LE CALVAIRE DE LÉMENC

Au sortir de la maison paternelle, Maurice Roquevillard traversa

la ville et monta tout droit au calvaire de Lémenc, où Mme Frasne

lui avait donné rendez-vous.

Le choix de ce lieu était déjà un défi à l'opinion: il domine

Chambéry, et de partout on l'aperçoit. C'était jadis un rocher nu,

d'une importance stratégique si considérable qu'on y avait

installé, du temps des anciens ducs, un signal à feu pour

correspondre avec le signal de Lépine et la Roche du Guet, cimes

avancées, redoutables sentinelles qui commandaient la frontière

française. On y accède aujourd'hui par un chemin montant qui part

du faubourg de Reclus, au-dessus des lignes ferrées, et longe d'un

côté les hauts murs d'un couvent, de l'autre de chétives maisons

populaires à un étage. Au sortir de ce défilé, on débouche dans la

campagne, et l'on découvre en face de soi la petite colline

couronnée, non plus d'un artifice de guerre, mais d'une chapelle

qui se détache sur le fond clair et lointain de la chaîne du

Revard et du Nivolet. Dès lors, le sentier est à découvert. Une

mince bordure d'acacias le protège insuffisamment. Taillé à même

la pierre, il foule une herbe maigre. Un chemin de croix

incomplet, aux niches vides, l'accompagne dans son ascension.

C'est une promenade abandonnée, et si l'on y est vu de loin, on

n'y rencontre jamais personne.

La petite chapelle du Calvaire, d'architecture byzantine, se

compose d'un dôme et d'un péristyle supporté par quatre colonnes

et surélevé de quelques marches. Un archevêque de Chambéry y fut

enseveli en 1839. Son tombeau est creusé dans le roc, mais

l'intérieur du monument est vide.

Dès la première station au bas du sentier, Maurice distingua une

forme humaine assise sur l'escalier, entre les colonnes. Elle

l'attendait. En vain, à côté de lui, les branches d'or pâle des

acacias égalaient-elles en légèreté les fleurs de mimosa; en vain

les montagnes violettes se fondaient-elles devant lui à la lumière

d'automne il ne voyait qu'elle au pied du Calvaire qui

l'encadrait. Les coudes aux genoux, elle supportait son visage

dans ses deux mains ouvertes, qui paraissaient roses et

transparentes au soleil. Immobile, elle le regardait venir de ses

yeux de feu. Il se hâtait à en perdre le souffle. Quand il fut

près d'elle, elle se leva d'un seul mouvement imprévu, comme en

ont ces fauves nonchalants dont on devine tout à coup les muscles.

--J'ai eu peur que tu ne vinsses pas, dit-elle, et ma vie

s'arrêtait.

--J'ai été retenu, Édith.

Il était si bouleversé qu'elle ne lui adressa pas de reproches.

Elle le prit par la main et l'emmena derrière la chapelle. Là,

elle lui montra l'herbe plus grasse et l'ombre favorable.

--Asseyons-nous, veux-tu? Il ne fait pas froid. Nous serons bien.

Ils s'installèrent côte à côte, appuyés au mur du Calvaire qui les

séparait de Chambéry et du monde. Ils ne voyaient en face d'eux

que les pentes du Nîvolet en pleine clarté. Elle se pelotonna

contre lui, toute caressante.

--Je t'aime tant, murmura-t-il comme une plainte.

Leur amour n'était-il pas douloureux et délicieux ensemble? Ils se

tutoyaient cependant, ils n'étaient pas amants. Elle s'écarta un

peu de lui pour mieux le voir.

--Tu as souffert? Est-ce à cause de moi?

Il résuma brièvement la scène qu'il avait eue avec son père, et

qui impliquait la découverte de leurs amours, de plus grandes

difficultés futures, et il ajouta:

--Qu'allons-nous devenir?

Elle répéta:

--Oui, qu'allons-nous devenir? Notre secret n'est plus à nous, et,

moi, je ne sais plus le cacher.

--Notre secret n'est plus à nous, reprit-il amèrement à son tour,

et toi, tu n'as jamais été mienne.

Elle posa la tête sur la poitrine du jeune homme, et de sa voix

aux inflexions si câlines qu'elles appuyaient sur le coeur comme

les doigts sur un clavier, elle s'appliqua, en le berçant, à le

soumettre:

--Ose dire que je ne suis pas tienne. Quand me suis-je refusée,

méchant? Veux-tu partir? Je suis à toi. Tu es si jeune, et moi

j'ai trente ans bientôt. Trente ans, et mon amour, qui est ma vie,

ne date que de quelques mois: je t'ai regardé, il y avait du

soleil sur toi, et je suis sortie de l'ombre pour te rejoindre. Un

jour, je te dirai mon enfance, et ma jeunesse et mon mariage, et

ce sera pour voir tes larmes.

--Édith!

--Ah! celles pour qui le mariage est une porte de lumière et non

une porte de prison ont beau jeu à mépriser nos faiblesses! Quand

le destin les comble, l'ont-elles plus que nous mérité? Mais elles

ne se posent jamais une telle question. Le bonheur leur était dû

sans doute. Elles ne font même rien pour le garder, et s'il leur

arrivait de le perdre, elles accuseraient le sort avec fureur sans

un retour sur elles-mêmes.

--Édith!! je t'aime et tu n'es pas heureuse.

Se soulevant, à demi, elle lui entoura le visage de ses mains dans

un geste d'adoration:

--Donne-moi un an de ta vie pour toute la mienne. Veux-tu? Viens,

partons, oublions... Je ne veux plus mentir... Je ne veux plus

appartenir à un autre. Je ne peux plus, puisque je suis à toi.

D'un bond, elle fut debout. En arrière de la chapelle, non loin

d'eux, la roche descendait à pic sur la route d'Aix. Elle

s'approcha du bord pour narguer le vide.

--Édith! cria-t-il en se redressant.

Elle revint à lui, calmée et souriante.

--J'aime le vertige, mais je ne le sens que là, dit-elle en

reprenant sa place près de lui.

Ce fut pour recommencer de tourmenter l'avenir:

-- Notre secret est à tout le monde. Mon mari le saura bientôt. Il

s'en doute déjà. Il m'aime à sa manière, qui me révolte. Je suis

sûr qu'il nous épie. Il se vengera. Il combinera lentement sa

vengeance, comme tout ce qu'il entreprend.

-- Écoute, Édith; il faut divorcer.

--Divorcer, oui, j'y ai pensé. Et si mon mari s'y oppose? Et il

s'y opposera. Et puis, un divorce, c'est toujours un an, deux ans,

peut-être plus. On m'obligera à une résidence chez des parents,

loin d'ici. Toujours attendre. Encore deux ans de réclusion j'en

sortirais toute vieille. Je serais séparée de toi. Séparée de toi,

comprends-tu? Je suis renseignée, tu vois c'est impossible.

Ils se turent. Dans le silence qui les environnait, appuyés l'un à

l'autre, ils entendaient l'appel sourd de leurs êtres. Un

frôlement, le long du mur, prés d'eux, les fit tressaillir.

--On vient, murmura-t-il.

-- Restons, répondit-elle impérieusement.

Ils restèrent. Leur destinée se jouait en eux-mêmes et déjà ne

dépendait plus des autres. Mais leur témoin n'était qu'une chèvre

qui broutait l'herbe rare. Une fillette la suivait avec une gaule:

elle les considéra d'un oeil stupide et continua son chemin. Et

ils regrettèrent que leur imprudence n'eût pas entraîné de suites

irréparables.

Le temps passait, et lui ne se décidait point. Reprendraient-ils

leurs chaînes plus lourdes, en descendant la colline, ou les

briseraient-ils, incapables d'accepter de nouvelles précautions?

Elle se coula tout contre lui, cherchant à lire dans ses yeux:

-- Tes yeux, tes chers yeux, pourquoi fuient-ils mon regard?

--Je ne sais pas, soupira-t-il en les fermant à demi, pris de

vertige comme tout à l'heure lorsqu'elle défiait le vide.

Elle l'embrassa sur les paupières avec ces mots dont la douceur

enveloppait une audacieuse décision:

--Ces jours dorés, ces jours d'automne, je sens mon coeur qui se

brise. Chaque soir qui descend m'est cruel comme un bonheur qui

m'est volé. Je partirai ce soir, le sais-tu?

À cette fin inattendue il tressaillit et se dégagea de son

étreinte:

--Tais-toi, Édith.

--Ces jours derniers, quand je te le disais, tu croyais à de

vaines menaces. Maurice, tu te trompais, je partirai ce soir.

D'autres fois, elle l'avait tenté ainsi, et toujours il avait

écarté ce projet comme irréalisable, allant jusqu'à lui offrir de

partir le premier, et de l'appeler à lui, dans la suite, dès qu'il

aurait obtenu à Paris quelque situation. Inquiet, effaré,

suppliant, devant ce nouvel assaut plus vif que tous les autres et

plus immédiat, il s'efforça de la retenir encore.

--Tais-toi. Je reste, moi, et je t'aime.

Pour la troisième fois, autoritaire et exaltée, elle répéta:

--Je partirai ce soir. À minuit passe le train d'Italie. À minuit,

je serai libre.

Il se tordit les mains de désespoir.

--Tais-toi.

-- Libre de crier mon amour. Libre, si tu n'es pas là, de goûter

cette joie nouvelle de pleurer sans contrainte. Libre de t'adorer,

si tu viens.

--Par pitié, ne me tente plus.

--J'étouffe dans ta ville. Vos maisons historiques sentent le

moisi. J'étouffe de tendresse, vois-tu. Ici, nous serons toujours

séparés. Je veux jouir de ma douleur, si tu ne viens pas; si tu

viens, je veux respirer la vie. Viendras-tu?... Viendras-tu ce

soir?

Elle acheva de l'étourdir avec des baisers, et il promit.

Un instant elle savoura son triomphe en silence, puis murmura:

--J'ai oublié tout mon passé.

Elle l'entraîna hors de leur retraite, devant le Calvaire, au

soleil. À quoi bon désormais se dissimuler? Ils virent dans un

éblouissement, sous un ciel net, les formes radieuses et diverses

de la terre. C'était, devant eux, à l'extrémité de l'horizon,

comblant tout l'espace vide que laissent entre leurs masses noires

le Granier et la Roche du Guet, la dentelle légère des Alpes

dauphinoises, --les Sept-Laux, Berlange, le Grand-Charnier-- que

la première neige avait poudrées et que l'heure du jour teintait

de rose. Moins éloignées et plus à droite, les pentes boisées du

Corbelet et de Lépine, entre lesquelles se creuse le val des

Échelles, portaient, comme une toison rousse, leurs buissons et

leurs forêts incendiés par l'automne. Devant ces chaînes de

montagnes s'étageait la guirlande des coteaux délicats, les

Charmettes, Montagnole, Saint-Cassin, Vimines, dont les courbes

molles, les ondulations nonchalantes reposaient le regard. Des

coulées de lumière se glissaient dans leurs replis, jaillissaient

en poussière entre leurs ombres. Les flèches aiguës des clochers,

les peupliers d'or vert servaient de points saillants au décor.

Dans la plaine, Chambéry sommeillait. Et tout près enfin, au bas

de la colline, une vigne d'or mat et d'or rouge jetait, comme un

cri de joie, sa note éclatante.

--Montre-moi l'Italie, demanda-t-elle.

D'un geste négligent il désigna leur gauche. Mais au lieu de

suivre la direction de son bras, elle se tourna vers lui. De lui

voir un visage d'angoisse, elle demeura interdite. Elle avait

compris. Elle pouvait, elle, admirer, comme un touriste qui passe,

cette exaltation de la nature. Son compagnon ne la sentait pas

ainsi. N'était-ce pas le suprême effort que tentait son pays pour

le retenir? Là-bas, il reconnaissait la Vigie, et voici que les

souvenirs de son enfance, de son enfance toute claire et limpide,

se levaient de terre comme des oiseaux pour, venir à lui. Plus

près, c'était, désignée par le voisinage du château, la maison, ce

que chacun de nous appelle, tout petit, _la maison_, comme s'il

n'y en avait qu'une au monde.

Dans les yeux de Maurice, elle suivait ce dernier combat avec une

sorte d'envie, elle qui n'avait rien à sacrifier. Après un soupir,

elle lui toucha l'épaule.

--Écoute, dit-elle, laisse-moi partir seule.

Mais il supporta malaisément de se sentir deviné jusque dans les

plus obscures protestations de son être intime, et les plus

instinctives.

--Non! non! Tu ne m'aimes donc plus?

--Si, je t'aime!

Elle lui sourit d'un sourire infiniment tendre qu'il ne vit pas.

La flamme de ses yeux se voila. Femme d'aujourd'hui, affamée de

sincérité et de vie personnelle, soudainement impatiente après

neuf ans de patience muette, elle était décidée, coûte que coûte,

à profiter de l'absence momentanée de son mari pour s'évader hors

de la prison du mariage. Son romanesque départ était

minutieusement préparé dans ses conditions pratiques et dans le

choix de l'heure. L'irritation favorable de Maurice le livrait

presque à sa merci. Mais comment témoignerait-elle à son amant le

plus d'amour en l'associant à sa destinée inévitable et

dangereuse, ou bien en le laissant à son milieu naturel? Avant de

l'aimer, elle ne trouvait pas son existence insupportable. Il

avait soufflé en elle, sans le savoir, l'esprit de révolte.

Comment se séparerait-elle de lui? L'offre qu'elle venait de lui

faire brisait son propre coeur et cependant elle insista. Jamais

elle ne devait plus rencontrer ce détachement de soi-même que la

passion traverse parfois comme une prairie humide que le soleil

dévorant va sécher.

--Peu à peu, lentement, reprit-elle, tu m'oublierais. Ne proteste

pas. Écoute-moi. Tu es si jeune. Toute la vie est devant toi.

Laisse-moi partir.

Mais il se révolta de cette injurieuse condescendance. Qui pouvait

le retenir? Sa raison --une raison de vingt-quatre ans-- ne lui

avait-elle pas révélé le droit de chacun au bonheur?

--Je ne veux pas de la vie sans toi.

--Je resterai, dit-elle encore, si tu le préfères. J'apprendrai à

mieux mentir, tu verras. Quand on aime, toutes les lâchetés sont

permises pour son amour.

C'était une proposition trop tardive. Cette fois elle le savait et

guettait un refus. En le recevant, elle s'abattit sur la poitrine

de son ami qui murmura:

-- Je t'aime jusqu’à mourir.

--Seulement? Moi, c'est bien davantage.

--C'est impossible.

--Oh! si. Jusqu'au crime.

Et sans transition, elle jeta négligemment:

--Ce soir, j'emporterai ma dot.

Il se souvint des doutes de son père:

--Ta dot?

-- Oui. Elle est inscrite dans mon contrat. Ne te l'ai-je pas

montré?

--Tu n'as pas le droit de la prendre. Un jugement te la rendra.

--Ce qui est à moi, je l'abandonnerais à mon mari? Et de quoi

vivrions-nous?

--Ce soir, Édith, j'aurai quelque argent. Puis j'obtiendrai une

situation à Paris. Un de mes camarades dont le père dirige une

grande compagnie m'a promis de me faire réserver une place au

contentieux. Ces temps derniers, je lui ai rappelé sa promesse à

tout hasard.

Elle ne découragea pas ce candide optimisme:

--Oui, tu travailleras. Nous irons à Paris, plus tard. Mais ce

soir, c'est pour l'Italie que nous partons.

--Pourquoi?

--N'est-ce pas le pèlerinage obligatoire des voyages de noces?

Elle inclina la tête avec modestie. Dans sa souplesse, elle parut

instantanément une jeune fiancée, cette femme de trente ans dont

le visage pouvait passer d'un air de désenchantement à une

expression de grâce enfantine; et qui était avide de mordre à la

vie comme à ces fruits verts dont la seule vue agace les dents.

L'ombre, déjà, envahissait la plaine. Devant eux, les plans du

paysage s'accentuaient, tandis que s'empourpraient les teintes

d'or. Elle souffrait de ces trop beaux soirs d'octobre comme d'un

désir:

--Demain, dit-elle, demain.

Il fit un pas en avant, et tournant délibérément le dos au décor,

il la regarda, elle seule, qui s'appuyait à une colonne sous le

péristyle de la chapelle. N'était-elle pas désormais sa patrie?

Ce leur fut une sorte de revanche prise contre la ville que de

descendre ensemble la colline de Lémenc jusqu'au pont du Reclus,

avec le risque de rencontrer des personnes de leur connaissance.

--Cinq heures bientôt, dit-elle au moment de le quitter. Encore

sept heures.

L'espoir avivait la flamme de ses yeux tandis qu'il entrevoyait,

lui, avec dégoût, ces heures cruelles où il devrait tromper sa

famille. Elle le devina et s'apitoya sur le sort de son amant,

afin de détruire par avance les influences qu'elle redoutait:

-- Pauvre enfant, sauras-tu mentir tout un soir?

Il tressaillit de se sentir découvert, et lui répéta, non sans

âpreté, des paroles qu'elle avait prononcées:

--Il n'y a plus de lâchetés quand on aime.

--C'est horrible, reprit-elle, tu verras. Tu comprendras ma honte

et ma fatigue. Moi, je mens depuis que je t'aime. Courage. À ce

soir.

Avant de rentrer, il fit en hâte quelques démarches pour emprunter

l'argent nécessaire. De son grand-oncle Étienne Roquevillard,

vieil original qui passait pour avare, et de sa tante Thérèse,

pieuse et aumônière, il obtint des subsides, un millier de francs

environ, plus cinq cents de sa soeur, Mme Marcellaz, et autant de

son futur beau-frère, Raymond Bercy. Il dut invoquer l'obligation

de dettes contractées au cours de ses années d'études. Cette ruse

lui procura une humiliation qu'il offrit à son amour, mais sans y

trouver l'apaisement. Cependant il ne réfléchit pas que tous les

étrangers auxquels il s'était adressé avaient refusé de lui porter

secours, tandis que sa famille, avec tendresse ou d'un ton bourru,

s'empressait de l'aider dans sa gêne imaginaire.

À six heures, il revint à l'étude Frasne comme les clercs en

fermaient la porte.

--J'ai une lettre ou deux à écrire, leur dit-il, je me charge des

verrous.

Il écrivit en effet à ses relations les plus influentes pour leur

demander sans délai une place d'un bon rapport à Paris. Lauréat de

tous les concours, il comptait sur la recommandation de ses

anciens professeurs de droit. Il ne s'était jamais heurté aux

difficultés de l'existence et, confiant dans sa valeur, il ne

doutait point de les vaincre aisément. Où lui répondrait-on? Il

hésita, puis donna cette indication: _Milan, poste restante_.

Par ces préparatifs qui occupaient son activité, il avait réussi à

tromper son regret de partir. Il le retrouva, aigu et poignant,

quand il lui fallut une dernière fois passer le seuil de la maison

paternelle. Il s'y glissa furtivement, fut aussitôt signalé, mais

s'enferma dans sa chambre. Marguerite vînt l'y chercher au moment

du dîner et le trouva la tête dans les mains, sous la lampe, si

absorbé qu'il ne l'avait pas entendue frapper. Elle lui prit les

poignets avec affection, et cette caresse le fit sursauter.

--Maurice, quel chagrin as-tu?

-- Je n'ai rien.

--Je suis ta petite soeur et tu ne veux pas me confier tes ennuis.

Qui sait? Je ne te serais pas inutile.

Pour expliquer son air de souci qu'il ne pouvait nier, il invoqua

ces prétendus embarras d'argent qu'il venait de raconter à

diverses reprises. La jeune fille aussitôt l'arrêta.

--Attends une minute.

Elle s'éclipsa et quand elle reparut peu après, triomphante, elle

déposa devant lui un beau billet bleu de mille francs:

--Est-ce assez? Père m'en avait donné trois pareils pour mon

trousseau. Il me reste heureusement celui-là.

--Tu es folle, Marguerite. Je n'en veux pas.

--Si, si, prends-le, je suis si contente. Quelques chemises de

moins ne m'appauvriront guère.

Elle riait, et lui, les nerfs tout vibrants, se sentait des larmes

au bord des paupières. Par un grand effort il réussit à se

contraindre, et se contenta d'attirer la jeune fille sur son

coeur, --sur ce coeur qui n'appartenait donc pas tout entier à Mme

Frasne.

--Aime-moi toujours, murmura-t-il, quoi qu'il arrive.

Elle leva sur lui des yeux interrogateurs. Mais, retenue par sa

propre générosité, elle n'osa pas lui réclamer un secret en

échange, et, l'emmenant à la salle à manger, elle lui glissa

doucement ces mots comme une prière:

--Sois gentil avec père, et je t'aimerai plus encore.

Le dîner se passa sans incident, grâce à la présence de Raymond

Bercy, qui facilita l'entrevue de M. Roquevillard et de son fils.

Dans la soirée, Maurice se retira de bonne heure, sous le prétexte

d'une migraine. Il traversa la chambre de sa mère, qui continuait

de souffrir. L'âme en détresse, il put embrasser la malade dans

l'obscurité. Elle le reconnut à ses lèvres et d'une voix faible

elle l'appela par son nom en lui caressant le visage de la main.

Il étouffa un sanglot et sortit. L'amour lui ordonnait de telles

cruautés.

Il prépara sa valise, qu'il fit légère afin de pouvoir la porter

lui-même à la gare, rassembla dans un portefeuille son argent

personnel, celui de ses emprunts et celui de Marguerite, en tout

un peu plus de cinq mille francs, ce qui, dans son inexpérience de

la vie, lui paraissait une somme importante; plia les quelques

bijoux qui lui appartenaient et dont il pourrait tirer parti, et

la toilette de l'exécution étant terminée, il attendit comme un

condamné à mort l'heure qui lui livrerait sa bien-aimée. Sa

raison, son infaillible raison, le soutenait dans sa décision, et

lui représentait la beauté de vivre librement pour son propre

compte au lieu de prendre rang, comme le dernier de la classe,

dans la chaîne ininterrompue des Roquevillard.

* * * * *

...Rassuré par l'attitude de Maurice et par une demi-confidence de

sa fille, M. Roquevillard s'était endormi sans inquiétude

immédiate, après s'être décidé toutefois à éloigner son fils de

Chambéry. Il s'adresserait à un ancien ami qu'il avait obligé

diverses fois et qui, après avoir beaucoup roulé à travers le

monde et dévoré son patrimoine, s'était installé à Tunis, comme

avocat, y voyait ses affaires prospérer et lui exprimait dans ses

lettres le désir de se reposer ou, tout au moins, de trouver une

aide. À vingt-quatre ans, un tel voyage, une telle vie, n'était-ce

pas, avec la nouveauté, l'oubli, le salut?

Dans la nuit, il crut entendre ouvrir et fermer une porte. Le

silence étant retombé sur la maison, il pensa qu'il s'était trompé

et s'efforça de retrouver le sommeil. Après une lutte assez

longue, il frotta une allumette, regarda sa montre, qui marquait

minuit et demi, se leva et sortit de sa chambre. Au bout du

corridor, une raie de lumière filtrait sous la porte de Maurice.

Il s'approcha, écouta et, ne percevant aucun bruit, il frappa. Il

ne reçut pas de réponse. Après une hésitation, il entra:

--Il aura oublié d'éteindre sa lampe, essayait-il de se persuader,

quand l'anxiété le tenaillait déjà.

Il vit d'un coup d'oeil le lit intact, un tiroir vide. Il rentra

chez lui, s'habilla en hâte et malgré ses soixante années courut

comme un jeune homme vers la gare. L'heure de l'express d'Italie

devait être passée, mais il restait un dernier train dans la

direction de Genève. Un employé qui le connaissait le renseigna.

Maurice était parti _avec elle_. Ils avaient pris leurs billets

pour Turin.

Seul, il poussa un gémissement comme en ont les chênes au premier

coup de hache. Mais, comme eux, il était résistant et contre le

sort il se raidit.

Une race, une famille, une existence même ne sont pas compromises,

ne peuvent pas être compromis par une faute de jeunesse. Il

retrouverait son fils tôt ou tard, il le ramènerait au foyer, ou

bien ce serait la destinée qui se chargerait de ramener l'enfant

prodigue, et, comme dans la parabole, il aurait la faiblesse de

tuer le veau gras à son retour, au lieu de lui adresser des

reproches. Le foyer paternel c'est là qu'on vient panser ses

blessures, là qu'on est certain de ne jamais être repoussé. Un

mari peut abandonner sa femme, une femme son mari, des enfants

ingrats leurs père et mère: un père et une mère ne peuvent pas

abandonner leur enfant, quand tout l'univers l'abandonnerait.

La ville était comme morte sous la lune. Le pas de M. Roquevillard

retentissait dans ce désert. De la rue de Boigne qu'il remontait,

il vit le château dresser devant lui ses tours claires, que la

perspective nocturne allongeait. Sur leur façade, un arbre voisin

dessinait l'ombre de ses feuilles. Dans quelques heures, la cité

muette retrouverait la vie pour jeter ses rires insultants sur ce

drame de famille.

Quand il ouvrit sa porte, une ombre blanche vint à lui. C'était

Marguerite.

--Père, qu'y a-t-il?

À défaut de sa femme, il pouvait avec elle partager le poids de

l'épreuve. Il l'estima assez pour ne lui rien cacher.

--Ils sont partis, murmura-t-il brièvement.

--Ah! soupira-t-elle, ayant compris et se rappelant l'expression

douloureuse de son frère.

De nouveau le père et la fille se serrèrent l'un contre l'autre

dans une angoisse commune. Puis, avec tendresse, il la reconduisit

jusqu'à sa chambre et la quitta sur cette recommandation:

--Laissons dormir ta mère, petite. Elle saura toujours assez tôt

notre peine.

Les Roquevillard · 第 14 / 55 题