas besoin. Je suis
heureux de savoir que je puis compter sur vous à l'occasion.
Le dernier enfin, l'ancêtre, motiva son avis d'une voix lente,
mais ferme et qui, par moment, voulant se forcer, jeta des éclats
de cloche fêlée:
--Le père est le juge domestique de ses biens, François. Tu es
seul responsable, tu ne relèves de personne. J'étais le cadet de
ton père, nous fûmes orphelins de bonne heure: il nous éleva, nous
dirigea, nous aida, car il était l'héritier et le chef de famille.
En ce temps-là --c'était sous le régime sarde, avant l'annexion--
les filles ne recevaient qu'une légitime et on ne les épousait pas
pour leurs écus; le patrimoine devenait le lot d'un seul avec ses
obligations auxquelles n'aurait pas failli l'héritier: telles que
nourrir, doter, établir les cadets, recevoir les infirmes, les
nécessiteux, les vieillards. Ces jeunes gens ignorent ce que
représentait alors le patrimoine qui était la force matérielle de
la famille, de toute la
famille groupée autour d'un chef, assurée de subsister, de durer,
grâce à sa cohésion. Aujourd'hui, à quoi bon garder un domaine? Si
tu ne le vends pas, la loi se charge de le pulvériser. Avec le
partage forcé, il n'y a plus de patrimoine. Avec le _chacun pour
soi_, d'une part, et, de l'autre, l'intervention permanente et
intéressée de l'État dans tous les actes de la vie, il n'y a plus
de famille. Nous verrons ce que réalisera cette société
d'individus asservis à l'État.
Il eut un rire discret et méprisant, et termina sur des
considérations moins générales.
--Cependant, tu as raison de préférer notre honneur à ton argent.
Il est juste aussi que tu nous en avertisses. Nous te suivions
dans ta prospérité. Le sort t'accable; nous sommes là. Je n'ai pas
grand'chose pour ma part. À côté de ma pension de conseiller, je
ne possède guère que vingt-cinq ou trente mille francs de titres,
dont le revenu m'aide à vivre. Je suis déjà bien vieux. Après moi
je te les donne, et tout de suite s'il le faut.