LES RUINES

... Le surlendemain de cette promenade, Maurice fut appelé au

bureau de l'hôtel.

--C'est pour une lettre chargée. Le facteur vous réclame.

Il reconnut les enveloppes jaunes dont se servait son père, et fit

sauter rapidement les cachets, tandis que la gérante, ayant lu le

chiffre de la recommandation, l'observait d'un air admiratif. La

lettre, encadrée de noir, contenait à l'intérieur un billet

français de cent francs et un chèque de huit mille sur la Banque

internationale de Milan, signé de sa soeur Marguerite.

"Maintenant, se dit-il, je suis mon maître."

Après l'humiliation, sa première pensée était orgueilleuse.

Rasséréné, il remarqua mieux la bordure du papier, et son coeur se

serra. Il y a eu un malheur, un grand malheur pendant son absence.

Dans l'extrême jeunesse, et plus tard quelquefois, on n'envisage

point la possibilité de perdre ceux qu'on aime: on s'éloigne d'eux

sans angoisse, avec la certitude de les retrouver au retour. Au

premier deuil cesse le crédit de l'avenir. Séparé des siens, privé

de nouvelles, préservé par l'insouciance de l'âge et l'égoïsme de

l'amour, il avait pu ignorer cette inquiétude qui brutalement

étreint la poitrine lorsque le souvenir intervient. Souvent, de

plus en plus souvent, il évoquait sa famille, il imaginait la

place vide qu'il avait laissée. La présence d'Édith ne suffisait

pas toujours à chasser ces fantômes. Mais de pressentiments

funèbres, il n'en avait jamais eu. Depuis quelques jours

cependant, depuis que la saison ajoutait sa fragilité à celle de

son bonheur, il revoyait plus distinctement le visage si pâle de

sa mère, il sentait sur sa joue la dernière caresse qu'elle lui

avait donnée d'une main qui était froide, dont il retrouvait,

après un an, le contact.

Le coup qui le frappait ne le trouvait pas préparé. Pourquoi

était-ce Marguerite qui avait tenu la plume? De qui pouvait-elle

être en grand deuil, sinon?... La réponse à cette question, il

n'osait pas se la faire: elle s'imposait. Il prit son chapeau et

sortit, la lettre à la main. Comment l'aurait-il lue dans ce

bureau d'hôtel? Pas même sur la terrasse, ni dans l'avenue, ni

sous le bois: Édith surviendrait dans quelques instants, le

surprendrait, et cette douleur-là, elle n'était qu'à lui, il ne la

voulait partager avec personne. La partager, c'était la diminuer

quand il désirait l'épuiser.

Dehors il lut les premières lignes et s'enfuit dans le chemin,

comme une bête blessée qu'on poursuit. Tant qu'il aperçut des

maisons, il continua sa course. Il cherchait une solitude où

pleurer sans être vu. Et il se dirigea vers la tour de Buccione.

Il ne s'arrêta qu'au sommet de la colline, au pied de la tour.

Hors d'haleine, il se laissa tomber dans l'herbe, qui poussait

entre les murs écroulés. Il avait couru, comme si l'on peut fuir

devant le destin. À mesure qu'il reprenait son souffle, la peur

s'emparait de lui et le tenaillait davantage. La lettre de

plusieurs feuillets qu'il tenait toujours dans sa main crispée, il

n'osait pas la lire tout entière. Il lui fallut un grand effort

pour en continuer la lecture qu'il dut interrompre plusieurs fois.

Elle lui annonçait plus de malheurs même qu'il n'en pouvait

prévoir.

"Chambéry, 2 novembre.

"Mon cher Maurice,

"Ta lettre m'a été remise à moi. C'est moi qui l'ai décachetée. Je

l'attendais depuis longtemps. Je pensais bien qu'elle viendrait,

ou toi. Notre mère me l'avait annoncé. Tu ne pouvais pas nous

avoir oubliés pour toujours.

"J'ai compris en te lisant que tu ne savais plus rien de nous

depuis ton départ, et je me suis mieux expliqué ton silence

persistant. Toi, tu as déjà compris que nous n'avons plus maman.

Pour te le dire, je retrouve toute ma souffrance que je ne veux

pas perdre, et qui me rapproche d'elle. Pleure avec moi, mon

pauvre frère, pleure beaucoup de larmes pour le temps où tu n'as

pas pleuré. Mais ne te laisse pas aller au désespoir. Elle ne le

veut pas.

"Elle nous a quittés le 4 avril dernier, il y a bientôt sept mois.

Tout l'hiver ses forces ont décliné lentement, doucement. Elle ne

souffrait pas; du moins elle ne se plaignait pas. Elle ne cessait

pas de prier. Un soir, sans que rien n'eût fait prévoir davantage

une fin aussi prompte, elle a passé en priant. Père et moi, nous

étions là. Elle nous a regardés, elle a essayé de sourire, elle a

murmuré un nom que nous avons compris tous les deux et qui était

le tien. Et puis sa tête s'est renversée en arrière. Ce fut tout.

"Quelques jours auparavant, elle m'avait parlé de toi, comme si

elle m'exprimait ses dernières volontés. Je m'en suis rendu compte

plus tard: elle parlait comme à l'ordinaire, si simplement. Elle

m'a dit: "Maurice reviendra. Il est plus malheureux que coupable.

Il l'ignore encore et il l'apprendra. Il aura besoin de tout son

courage. Promets-moi, toi, lorsqu'il viendra, de le recevoir, de

le réconcilier avec son père, avec sa famille, de le défendre,

enfin de ne jamais l'abandonner, quoi qu'il arrive." Je n'avais

pas besoin de promettre et j'ai promis. Aussi, quand ta lettre est

venue, je n'ai pas hésité à l'ouvrir: je remplace maman, bien mal,

mais de tout mon coeur.

"Il faut que tu le saches: maman ne te croyait pas coupable. Moi

non plus. Père non plus, j'en suis sûre; mais il nous disait que

la faiblesse est une façon d'être coupable, et que celui dont la

famille a soutenu les premières années jusqu'à l'âge d'homme n'est

pas libre d'entraîner pas ses actes la décadence de toute sa race.

Maintenant il ne parle plus de toi, jamais. Je devine qu'il y

pense souvent, et qu'il en a beaucoup de peine. Souviens-toi de

lui, Maurice, souviens-toi de lui autant que de notre mère qui se

repose. Il a changé, beaucoup changé. Lui qui avait gardé tant de

jeunesse dans la démarche, dans l'expression, dans la voix, il a

vieilli en peu de jours. Il travaille sans relâche. Il oublie, en

travaillant, le mal... Mais j'ai promis de ne pas t'adresser de

reproches. Cependant il faut bien que tu apprennes ce que nous

sommes tous devenus, puisque tu étais sans nouvelles depuis une

année. Il est si estimé que pas un de ses clients ne lui a retiré

sa confiance.

"Hubert, qui devait rester deux ans en France, a obtenu de

repartir pour les colonies. Il s'est embarqué au mois de mai

dernier à destination du Soudan. Il commande un poste très avancé,

à l'intérieur des terres, à Sikasso. C'est un endroit assez

exposé. C'est ce qu'il avait demandé.

"Félicie est toujours à l'hôpital d'Hanoï. Elle s'inquiète

beaucoup de toi. Dernièrement, elle nous racontait la mort de deux

missionnaires belges qui ont été massacrés sur la frontière de la

Chine. Au lieu de s'en affliger, elle se réjouissait pour eux de

leur martyre, et regrettait de ne pouvoir donner sa vie pour celui

qu'elle appelle "l'enfant prodigue" et que tu reconnaîtras. Elle a

hérité de la piété ardente de notre mère. Que Dieu nous la garde

là-bas, à l'autre bout du monde!

"Les Marcellaz nous ont quittés. Malgré les prières de Germaine,

Charles a vendu son étude pour en acquérir une autre à Lyon. Ce

départ nous a été dur. Cependant père soutient qu'il est

raisonnable. Notre beau-frère avait une occasion de se rapprocher

de sa famille qui est de Villefranche, tu le sais; il devait en

profiter. Ils sont venus passer les vacances avec nous à la Vigie.

Pierre et Adrienne y ont pris de bonnes joues rouges. Le petit

Julien, mon favori, es resté un peu pâlot. L'air de Savoie lui

convient mieux que les brouillards de Lyon. Aussi Germaine nous

l'a-t-elle laissé pour cet hiver. Il anime notre grande maison qui

est bien triste.

"J'ai terminé ma revue. Autrefois, c'était notre mère qui

centralisait les nouvelles des absents, et les transmettait des

uns aux autres. Tu vois que je tâche de la remplacer. Pour ce qui

me reste à te dire, c'est plus difficile. Pourtant, je te le dirai

sans récriminations. Il me semble que ce sera mieux. D'abord je te

suis dévouée quand même, et puis tu jugeras de notre misère qui

est la tienne.

"Tu ne dois pas savoir ce qui s'est passé tout de suite après ton

départ: sans quoi tu n'aurais pas gardé ce silence qui nous a tant

affectés. M. Frasne a déposé contre toi, oui, contre toi, une

plainte en abus de confiance. C'est ainsi que cela s'appelle: on

en a tant parlé. Il t'accusait d'avoir pris cent mille francs dans

son coffre-fort. Il s'est porté partie civile pour forcer la

justice à te poursuivre, et comme tu n'étais pas là, on t'a jugé

par contumace. Je t'explique avec les mots qu'on a employés. Les

conseillers ne voulaient pas te condamner. Mais les clercs de

l'étude, surtout M. Philippeaux, ont témoigné contre toi à

l'audience. Ils ont déclaré que tu savais que le coffre-fort

contenait tout cet argent, et puis que tu étais resté le dernier à

l'étude, avec les clefs, et que tu connaissais le chiffre qui sert

à ouvrir. Alors, on t'a condamné, avec les circonstances

atténuantes, à un an de prison. Il paraît que c'est le minimum. On

a tenu compte des influences que tu avais subies. Mais ils t'ont

condamné, comprends-tu. Cela s'est fait le mois dernier. Maman

n'était plus là. Quand père me l'a annoncé, son visage était si

blanc que j'ai eu peur pour lui. Il se dominait, comme toujours.

J'aurais préféré qu'il pleurât. Mais il n'est pas de ceux qui

pleurent. Il souffre en dedans, et c'est pire.

"Le jugement a été affiché à notre porte, publié par les journaux.

Il paraît que c'est la loi. Tous les vieux Roquevillard qui ont

rendu tant de services au pays n'ont pas épargné cet affichage à

notre nom.

"Il y a aussi les cent mille francs que tu dois restituer à M.

Frasne. Père est d'avis de vendre la Vigie pour les payer. Il dit

que la durée de ton absence prouve malheureusement que tu as dû en

profiter, et que cela, au point de vue de l'honneur, c'est pareil

au vol. Charles soutient au contraire que les payer, c'est te

reconnaître coupable, et qu'il ne le faut à aucun prix. Mais il

n'a pas charge de l'honneur de la famille, et moi je suis avec

père. Dans tous les cas, la justice a nommé un séquestre qui a

fait diviser la fortune de notre mère pour avoir ta part. Sur la

mienne, comme je suis majeure, père m'a remis la somme que je

t'envoie et que je lui ai demandée. Il a paru étonné; je ne sais

pas s'il a compris. Je lui ai offert ta lettre, il l'a refusée

avec ces mots que je te transmets:

"--Non, il est mort pour moi, s'il ne revient pas prouver son

innocence."

"J'ai ajouté cent francs pour ton retour. Il faut que tu

reviennes. Vois le tort que tu nous as fait. Au nom de notre mère

dont ce fut le dernier désir, le dernier ordre, au nom de notre

père que tu as blessé au coeur, à ce coeur si noble, si tendre, au

nom de Félicie et d'Hubert qui méritent pour toi, de Germaine et

de ta petite soeur, au nom de tous les nôtres qui pendant tant

d'années n'ont donné que des exemples d'honnêteté, et qui te

conjurent de ne pas renverser en un jour l'oeuvre de toute une

suite de générations, reviens. Je t'attends. Je serai là. Je

t'aiderai. J'ai confiance que, toi revenu, tout peut encore se

réparer. Car tu n'est pas coupable. Il est impossible que tu le

sois. À ta lettre je vois bien que ce n'est pas toi. Et, s'il y a

du danger pour toi, reviens quand même. Il serait juste que ce fût

ton tour de souffrir, et tu ne serais pas assez lâche pour t'y

dérober.

"J'ai fini. Je voudrais tant t'avoir convaincu. Pourtant, si

_elle_ était plus forte que nous, si malgré nos sacrifices et

notre peine, tu ne devais pas revenir maintenant, je t'attendrais

encore. Je t'attendrais toute ma vie. Elle est à notre père et à

toi. Sache que jamais je ne t'abandonnerai. Ne l'ai-je pas promis

à maman? Tu as été sa dernière pensée. Et si ma lettre te

désespère, souviens-toi qu'elle t'a recommandé le courage,

rappelle-toi cette parole de notre père: Tant qu'on est pas mort,

il n'y a rien de perdu.

"Adieu, Maurice, je t'embrasse. Ta soeur.

"MARGUERITE."

La tristesse et la honte qui s'étaient emparées de Maurice après

les demi-révélations de sa maîtresse, que pouvaient-elles

signifier auprès du torrent de douleur que précipitait en lui la

lettre de Marguerite? Comment y résisterait-il, lui qui, seulement

pour un infamant soupçon, avait entendu quelques instants l'appel

de la mort? À ses pieds, le lac l'invitait pareillement, lui

offrait l'oubli, le silence, la paix, et il ne le voyait même pas.

C'était l'appel de la race qui retentissait dans sa poitrine, et

voici qu'au lieu de faiblir, il ramassait toutes ses forces pour

faire face au désastre qui venait l'accabler. La pensée de la mort

est naturelle aux amants dès qu'ils conçoivent des doutes sur

l'éternité de leur bonheur. Or, il ne s'agissait plus de son

bonheur, chose individuelle dont il se croyait le maître, à la

perte de quoi il se croyait le droit de ne pas survivre s'il en

jugeait ainsi. Avec lui, sa famille tout entière était en cause.

Il ne s'appartenait plus. Qu'il le voulût ou non, il subissait une

dépendance, et l'isolement qu'il avait créé autour de lui n'était

que chimère et vanité. Mais en même temps qu'il perdait

l'éternelle illusion des amants pour qui l'amour est solitude et

se passe de tout commerce avec le reste du monde, il puisait

réconfort comme on puise à un réservoir d'énergie dans la

solidarité même qui s'imposait avec une autorité si puissante.

Sa plus cruelle souffrance fut de ne pouvoir pleurer sa mère

librement, exclusivement. Il envia les fils qui, devant un

cercueil, se livrent, sans retour sur eux-mêmes, à leurs regrets.

N'avait-il point sa part dans cette fin dont aucun pressentiment

ne l'avait averti? Il se souvenait que le médecin ne condamnait

pas la malade, qu'il attendait le salut d'un régime de

tranquillité et de repos. Comment cette frêle existence eût-elle

résisté à la tempête?

Et la tempête qu'il avait déchaînée en partant avait ravagé,

détruit le foyer. C'était la dispersion, las Marcellaz partis,

Hubert allant chercher un peu d'honneur pour un nom compromis, et

c'était la menace de ruine avec la vente du vieux domaine. Il ne

restait plus à la maison que son père devenu un vieillard et

Marguerite. Mais Marguerite, pourquoi ne s'était-elle pas mariée?

Son fiancé aurait-il été assez lâche pour la charger de la faute

d'un autre? Elle n'en parlait point dans sa lettre. Elle

s'oubliait elle-même, dans l'énumération de leurs maux. "Ma vie

est à notre père et à toi", lui disait-elle simplement, sans une

autre allusion à son sacrifice. Personne n'avait été épargné,

personne, excepté le coupable qui sous un ciel délicat avait goûté

toute la douceur de vivre.

Car s'il ne méritait point l'ignominieuse accusation lancée par M.

Frasne, il était coupable envers sa famille pour s'être cru libre

de la trahir. Et il accusa sa maîtresse dont l'imprudence l'avait

ainsi déshonoré, dont l'amour l'avait avili. Mais était-ce bien

son amour qui l'avait avili? L'amour qu'il avait tant convoité

pendant sa jeunesse exaltée et studieuse à la fois, qui avait

passé sur son coeur comme ces souffles embrasés que les lyres

légendaires suspendues aux arbres attendaient pour vibrer, il lui

attribuait toute sa sensibilité, comme au vent le son des cordes.

Et il le chargeait des enthousiasmes et des faiblesses dont la

source était en lui-même. Il se rappelait, dans cette course

éperdue qu'il entreprenait à travers sa vie, les yeux, la bouche,

les mouvements d'Édith. À la grâce de ces gestes, aux caresses de

cette voix, à la flamme de ces regards, oui, le chant de son coeur

était suspendu. Il quitterait cette femme; il ne renierait pas son

amour.

Et d'ailleurs, que reprocherait-il à Édith? Du drame lamentable où

toute une race roulait au fossé par sa faute, que soupçonnait-

elle? Rien, assurément. Elle avait pris cet argent comme elles

prennent les coeurs, sans penser à mal, et en croyant exercer un

droit. S'il l'avertissait, elle s'étonnerait, et sans hésiter

reviendrait à Chambéry crier aux juges l'innocence de son amant.

De cette générosité, il ne voulait pas. Il valait mieux qu'elle

demeurât toujours dans l'ignorance et que pour elle-même elle ne

courût aucun risque. Il partirait ce soir... non, pas ce soir,

demain matin, sans l'avoir avertie, après avoir complété sa dot

illégitime afin qu'elle ne manquât de rien.

Mais que deviendrait-elle, ainsi abandonnée? N'avait-il pas aussi

des devoirs envers elle dont l'amour était toute la vie?... Il

essaya d'imaginer son avenir. Il la vit cruellement déchirée, le

maudissant et le pleurant tour à tour, le réclamant au Bois Sacré,

aux chapelles, à tous les témoins de leur tendresse. Il assista

véritablement à son agonie. Pourtant il y avait tant de ressort en

elle, une telle frénésie de vivre, qu'elle résisterait et se

reprendrait. Ne l'avait-il pas vue se dresser contre lui,

frémissante et révoltée, quand il avait parlé de mourir? Oui, elle

se reprendrait, elle résisterait, elle vivrait. Et il se sentit le

coeur serré à la pensée qu'elle serait aimée encore, que peut-être

un jour, plus tard, ce feu dévorant qui la consumait, brûlerait

pour un autre...

"Non, pas cela, soupira-t-il. Je ne veux pas cela."

C'était la dernière lutte. Dès le premier moment, il avait avoué

sa défaite. La mort de sa mère, le suprême appel de sa famille,

l'infamante condamnation qui le frappait ne lui permettaient pas

de discuter. Il ne lui restait qu'à régler les détails de son

départ, à atténuer dans la mesure du possible le malheur d'Édith.

Demeurer avec elle plus longtemps, il ne le voulait pas, et à

peine séparé d'elle par une fragile décision, il souffrait à crier

de douleur...

Elle l'attendait avec impatience sur le pas de l'hôtel. Dès

qu'elle l'aperçut, elle courut à sa rencontre.

--Enfin! murmura-t-elle comme une plainte légère, non comme une

gronderie.

Il essaya de sourire.

--Bonjour, Édith.

Tendre et attentive, elle observait le visage de son amant et

remarqua la trace des larmes.

--J'ai toujours peur, maintenant, quand tu es loin.

--Peur de quoi?

--Peur que tu ne reviennes pas.

--Ma chérie...

--Je sais, reprit-elle gravement. Un jour tu ne reviendras pas.

Dis-moi que ce n'est pas encore?

--Tais-toi, Édith. Je t'aimerai toujours.

--Toujours? quoi qu'il arrive?

--Quoi qu'il arrive.

Elle lui prit la main et d'un mouvement d'adoration la porta à ses

lèvres. Puis, timidement, elle demanda:

--Tu as reçu des nouvelles de France, ce matin. On me l'a dit.

--Oui.

--De bonnes?

Il eut le courage de répondre d'un signe affirmatif. Puisqu'il

gardait sa peine pour lui seul, c'est qu'ils étaient déjà séparés.

Mais elle ajouta:

--Moi, je n'attends jamais de nouvelles. Tu es mon coeur et ma

vie.

Et comme elle le précédait sur la terrasse où leur petite table

était mise à l'abri du vent, il se demanda:

"Aurai-je la force de partir?"

Les Roquevillard · 第 26 / 55 题