Elle éclata de rire

--Lorenzo!

--Tu sais son nom?

--Il me l'a dit. Il m'a fait, en roulant ses yeux blancs, une

déclaration qui m'a beaucoup amusée.

Il s'efforça d'en rire à son tour. Mais quand ils furent installés

dans leur canot, et qu'après deux ou trois coups de rames ils se

furent éloignés du bord, ils éprouvèrent la même impression de

malaise. Ce présent qu'ils ménageaient avec tant d'art, dont ils

écartaient les souvenirs et les conséquences pour en extraire

toute la force, voici que le plus petit incident l'atteignait.

Quelles murailles fallait-il construire à l'amour pour le mettre à

l'abri du monde, ne fût-ce qu'une année? Cet amour, à quoi ils

avaient tout sacrifié, était pressé de toutes parts par la vie et

jusque par les mouvements de leurs coeurs, comme cette île devant

eux était baignée des eaux.

La première, elle eut conscience de leur misère. Elle se leva de

la banquette et se rapprocha de lui. Au lieu de la comprendre, il

lui raconta la légende de saint Jules dont ils ne se souciaient ni

l'un ni l'autre:

--Cette île, autrefois, était un repaire de serpents. Lorsque

saint Jules voulut s'y rendre d'Orta, les pêcheurs refusèrent tous

de lui prêter leurs barques. Alors il étendit sur l'eau son

manteau et se servit de son bâton comme d'une rame.

Dépitée, elle murmura:

--Comme tu es savant!

--Je viens de lire ce miracle.

--Je déteste ton livre.

Il devina pourquoi elle le détestait. Dans ce dernier jour de leur

première année amoureuse qui devait en résumer la douceur, tout

les blessait, tout leur devenait douloureux, et jusqu'aux paroles

les plus innocentes.

Ils abordèrent au pied d'un escalier qui descend à la rive, et

attachèrent leur canot à un cercle de fer fixé dans la grève pour

cet usage. Ils entrèrent dans la vieille basilique romane qui

renferme des fresques byzantines, récemment découvertes sous un

épais crépi, une chaire de marbre noir, un sarcophage et des

fresques de Ferrari et de Luino. Pour l'avoir entrevue d'autres

fois, ils la visitèrent sans plaisir: il faut aux amants des

spectacles toujours neufs, tant ils redoutent les sensations

émoussées, par la crainte instinctive d'une autre lassitude. Ils

préférèrent s'engager dans une ruelle étroite qu'ils ne

connaissaient pas. Tout le sommet de l'île en pente est occupé par

les bâtiments d'un séminaire qui ressemble à une forteresse. Après

un tournant, leur ruelle aboutit à une porte fermée. Ainsi

arrêtés, ils se trouvèrent face à face dans le plus complet

isolement entre de hauts murs dans une île. Pour eux, il n'y avait

effectivement plus qu'eux au monde. N'est-ce pas le désir de tous

les

amants? L'année précédente, ils eussent souhaité pour le reste de

leurs jours une telle solitude. D'un commun accord, ils

s'enfuirent vers le rivage.

Un vieillard pêchait à la ligne en plein soleil. Sous un saule qui

bordait la grève, deux enfants, pieds nus, faisaient des

ricochets. Le long de la côte, des maisons de campagne

apparaissaient entre les branches que dégarnissait lentement

l'automne, et Orta toute blanche se reflétait dans le lac

immobile. Ce spectacle de vie calme, dans le repos de midi, leur

fut un soulagement.

Ils déjeunèrent sur les marches de l'escalier qui conduit à la

basilique. Et après avoir erré sur l'eau une partie de l'après-

midi, en quête d'un site ignoré qui raviverait leurs sensations,

ils regagnèrent le port. Débarqués, ils cherchèrent l'emploi de

leur temps.

--Rentrons-nous à l'hôtel? lui demanda-t-il sur la petite place.

Mais elle protesta contre ce projet de claustration:

--Oh! non. Le soleil est loin encore de la montagne. Revenons par

la grande route, sans nous presser.

La route, après avoir traversé la ville dépourvue de trottoirs,

suit le lac tout en s'élevant peu à peu de niveau et contourne le

Mont Sacré qui, de ses arbres et de ses chapelles, domine la

presqu'île. Elle longe des grilles ou des murs de villas, dont

l'entrée est ornée de palmiers et d'orangers. Devant l'une de ces

villas, toute modeste et même délabrée, qu'ils aperçurent au bout

d'une courte avenue par le portail ouvert, Édith respira une odeur

de roses:

--Attends, dit-elle à son amant. Elles ont tant de parfum, et ce

sont les dernières.

--Entrons. J'en demanderai quelques-unes pour toi.

Ils entrèrent ensemble, et ce fut pour trouver dans le jardin

intérieur un assemblage étrange: des stèles tronquées, des

tourelles de stuc démantelées à demi, des portiques inachevés,

toute la dévastation d'une cité d'art en miniature, mais une

dévastation régulière, organisée en motifs de décoration. Au

milieu de ces pierres symétriquement groupées qui, toutes,

symbolisaient avec une grâce factice les injures du temps, un

petit Amour de marbre, que cernaient des rosiers, se dressait sur

un piédestal, le sourire aux lèvres et bandant son arc.

La jeune femme ne vit que l'Amour parmi les roses:

--Il est charmant, et le jour le caresse.

--C'est bizarre, observait Maurice: nous devons être chez quelque

amateur de monuments funéraires. En Italie, on ne redoute pas

l'accumulation.

Un homme déjà âgé, revêtu d'une blouse blanche, le ciseau du

sculpteur à la main, s'avança à leur rencontre et les salua d'un

geste un peu

trop solennel, mélange d'obséquiosité et de noblesse. Il

s'entretint en langue italienne avec le jeune homme pendant

qu'Édith autorisée cueillait des fleurs. Elle les rejoignit avec

une gerbe dans les mains:

--Voici mon bouquet. Mais je vous offrirai une rose à chacun.

Le propriétaire dépouillé se confondit en remerciements et

formules de reconnaissance qu'elle ne comprit pas. Maurice le

présenta:

--M. Antonio Siccardi. Monsieur est fabricant de ruines

artificielles. C'est un beau métier.

Édith leva sur son amant des yeux interrogateurs.

--Je t'expliquerai, ajouta-t-il.

Quand ils se retrouvèrent sur la route après avoir pris congé de

leur hôte d'un instant, elle s'amusa de cette profession peu

connue, et répéta sur un ton de badinage:

--Fabricant de ruines artificielles?

--Mais oui, pour l'ornement des parcs. Dans les bosquets, à côté

d'un banc, cela fait très bien, une colonne brisée, un arceau

abandonné, ou quelque savante rocaille. J'ai connu au quartier

Latin un brave homme qui fabriquait des toiles d'araignées pour

les vieilles bouteilles qu'on achète le soir même, les jours de

grands dîners.

--Et gagne-t-il beaucoup d'argent avec sa fabrique?

--Beaucoup.

--Ce n'est pas possible.

--Il me racontait justement que tous les nouveaux riches --et ils

sont nombreux-- parvenus de la finance ou du négoce, raffolent de

son art. Ils bâtissent des maisons neuves, eux-mêmes sortent de

terre, mais pour la beauté il leur faut des ruines.

--Bien. Mais l'Amour? Pourquoi l'Amour au milieu de ces affreux

débris? Les roses lui suffisent.

--Aussi l'ai-je demandé au bonhomme.

--Et qu'a-t-il répondu?

--"Il se plaît dans les ruines", m'a-t-il assuré avec un sourire

mystérieux, le sourire de la Joconde que prennent volontiers les

marchands.

--Oui, c'est drôle, conclut-elle. Avec leurs groupes de marbre en

toilette de ville, les Italiens font de leurs cimetières des

salons de modes et ils choisissent des signes de mort pour

l'agrément de leurs jardins...

Lentement ils gravirent le Mont Sacré, qui s'élève d'une centaine

de mètres au-dessus de la ville. Quand ils parvinrent au sommet,

ils y trouvèrent le soir qui ajoutait une douceur secrète au grand

bois de sapins, de mélèzes, de châtaigniers et de pins parasols où

s'abritent de-ci de-là, sur un sol accidenté, les vingt

sanctuaires de saint François d'Assise. Ces petites chapelles,

édifiées entre le seizième et le dix-huitième siècle, sont toutes

d'architecture différente, rondes ou carrées, avec ou sans

péristyle, gothiques ou romanes, le plus souvent byzantines.

Chacune d'elles renferme, en place d'autel, une scène de la vie du

saint, représentée par des personnages en terre cuite, de grandeur

naturelle. C'est un Oberammergau immobile. Un art candide a

présidé à l'installation du pèlerinage. Ainsi les stigmates du

saint lui sont donnés, par le moyen de fils qui joignent ses mains

au plafond où des rayons d'or laissent deviner la présence de

Dieu.

Depuis leur installation à Orta, Édith et Maurice ne passaient pas

de jours sans venir au Mont Sacré. De l'hôtel du Belvédère on y

accède en quelques pas. Entre toutes les chapelles, ils avaient

élu la quinzième dont une tradition attribue le dessin à Michel-

Ange. Elle est de forme cylindrique, avec une coupole et un

pourtour supporté par de grêles colonnettes de granit. Elle leur

rappelait ce Calvaire de Lémenc où leur départ s'était décidé. Les

arceaux de ses voûtes légères, le long de la galerie surélevée de

quelques marches, encadraient successivement toutes les

perspectives du bois tantôt d'autres chapelles dans la verdure,

tantôt la margelle d'un puits, et tantôt, entre les branches, un

pan du ciel, un coin du lac, ou l'île Saint-Jules comparable, avec

son campanile à l'avant, à quelque grand cuirassé échoué dans ce

lac minuscule.

Ils se dirigèrent tout naturellement vers leur chapelle dont ils

gravirent les marches. Les fûts des pins rapprochés d'eux se

profilaient en noir sur le fond rougissant, et de-ci de-là, un des

sanctuaires blancs se détachait sous les arbres comme une maison

amie.

Elle tenait ses roses d'une main. De l'autre elle chercha l'épaule

de son amant.

--C'était un beau soir comme ce soir, soupira-t-elle.

--Quand?

--Il y a un an. Tu ne regrettes rien?

Il détourna les yeux:

--Non.

--Tu ne regretteras jamais rien?

Ainsi pressé, il répondit presque durement:

--Non, jamais.

Elle se pencha davantage pour atteindre ses lèvres, et vit dans

ses yeux un regard lointain qui l'effraya. Ce qui les avait

séparés tout le jour --tout ce dernier jour de leur année de

tendresse-- lui apparut avec évidence. Elle dit enfin ce que la

prudence lui commandait de ne pas dire:

--Maurice, où est Chambéry?

--Là-bas.

Il avait répondu si vite et d'un geste si sûr qu'elle en fut

bouleversée. Il s'orientait donc souvent dans le ciel vers cette

direction; dans son amour il n'avait rien oublié. Des larmes

jaillirent des yeux de la jeune femme. Il n'en demanda pas la

cause, mais tâcha de la consoler avec des caresses:

--Édith, je t'aime tant.

Elle fit une moue désabusée:

--Plus que tout?

--Plus que tout.

--Jusqu'à la mort?

--Oui.

--Pas davantage?

-- C'est impossible.

Avec une ardeur insatiable elle jeta comme un cri:

--Mais je ne veux pas mourir, je veux vivre. M'aimeras-tu autant

demain?

--Pourquoi demain?

--Parce que j'ai peur. Ne vois-tu pas que nous ne pouvons plus

continuer de vivre ainsi?

--Ah! tu l'avoues! Non, nous ne le pouvons plus. L'avenir, le

passé, le monde, nous ne pouvons pas les supprimer. Chaque jour tu

repoussais les explications.

--Tais-toi, Maurice. Tais-toi.

Elle le bâillonna de sa main et de nouveau elle le supplia:

--Demain, demain, je te promets. Je t'obéirai. Tu décideras de

notre sort. Mais pas ce soir. Ce dernier soir est à moi.

Et sa bouche vint prendre la place de sa main.

Le jour décroissait rapidement. Entre les arbres, les traînées

rouges qui bordaient la montagne s'affaiblissaient et les eaux du

lac prenaient une teinte uniforme et grise, à peine traversée et

animée çà et là par un dernier reflet du couchant.

Le premier, il descendit les degrés du péristyle. Il marchait sans

y prendre garde dans la direction qu'il avait montrée du doigt.

Quand il se retourna, il vit sa compagne immobile, entre deux

colonnes. Ainsi, jadis, elle l'attendait au Calvaire. Sa forme

blanche se détachait sur le mur moins clair.

--Comme elle est belle! songea-t-il, vaincu encore une fois.

Elle respirait ses fleurs en regardant le soir. Il se souvint de

leur étrange visite de l'après-midi:

"L'Amour et ses roses."

Il appela:

--Édith ne viens-tu pas? La fraîcheur tombe et tu n'as pas de

châle.

Et tandis qu'elle le rejoignait, il regarda vers le point

d'horizon qui lui représentait son pays et songea:

"Les ruines sont là-bas."

Avec son sourire engageant, l'artiste d'Orta n'avait-il pas assuré

que _l'amour se plaît dans les ruines_?

Les Roquevillard · 第 22 / 55 题