LE COMPAGNON D'ARMES

Lorsque Marguerite Roquevillard entra, comme chaque jour, dans le

cabinet de son père pour allumer la lampe et tirer les rideaux, et

surtout pour lui prendre une part de soucis, elle le trouva qui

suivait à la fenêtre la chute rapide du soir.

--C'est toi, dit-il. Il ne faisait plus assez clair pour

travailler.

Il s'excusait de sa rêverie comme d'une faiblesse. Mais elle

savait la cause de cette préoccupation qu'il n'avouait pas.

--Ces messieurs ne sont pas encore venus? demanda-t-elle.

--Je les attends d'un moment à l'autre. Ils ont dû voir Maurice à

la prison cet après-midi.

--Qui plaidera? Sera-ce M. Hamel?

--Non. Maître Hamel est le bâtonnier de notre ordre. Maurice était

inscrit au barreau, j'ai prié le bâtonnier de s'occuper de sa

défense. C'est une tradition. Maître Hamel nous donnera l'appui

d'un demi-siècle d'honneur professionnel, mais il s'estime trop

âgé et trop spécialisé dans les questions de droit civil pour

porter la parole. Il veut en charger maître Bastard qui, de tous

nos confrères, est le plus réputé aux assises et qui exerce en

effet une grande influence sur le jury.

La jeune fille, à ce nom, fit un peu la moue.

--Je l'ai entendu, père. Vous parlez mieux que lui.

Mais le vieil avocat se fâcha presque:

--Je ne parle pas bien, petite. Je dis simplement ce que j'ai à

dire.

--Pourquoi ne le défendez-vous pas, vous?

--C'est impossible, voyons. Ne le comprends-tu pas?

Elle vint à lui et, lui posant une main sur l'épaule, elle appuya

la tête à sa poitrine. De là, elle murmura doucement:

--Lui avez-vous pardonné?

--Il ne me l'a pas demandé.

--C'est qu'il souffre.

--Oui, peut-être. Le sort le frappe cruellement. Lui, du moins,

l'avait provoqué.

--Souvenez-vous de maman.

Il se pencha pour embrasser le front de sa fille.

--Ne me demande pas d'être faible, Marguerite. Je l'ai visité deux

fois à la prison. Je l'ai trouvé muré dans son orgueil. Il ne m'a

témoigné aucun regret de sa conduite qui nous a causé tant de

maux. Je n'attends qu'un mot de lui pour lui pardonner, et nous

n'échangeons que des propos insignifiants.

--Avec moi, il pleure sur notre mère. Avec vous, il n'ose pas.

--C'est à moi de l'attendre. Je l'attendrai.

Marguerite inclinée ne vit pas la douceur triste qui, répandue sur

le visage vieilli, atténuait la fermeté des paroles. Elle répéta:

--Il souffre. Il est malheureux.

--Et nous? dit M. Roquevillard.

Il souleva délicatement la tête de la jeune fille, et changeant de

conversation, à son tour il interrogea:

--Qu'as-tu fait cet après-midi?

--J'ai promené le petit Julien. Puis j'ai écrit longuement à

Hubert.

--Ah! moi aussi.

Hubert leur était encore un sujet d'inquiétude. La dernière lettre

venue du Soudan annonçait que l'officier avait pris les fièvres,

et qu'il était malade, dans une case isolée, sans médecin. Il

plaisantait lui-même sur cette malencontreuse fatigue sans

gravité, mais un certain accent détaché contrastant avec une

formule plus affectueuse d'adieu avait frappé et profondément

affecté son père et sa soeur. Ils se turent, le coeur serré.

Marguerite alluma une lampe pour chasser l'obscurité qui

emplissait la pièce de mauvais présages. Comme elle laissait

tomber les rideaux, on frappa à la porte.

--Ce sont eux, dit M. Roquevillard.

Et la jeune fille n'eut que le temps de disparaître par la porte

qui communiquait avec l'appartement. Déjà l'avocat s'avançait pour

recevoir ses visiteurs. M. Hamel entra le premier, suivi de M.

Bastard.

Le bâtonnier jouissait, au barreau de Chambéry, d'une estime

respectueuse, que son grand âge, sa science juridique et la

dignité de sa vie imposaient. C'était un vieillard de soixante-

quinze ans, si maigre qu'il flottait presque dans la redingote

élimée dont il assurait avec obstination qu'elle durerait autant

que lui. L'hiver, il ne prenait pas la peine de passer les manches

du pardessus d'une coupe surannée dans lequel il se drapait. Son

visage rasé portait une couronne de cheveux blancs soulevés en

désordre, et ses joues sans couleur paraissaient diaphanes. Sa

haute taille se voûtait comme ces peupliers trop grêles que tord

le vent. Mais son caractère ne s'était jamais courbé. Rien ne

l'avait pu faire dévier de la ligne de conduite que ses fermes

convictions avaient de bonne heure choisie dans le sens de ses

traditions de famille. L'abord froid et distant, la voix brève, il

montrait autant de rigidité dans les principes que de fière

courtoisie dans les relations. Il manifestait sa grandeur dans les

circonstances ordinaires comme dans les importantes. La fortune et

l'adversité avaient trouvé son âme égale. Pourtant il avait connu

celle-ci principalement sur le tard et quand l'homme, à la fin de

sa journée, a droit au repos. Les mauvaises spéculations d'un fils

l'avaient ruiné. Il s'était remis simplement au travail pour

gagner son pain quotidien. Rarement à la barre, il était le

conseiller auquel on songe dans les affaires délicates, dont on

n'attend rien que d'équitable et de droit. On ne le voyait guère

hors de son cabinet de consultation, petite pièce obscure et

pauvre, où l'on venait lui soumettre spécialement des transactions

et des arbitrages comme à un juge souverain. S'il en sortait,

c'était le soir, pour gagner l'église d'un pas encore rapide,

l'air frileux et pressé, indifférent au monde extérieur, écoutant

la voix de Dieu dont il attendait l'appel avec une patience

résignée.

Malgré leur grande différence d'âge, une de ces anciennes amitiés

que la parité d'existence et la communauté de luttes fortifient au

point de les assimiler aux liens du sang, l'unissait à M.

Roquevillard dont il avait protégé les débuts professionnels et

qui, de son côté, l'avait soutenu dans l'effondrement de sa

situation matérielle, tenant tête aux créanciers, obtenant des

délais, organisant au mieux les ventes et les paiements. Lorsque

le cadet fut frappé à son tour, l'aîné sortit de sa retraite. Mais

il sentait la glace des années et son impuissance.

La renommée lui imposait Me Bastard comme second. Ce jeune homme -

-c'est ainsi que le vieillard l'appelait malgré ses quarante-cinq

ans-- ne laissait pas de l'inquiéter par un certain cynisme dans

la conversation et le parti pris de considérer les procès au point

de vue spécial des honoraires. Mais à la barre, il était

redoutable comme une armée; ironique et lyrique tour à tour,

railleur ou émouvant, modulant sa voix comme un ténor et ses

gestes comme un acteur, il se posait tout de suite en premier

rôle, étalait sa grande barbe, ses traits réguliers, sa calvitie

luisante comme des insignes d'autorité, s'agitait, se démenait,

dominait toute la scène et finalement escamotait jurés, juges,

adversaires dans les plis de sa toge qu'il déployait comme un

étendard. Il fallait tenir compte de cette supériorité

incontestable aux assises, et Me Hamel, humble serviteur de la

vérité, qui détestait tout appareil d'éloquence et de déclamation,

avait imposé silence à ses goûts personnels pour mieux assurer

l'acquittement du fils de son ami.

Bien que M. Roquevillard l'eût toujours tenu à distance, et

bousculât sans pitié à l'audience ses habiletés et ses séductions

par une tactique simple qui consistait à courir droit au but avec

la vitesse d'une charge de cavalerie, telle était la force de

l'assistance confraternelle que M. Bastard avait accepté avec

empressement de prendre la défense de Maurice et s'y montrait déjà

actif et résolu.

Après un échange de poignées de main, le bâtonnier résuma la

situation en quelques mots:

--Vous savez, mon cher ami, que j'ai prié notre confrère Bastard

de nous venir en aide. Je suis trop vieux et je ne sais pas

émouvoir. Il plaidera: je l'assisterai. Nous avons étudié le

dossier ensemble et vu votre fils à la prison. Une difficulté se

présente.

--Laquelle? demanda le père anxieux.

--Bastard vous l'expliquera mieux que moi.

Celui-ci agita sa belle tête avec importance. Assez avisé pour

juger tout effet inutile dans ce cabinet, il se contenta d'un

exposé clair et bref.

--Oui, j'ai étudié le dossier. Le fait matériel de l'abus de

confiance est démontré par la déclaration du notaire et par le

procès-verbal du commissaire de police. Des preuves contre votre

fils, je n'en trouve pas, mais des présomptions graves. Il avait

connaissance du dépôt d'argent, il est demeuré le dernier à

l'étude après s'être fait remettre les clefs, il a pu découvrir le

secret du coffre-fort sur l'agenda du premier clerc où le chiffre

était inscrit, il était sans grandes ressources personnelles et il

voulait enlever la femme de son patron. Avec cela on échafaude un

réquisitoire. Ajoutez le départ pour l'étranger, le silence, le

retour tardif. La déposition du nommé Philippeaux, surtout, est

pleine de fiel. Ce garçon-là devait être jaloux de son collègue

plus favorisé. Je le soupçonne d'une passion malheureuse pour Mme

Frasne. C'était une femme fatale. Un peu maigre, mais de beaux

yeux. Mon type n'est pas celui-là.

D'une qualité d'âme inférieure, il ne sentit pas que cette

réflexion était déplacée et que la présence du père de l'accusé

l'obligeait à plus de réserve. Il reprit après une pause:

--Il ne suffit pas de protester de son innocence. Le vol étant

admis, le jury cherchera un coupable. Il faut le lui désigner.

L'offensive, je l'ai souvent remarqué, est d'un résultat plus sûr

que la défensive. Elle détourne l'attention pour la concentrer

ailleurs. Je la pratique toujours avec succès. Or, en l'espèce, le

vrai coupable est tout désigné.

Il s'empara du code sur la table et le feuilleta. Ses deux

interlocuteurs l'écoutaient sans l'interrompre:

--Notez que Mme Frasne ne court aucun risque.

Elle est couverte par l'article 380: _Les soustractions commises

par des maris au préjudice de leurs femmes, par des femmes au

préjudice de leurs maris... ne peuvent donner lieu qu'à des

réparations civiles_.

--Nous le savons, observa Me Hamel.

--En famille, on ne se vole pas. Ce n'est donc pas dénoncer Mme

Frasne à la vindicte publique que la désigner. Mais il y a mieux

encore. Mon instinct ne me trompe guère. J'ai mis la main sur le

contrat de mariage des époux Frasne. Je pensais bien y découvrir

quelque chose. Par l'entremise d'un avoué de Grenoble, je m'en

suis procuré une expédition. Et j'y ai trouvé la preuve que Mme

Frasne, en prenant cent mille francs dans le coffre-fort de son

mari, a pu croire qu'elle se remboursait elle-même.

--Je ne comprends pas, dit cette fois M. Roquevillard.

--Vous allez comprendre. C'est d'une clarté aveuglante. Son mari,

par ce contrat, lui constitue une donation de cent mille francs.

--En cas de survie?

--Non, immédiate. Mais naturellement, elle était révocable en cas

de divorce, et l'époux en conservait l'administration. Le régime

est la séparation de biens. Néanmoins, Mme Frasne, ignorante de la

loi, aura supposé qu'elle était propriétaire de cette somme et

qu'en abandonnant le domicile conjugal elle avait le droit de

l'emporter. C'est un raisonnement absurde. Mais par là même, c'est

un raisonnement de femme. Ainsi je m'explique pourquoi, d'un dépôt

de cent vingt mille francs réunis sous la même enveloppe, le

voleur a pris soin de ne retirer que cent mille. Ce n'est pas un

vol, c'est un remboursement. Mme Frasne a cru exercer un droit.

--Oui, conclut M. Roquevillard intéressé par une argumentation

aussi solide, le contrat explique tout.

--Et c'est l'acquittement certain, incontestable, affirma M.

Bastard en s'animant et commençant à agiter ses grands bras. Quel

jury résisterait à une pareille démonstration? Aux assises, j'ai

bien rarement autant d'atouts dans mon jeu. --Vous ne défendez pas

toujours des innocents, insinua le bâtonnier.

--Innocents ou coupables, c'est la preuve qui importe. Ici, nous

la tenons.

Le père de l'accusé, qui voulait une réhabilitation complète, prit

alors la parole:

--La découverte du contrat est en effet un élément très favorable

à la défense. Votre éloquence, Bastard, en tirera le meilleur

usage, et nous pouvons escompter le succès final. Mais il y a un

point que je vous prie instamment, de traiter dans votre

plaidoirie. Maurice n'est pas parti sans ressources avec Mme

Frasne. Il emportait plus de cinq mille francs empruntés pour la

plus grande part à ses deux soeurs, à son grand-oncle Étienne et à

sa tante Mme Camille Roquevillard, qui en témoigneront au besoin.

Dans la ville d'Orta où il s'était retiré, il a reçu un chèque de

huit mille francs délivré par la Société de Crédit, agence de

Chambéry, qui en représente le talon. Ces explications sont

indispensables à un double point de vue. D'abord elles répondent

d'avance à une accusation nouvelle que la partie civile,

abandonnant l'article 408 sur l'abus de confiance, pourrait tirer

de l'article 380 _in fine_. Le vol entre époux ne tombe pas sous

le coup de la loi, c'est entendu; mais le code pénal ajoute: _À

l'égard de tous autres individus qui auraient recelé ou appliqué à

leur profit tout ou partie des objets volés, ils seront punis

comme coupables de vol_. Il faut qu'il ne subsiste à ce sujet

aucune équivoque. Et cet article n'existerait-il point que je

tiens encore essentiellement à préserver l'honneur de mon fils de

toute promiscuité d'existence dont il n'aurait point soldé les

frais.

--Très bien, approuva M. Hamel.

--Très bien, répéta M. Bastard d'un ton indifférent.

Et M. Roquevillard, dont le visage que la lutte passionnait se

rassérénait avec l'espérance de sortir de l'épreuve, conclut en

deux mots:

--Maintenant, nous sommes armés et la victoire est sûre.

Le bâtonnier leva sur lui ses yeux tristes, d'un bleu passé,

décoloré par l'âge:

--Mon ami, vous avez donc oublié la difficulté dont je vous ai

parlé au début de notre entretien?

Ce fut le retour de l'angoisse.

--Quelle difficulté?

M. Bastard reprit aussitôt la première place qu'il ne cédait pas

volontiers:

--Voilà. Notre beau plan, dont la réussite ne fait pour moi aucun

doute, échoue par l'obstination de votre fils.

--De mon fils?

--Parfaitement. Nous venons de lui exposer, à la prison, comment

nous entendions le sauver. Savez-vous ce qu'il nous a répondu?

--Ah! je crains de le deviner.

--Qu'il s'opposait formellement à ce que le nom de Mme Frasne fût

prononcé par son défenseur et que, s'il l'était, il s'accuserait

aussitôt lui-même.

--Je le redoutais, murmura M. Roquevillard à mi-voix.

--En vain lui ai-je représenté que cette chevalerie était

ridicule, qu'il ne dénonçait personne puisque Mme Frasne n'était

passible d'aucunes poursuites et que l'acte de sa maîtresse

s'expliquait même par son inexpérience des affaires et la fausse

interprétation qu'elle avait pu donner à son contrat de mariage.

Tout a été inutile. Je me suis heurté à une obstination

invincible.

--Vous a-t-il fourni des raisons?

--Une seule: l'honneur.

--C'en est une.

--Non, ce n'est qu'un sentiment. En justice, nous n'avons pas à

nous placer au point de vue de l'honneur, mais à celui de la loi.

Le bâtonnier, qui n'approuvait pas cette théorie, présenta la

question sous une autre forme.

--C'est l'honneur de Mme Frasne surtout qu'il envisage. Pour

préserver le sien, il doit établir qu'il n'a ni dérobé une somme

d'argent, ni profité du détournement d'autrui. Il prouve le

premier point en arguant du contrat de Mme Frasne, et le second

avec le témoignage écrit de la Banque internationale de Milan où

les fonds de Mme Frasne étaient déposés. Mais il se refuse

catégoriquement à cette démonstration.

--Vous le lui avez dit, vous?

--Je le lui ai dit, et qu'il s'exposait gravement en se présentant

désarmé aux jurés.

--Que vous a-t-il répondu?

--Que jamais il ne laisserait accuser Mme Frasne de quoi que ce

fût, et qu'il interdisait à son défenseur de prononcer jusqu'au

nom de celle-ci. Nous l'avons trouvé inébranlable. "Mais enfin,

comment voulez-vous qu'on vous défende? lui a objecté Me Bastard.

--Comment peut-on me croire coupable? a-t-il fièrement répondu.

Qu'on regarde d'où je viens et qui je suis: cela doit suffire."

--Quel enfant! reprit M. Bastard qui lissait avec contentement sa

belle barbe. Sans doute l'honorabilité de la famille est un

puissant argument dont je comptais aux assises tirer bon parti.

Mais c'est un argument en quelque sorte accessoire. Il ne touche

pas au fond du débat. On ne plaide pas avec les parents. Pourquoi

pas avec les morts?

--Ils témoignent pour nous, répondit M. Hamel non sans quelque

solennité.

--Il y a un coupable, ne l'oublions pas. Bon gré, mal gré, le jury

le cherchera. Si ce n'est pas l'amant, c'est la maîtresse. Si ce

n'est pas la maîtresse, c'est l'amant. Nous avons la preuve que

c'est elle et nous refuserions de la donner? C'est insensé. J'ai

prévenu votre fils, mon cher confrère, que je ne pouvais accepter

de le défendre dans ces conditions et je viens vous le répéter.

Vous savez avec quelle ardeur je m'en étais chargé et que j'y

apportais tous mes soins. Paralysé, que puis-je faire? Vous me

voyez profondément affecté de cette décision, mais il m'est

impossible de me présenter à la barre ainsi ligoté.

Le malheureux père de l'accusé lui tendit la main:

--C'est un concours précieux que je perds, et c'est peut-être le

salut. Mais la défense ne doit pas être entravée.

Malgré leur manque de sympathie réciproque, les deux avocats

étaient pareillement émus. On ne partage pas impunément la même

vie professionnelle, les mêmes combats, les mêmes préoccupations

d'esprit.

--Voyez-le, vous, dit encore M. Bastard en se levant. Peut être

obtiendrez-vous ce que nous n'avons pas obtenu.

--Non, je ne le pense pas.

--Si vous parveniez à le décider, je demeure à votre disposition.

Et vous pourrez compter sur mon plus bel effort. Il est près de

six heures, excusez-moi. J'ai un rendez-vous d'affaires.

M. Roquevillard le reconduisit jusqu'à la porte et sur le seuil,

il le remercia:

--Nous avons été quelquefois divisés, mon confrère. Je n'oublierai

jamais que, dans la circonstance la plus grave de ma vie, il n'a

pas dépendu de vous de me consacrer votre dévouement et votre

talent.

--Mais non, mais non, répliqua le grand avocat d'assises que sa

propre bienfaisance étonnait, je pensais mieux aboutir. C'était

une belle cause. Décidez votre fils. Je reviendrai.

Lorsqu'il rentra dans son cabinet, M. Roquevillard trouva M. Hamel

qui s'était approché du feu et qui tisonnait par distraction. Il

s'assit en face de lui, et tous deux restèrent longtemps à

réfléchir sans parler.

--Ma voix n'a jamais porté bien loin, dit enfin le bâtonnier

poursuivant ses déductions intérieures, et l'âge l'a cassée. Je

n'ai jamais su que démontrer et non pas émouvoir. Cependant je

serai là, je prononcerai quelques mots sur la famille de

l'inculpé, sur l'inculpé lui-même. Mais il faut un autre porte-

parole. Je ne puis que vous assister, mon ami.

Il ne livrait pas son opinion sur l'attitude de Maurice, et peut-

être ne se l'expliquait-il pas. Il gardait cette défiance de la

femme, confinant au dédain, qui se rencontre souvent à la fin

d'une vie austère et disciplinée. L'honneur d'une Mme Frasne ne

lui paraissait point mériter tant d'égards. On citait de lui ce

trait excessif: ayant salué un jour une dame de mauvaise

réputation qui en avait tiré vanité, car il répandait autour de

lui le respect, il le sut, et dès lors cessa de reconnaître

personne dans les rues de la ville.

--Le jury, se demanda tout haut M. Roquevillard qui comprenait

mieux son enfant, devinera-t-il la générosité de ce silence? C'est

peu probable.

--C'est impossible, affirma nettement M. Hamel. Votre fils se perd

quand il n'y a pas lieu de sauver cette personne. Mais n'avons-

nous pas le droit de le défendre malgré lui?

--Et comment?

--Aux assises, la défense est obligatoire, vous le savez comme

moi. À défaut d'un avocat choisi par l'accusé, le président lui en

désigne un d'office. Si Me Bastard est désigné d'office --et il

suffit que, bâtonnier, je l'indique au président-- il recouvre la

liberté intégrale de plaider au risque d'être désavoué par son

client.

--Mais ce désaveu influencera défavorablement le jury.

--Je ne vois pas d'autre moyen. À moins que...

Et le grand vieillard se tut. Les interrogations multipliées de M.

Roquevillard ne réussirent pas à le tirer de son mutisme.

--La partie est perdue, finit par murmurer ce dernier.

Alors M. Hamel se leva:

--Vous croyez en Dieu, comme moi, mon ami. Invoquez-le, il vous

inspirera. Votre fils est innocent; il doit être acquitté. Sa

véritable faute ne relève pas de la justice des hommes. Elle

n'atteint que lui-même et malheureusement sa famille.

Comme il se disposait à partir, déjà tourné vers la porte, il

revint en arrière, et tout à coup tendit les bras à son confrère.

Ce geste exceptionnel découvrait le fond de tendresse qui se

dissimulait sous cette énergie tendue depuis un si grand nombre

d'années. Il était surprenant et doux comme une expression de

fraîcheur et de pureté sur le visage d'une femme âgée, ou comme

ces fleurs qui persistent à croître jusque sous la neige. Les deux

hommes s'étreignirent avec émotion.

--Vous ne nous abandonnerez pas, vous, dit M. Roquevillard, merci.

--Je me souviens, répliqua le vieillard.

Et ramenant sur les épaules son pardessus dont flottaient les

manches vides, il s'éloigna d'un pas pressé dans le corridor où

son hôte avait peine à le suivre pour l'accompagner jusqu'à la

porte.

Demeuré seul, M. Roquevillard s'assit à la table de travail où

tant de difficultés matérielles et morales avaient été résolues

et, la tête dans les mains, il chercha comment il sauverait son

fils qui, en se perdant, perdait sa race entière. Moins absolu,

plus indulgent et plus apte à comprendre la vie et les hommes que

M. Hamel enfermé dans ses convictions intransigeantes comme dans

une tour, il reconnaissait, dans la résolution de l'accusé, cette

ténacité et cette revendication des responsabilités qui, de

génération en génération, avaient créé et maintenu la force des

Roquevillard. Mais cette force, celui-ci employait les mêmes dons

à la détruire. Pour édifier son bonheur individuel il avait

compromis tout le passé et tout l'avenir des siens dont il

montrait pourtant les signes distinctifs jusque dans sa faute. Et

le trouvant exempt de lâcheté et de bassesse, son père songeait

que si le jeune homme reprenait un jour sa place au foyer et dans

la société, il ne laisserait pas amollir la tradition et

utiliserait pour leur but normal les facultés dont il avait faussé

l'emploi. À tout prix, il fallait le reprendre intact à cette

passion qu'il refusait de renier.

"À moins que...", reprit M. Roquevillard, que cette parole

mystérieuse du bâtonnier avait frappé. Que signifiait cette

restriction?

Il releva son front penché et, s'adossant au fauteuil, il regarda

en face de lui. Ses yeux s'arrêtèrent sur le plan de la Vigie

accroché à la muraille qui, hors du cercle de lumière projeté par

la lampe, se distinguait mal dans l'ombre. Il évoqua le domaine

comme un ancêtre, comme un conseiller, et en même temps les cruels

syllogismes de Me Bastard lui revenaient en mémoire:

"Il y a eu vol. Donc il y a un coupable. Lequel? Si ce n'est pas

lui, c'est elle. Il ne veut pas que ce soit elle. Donc c'est

lui... Que répondre à cette simplicité de raisonnement appropriée

aux cerveaux rustiques des jurés?"

Et tout à coup, tandis qu'il fixait les traits confus de la carte,

il crut voir surgir une idée comme un éclair dans la nuit:

"Si l'on supprimait le vol, il n'y aurait plus de coupable. Le

jury serait forcé d'acquitter. Comment supprimer le vol?"

Et la Vigie lui parla.

Quelques instants plus tard, Marguerite frappa discrètement à la

porte.

--Entre, dit-il, je suis seul.

--Eh bien! père, qu'avez-vous décidé?

Il lui expliqua le nouveau danger de condamnation où les mettait

l'obstination de Maurice et conclut:

--Me Bastard nous abandonne. Il refuse de plaider.

--Alors, demanda-t-elle toute apeurée, qui le défendra? Et comment

le défendre?

--Ne t'inquiète pas encore, petite. J'ai peut-être un moyen.

--Lequel?

--Plus tard je te l'apprendrai. Laisse-moi y réfléchir. Il

exigerait un grand sacrifice.

--Faites-le vite, père.

Les yeux de la jeune fille brillaient d'une telle flamme que toute

l'âme pure et généreuse s'y reflétait.

--Chère fille, murmura-t-il avec orgueil.

Elle lui sourit, d'un sourire fragile comme en ont ceux qui vivent

depuis longtemps dans le malheur.

--Père, dit-elle, j'avais toujours pensé que ce serait vous qui le

défendriez.

Les Roquevillard · 第 31 / 55 题