À MONSIEUR FERDINAND BRUNETIÈRE

_Mon cher Maître_

_Vous avez ainsi défini la tradition en répondant à ceux qui la

considèrent comme un poids mort, lourd et inutile à traîner_:

_"La tradition, ce n'est pas ce qui est mort; c'est, au contraire,

ce qui vit; c'est ce qui survit du passé dans le présent; c'est ce

qui dépasse l'heure actuelle; et de nous tous, tant que nous

sommes, ce ne sera, pour ceux qui viendront après nous, que ce qui

vivra plus que nous."_

_La connaissance de nos origines nous aide à comprendre notre

destin, et nous ne pouvons être heureux et bienfaisants qu'en nous

développant dans la direction de nos sensibilités naturelles, et

en acceptant de prendre rang dans la chaîne des générations qui

rattache le passé à l'avenir. Loin de comprimer nos puissances

d'agir, la famille et le sol natal leur impriment une direction.

Je me souviens de m'être passionné, en lisant Le Play, pour cette

famille Mélouga, qui défendit avec acharnement son patrimoine,

parce qu'elle confondait son histoire avec celle de la terre.

J'avais rencontré en Savoie tant d'aventures semblables! Mais la

terre et les morts qui préparent notre sensibilité, nous les

emportons dans notre coeur, si nous avons puisé dans la tradition

l'essentiel, c'est-à-dire l'honneur et cette force de vivre que

communique le sentiment de la durée incarné dans la famille._

_J'ai tenté, dans les Roquevillard, d'illustrer ces faits

d'observation. En l'accueillant à la Revue des Deux Mondes, vous

avez donné à cet ouvrage, mon cher maître, l'appui de votre

approbation, et je désire vous exprimer ici la fierté et la

gratitude que j'en éprouve._

Les Roquevillard · 第 3 / 55 题