M. Roquevillard mit un peu d'émotion dans sa réponse.

--Elle est anormale, c'est vrai. Mais le temps presse. Je plaide à

la Cour. Tout à l'heure la plainte sera ébruitée. Vous seul la

connaissez et pouvez la suspendre encore, l'anéantir. Je vous en

supplie.

--C'est impossible: je ne puis me rendre chez un plaignant.

--Vous pouvez le faire venir au parquet.

--Soit, dit M. Vallerois. Le moyen est cher, mais sûrement

efficace. Je présenterai la proposition en mon nom, afin que si

par hasard j'échoue, vous ne soyez pas engagé par une offre qui

paraîtrait une acceptation du vol.

--Merci.

Ils se séparèrent. L'avocat rentra dans la salle d'audience où les

conseillers s'impatientaient, et commença de plaider avec sa

lucidité accoutumée. Devant l'ordre serré de son argumentation,

nul ne soupçonna l'angoisse qui le torturait. Mais quand il

s'assit, le vieux lutteur, qui n'était jamais las, sentit une

fatigue extrême, lourde comme le poids inconnu de la vieillesse.

Après la plaidoirie adverse et une courte réplique, il reprit

enfin sa liberté. Il regarda sa montre: elle marquait trois heures

et demie. Pendant ces trois heures d'intervalle, le sort de son

fils s'était décidé. Il remonta au parquet où l'attendait M.

Vallerois, et comprit immédiatement que le magistrat avait échoué.

--M. Frasne est revenu, expliqua celui-ci. Vous aviez raison il se

venge.

--Il refuse?

--Catégoriquement. Il préfère sa haine à son argent. En vain, j'ai

pesé sur lui de toutes mes forces, invoqué le scandale qui

rejaillirait sur sa femme, parlé même du manque de preuves. Il m'a

répondu que, si je ne mettais pas en mouvement l'action publique,

il se constituerait partie civile devant le juge d'instruction.

C'est son droit, et sa résolution est inébranlable.

--Et si je tentais, moi, de le fléchir? Nous étions en bonnes

relations.

--Cette visite serait inutile, pénible et même compromettante. Je

ne vous y engage point. Je lui ai parlé de votre famille, de vous.

Il m'a répliqué: "Son fils m'a arraché le coeur. Tant pis si les

innocents paient pour les coupables."

M. Roquevillard réfléchit un instant, s'inclina devant ce conseil

dont il approuva l'exactitude, et prenant congé du procureur, il

lui tendit la main:

--Il me reste à vous remercier. Vous m'avez traité en ami, je ne

l'oublierai pas.

--Je vous plains, répondit M. Vallerois touché.

Sa serviette sous le bras, l'avocat regagna sa maison. Il se

hâtait de son pas toujours jeune, portant haut la tête selon son

habitude, mais le visage très pâle. Sous les Portiques, asile des

flâneurs, il croisa des amis qui se détournèrent, tandis que les

passants le dévisageaient avec insistance, avec raillerie. Il

comprit que les clercs de l'étude Frasne colportaient déjà à

travers la ville la honte des Roquevillard. Les Roquevillard:

c'était, depuis des siècles, la première défaillance de la race.

Fallait-il qu'elle fût guettée pour qu'on la répandît avec cette

rancune! Et que de basse envie soulevait donc l'orgueil d'un nom!

La faiblesse d'un descendant détruisait tout un passé d'énergie et

d'honneur qui avait fourni depuis tant d'années des exemples

virils. Et ceux qui s'en réjouissaient ne comprenaient-ils point

que cet écroulement les atteignait?...

Il se redressa et ralentit sa marche. Personne ne supporta son

regard. Se raidissant dans le mépris, il songeait, tandis qu'il

faisait face à l'orage: "Chiens, aboyez à distance. Mais

n'approchez pas. Tant que je serai vivant, je protégerai les

miens, je les couvrirai de ma force. Et vous ne me verrez pas

souffrir."

Devant sa porte, il fut absorbé par M. de la Mortellerie, son

voisin de campagne. Devrait-il subir déjà des condoléances et des

sympathies? Encore ce maniaque, en le recherchant, se montrait-il

le plus humain. Le vieux gentilhomme lui montra le château que

baignait la lumière du soir.

--À la réception de l'empereur Sigismond, en 1416, lui confia-t-il

mystérieusement, le duc Amédée VIII donna dans la grande salle un

banquet dressé par Jean de Belleville, l'inventeur du gâteau de

Savoie. Les viandes étaient dorées, chargées d'ornements et de

banderoles aux armes des convives, et chacun recevait les mets qui

lui étaient destinés en portion simple, double ou triple suivant

son rang. J'aime cette distinction: il faut manger, non pas selon

son appétit, mais selon son importance.

--Une portion m'eût suffi, répliqua M. Roquevillard en abandonnant

le fâcheux.

Il ne pouvait, lui, tromper le présent avec les souvenirs du

passé. Il disparut sous la voûte, monta l'escalier, et gagna son

cabinet en évitant la chambre de sa femme toujours alitée. Mais

celle-ci, l'ayant entendu, le fit appeler dans l'espoir qu'il lui

donnerait des nouvelles de leur fils. Il la trouva seule, assise

sur son lit, dans l'ombre du jour qui tombait.

--Marguerite est sortie, murmura-t-elle, et, osant à peine

formuler cette demande, elle ajouta:

--Tu ne sais rien de Maurice?

--Non, rien. De longtemps, sans doute, nous ne saurons rien.

--Comme ta voix est dure, François! reprit la malade. Cette femme

l'a ensorcelé, comprends-tu, le pauvre enfant.

--La faiblesse est une façon d'être coupable.

Frappée de cet accent rigide, elle tourna le bouton de la lumière

électrique, et vit son mari comme atteint d'une vieillesse subite,

si pâle et les yeux si creusés, qu'elle pressentit le danger.

--François, supplia-t-elle, il y a autre chose que tu me caches.

Ne suis-je plus comme autrefois ta compagne pour qui tu n'avais

pas de secrets?

Il s'avança vers le lit:

--Mais non, chère femme, il n'y a rien de plus. La désertion de

notre fils, n'est-ce pas assez?

Redressée et les bras tendus, elle reprit sa supplication.

--Je lis dans ton regard une menace terrible qui pèse sur nous. Ne

m'épargne pas comme la nuit dernière. Parle: j'aurai du courage.

--Tu t'exaltes sans cause; il n'y a rien.

--Je te jure que j'aurai du courage. Tu ne me crois pas?

--Valentine, calme-toi.

-- Attends, tu vas me croire.

Et joignant les mains, la vieille femme que la maladie accablait

invoqua à voix haute la force de Dieu. Dans le visage exsangue et

émacié, sans reflet de vie, les yeux brillaient d'une ardente

flamme.

--Valentine, dit-il doucement.

Elle se tourna vers lui comme transfigurée:

--Maintenant, dit-elle, maintenant, parle. Je puis tout entendre.

Est-il mort?

--Oh! non!

Elle avait eu le même cri que lui. Subjugué par cette foi qui

animait sa femme, il lui confia la redoutable accusation qui les

atteignait dans leur chair. Avec indignation, elle la repoussa.

--Ce n'est pas vrai. Notre fils n'est pas un voleur.

--Non. Mais pour tout le monde il le sera.

--Qu'importe, s'il ne l'est pas en réalité. Et cela, je le sais,

j'en suis sûre.

Mais d'un geste coupant, M. Roquevillard résuma le désastre:

--Il nous déshonore.

C'était le crime contre la race que, chef de famille, il jugeait,

tandis que la chrétienne songeait à la conscience.

--Dieu, déclara-t-elle avec solennité, ne nous abandonnera pas.

Comme elle prononçait cet unique mot d'espoir, Marguerite entra,

bouleversée et luttant contre son trouble. Elle regarda son père

et sa mère, les vit unis dans la même douleur, et, comme un

torrent qui renverse un barrage, elle brisa la contrainte qu'elle

s'imposait et se livra à ses sanglots.

Mme Roquevillard l'attira sur son coeur:

--Viens vers moi.

--Qui t'a fait du mal? lui demanda son père.

Avec une surexcitation fébrile, elle domina sa détresse:

--On nous insulte.

--Qui?

--Je viens de chez Mme Bercy. Raymond était là. Elle m'a dit:

"Vous avez un joli frère." C'était mal de sa part. Moi je baissais

la tête. Elle a repris: "Vous savez ce que racontent les clercs de

l'étude Frasne?" Je me taisais toujours. "Ils racontent que votre

frère ne s'est pas contenté de la femme." --" Maman! " a crié

Raymond faiblement. Moi, j'étais déjà debout. Achevez, madame,

vous le devez. " Elle a osé achever: "Il a emporté la caisse."

Alors j'ai dit: "Je vous défends d'insulter mon frère." Et à mon

fiancé, j'ai ajouté: "Vous, monsieur, qui ne savez pas me protéger

chez vous, je vous rends votre parole." Il a voulu me retenir,

mais je n'ai plus rien écouté, et me voilà.

--Chère petite! murmura sa mère en l'embrassant.

--Ah! se récria M. Roquevillard redressé sur les têtes jointes de

sa femme et de sa fille, on condamnera donc toujours sans

entendre.

Mais déjà Marguerite oubliait son malheur personnel pour le

malheur commun. Elle se releva et vint à son père qu'elle fixa

dans les yeux:

--Vous en qui j'ai confiance, répondez-moi ce n'est pas vrai,

n'est-ce pas?

--C'est faux! assura la malade.

-- Je l'espère, dit le chef de famille. Mais toutes les apparences

sont contre lui, et il risque d'être condamné.

--Condamné?

--Oui, condamné, répéta l'avocat, et nous tous avec lui qui

portons le même nom, venons du même passé et marchons vers le même

avenir.

D'un geste, il parut protéger les deux femmes en larmes et menacer

le déserteur:

--Un instant de faiblesse suffit à briser l'effort de tant de

générations solidaires. Ah! que là-bas, dans sa fuite honteuse, il

mesure l'étendue de sa trahison: les fiançailles de sa soeur

rompues, l'avenir de son frère atteint, la santé de sa mère

ébranlée, notre fortune compromise, notre nom taché et notre

honneur sali! Voilà son oeuvre. Et cela s'appelle l'amour!

Qu'importe qu'il n'ait pas dérobé une somme d'argent? À nous, il

nous a tout volé. Aujourd'hui que nous reste-t-il?

--Vous, s'écria Marguerite. Vous le sauverez.

--Dieu, dit Mme Roquevillard qui retrouvait dans le malheur une

étrange sérénité. Ayez confiance: les mérites d'une race ne sont

jamais perdus. Ils rachètent les fautes des coupables...

Les Roquevillard · 第 19 / 55 题