Mon Dieu! que cette voix du sang est peu de chose, mon bien-aimé

Jacques, abandonnée à elle-même! que ces mots dits tout à coup, à propos

d'un homme que l'on croyait étranger--_c'est ton père!_--ont peu de

puissance, puisqu'en face de cette tombe de mon père à peine refermée,

ton nom prononcé j'oubliai tout! C'est que tu es mon véritable père,

toi! À part la vie matérielle, je te dois tout. Je suis ton enfant, je

suis ton oeuvre, je suis ta création; et avec cela, dans sa suprême

bonté, Dieu a voulu que je pusse être autre chose.

Quand je sortis du cabinet où cet excellent jeune homme venait de

m'apprendre ton passage, j'étais honteuse de moi. J'avais des larmes

dans les yeux; mais, larmes et sourires, tout était pour toi.

Oh! que l'amour est bien ce que tu m'as dit, l'âme de la création tout

entière, le fluide obstiné qui perpétue la vie, et qui des parcelles de

temps de notre vie fait l'éternité des êtres. Nous rêvons Dieu, nous

sentons l'amour; l'amour ne serait-il pas le seul, l'unique, le vrai

Dieu?

Je cachai ma joie dans mon voile. Qu'eût dit la rigide chanoinesse en

voyant ces fausses larmes et ce vrai sourire.

Ainsi je m'étais reprise à espérer. Depuis que nous avions été séparés,

c'était la première fois que j'entendais parler de toi. Le fil de ma vie

presque brisé se renouait, plus ardent que jamais, à l'amour et au

bonheur.

Mais toi, de ton côté, qu'allais-tu faire, pauvre bien-aimé? courir

après une nouvelle déception. Je te voyais reprenant la poste dans

l'espoir de me retrouver à Bourges, te penchant en avant, pressant le

postillon et arrivant dans notre sombre rue, en face de notre triste

maison, pour trouver la maison fermée et apprendre mon départ.

Mais, n'importe! Je me disais, égoïste que j'étais, que toutes ces

secousses-là feraient revivre ton amour comme celle que je venais de

recevoir avait galvanisé le mien.

Le reste de la journée fut consacré à une visite à la tombe du marquis.

Là je retrouvai des larmes. Le général nous permit de mettre une pierre

sur la fosse, avec le nom de celui qu'elle recouvrait.

Mademoiselle de Chazelay s'obstinait à vouloir mettre dessus: _Mort pour

son roi_. Mais le général lui fit observer qu'une pareille inscription

ferait mettre avant vingt-quatre heures la pierre en morceaux par les

soldats de la République.

Nous quittâmes Mayence dans la même nuit, et nous prîmes la route de

Vienne. C'était là que mademoiselle de Chazelay voulait fixer sa

résidence. Elle avait une douzaine de mille francs en or avec elle. Il

ne fallait plus compter sur autre chose. Toute notre fortune était là.

Il était évident que la République héritait des biens du marquis de

Chazelay, émigré pris les armes à la main et fusillé.

Nous partîmes donc pour Vienne, mais nous cessâmes de voyager en poste.

Nous prîmes nos places à une diligence, et je priai tant qu'on laissa

mon pauvre Scipion monter avec nous.

Scipion, c'était le dictionnaire de ma vie passée.

Nous arrivâmes à Vienne, et nous descendîmes d'abord dans le plus beau

quartier de la ville, à l'_Agneau d'or_.

Ma tante confia au maître de la maison qu'elle désirait louer une petite

maison dans un quartier calme et retiré. Trois jours après, une vieille

dame venait nous prendre en voiture et nous conduisait à la place de

l'Empereur-Joseph où elle avait une petite maison garnie.

Cette petite maison nous convenait sous tous les rapports. La

propriétaire en voulait cent louis par an. Ma tante, après longue

discussion l'obtint à deux mille francs, avec faculté de renouveler le

bail d'année en année tant qu'il lui plairait.

À la fin de chaque année elle pouvait résilier, mais l'année commencée

elle devait payer l'année entière.

Nous nous installâmes à Josephplatz.

Aussitôt installée, comme je n'avais plus de femme de chambre pour

m'espionner,--ma tante avait jugé que nous pouvions nous servir seules,

et que par conséquent cette dépense était inutile,--comme je n'avais

plus de femme de chambre pour m'espionner, je t'écrivis une longue

lettre et je la mis moi-même à la poste.

Ni celle-là ni trois autres que j'écrivis n'obtinrent de réponse.

Je me désespérai. M'avais-tu donc oubliée? Cela me semblait impossible.

Hélas! depuis j'ai réfléchi.

Il y avait une double raison pour que mes pauvres lettres ne

t'arrivassent point.

Ne sachant point ton adresse, je t'écrivais:

«À monsieur Jacques Mérey, député du département de l'Indre à la

Convention.»

J'ignorais les défiances du gouvernement autrichien. Mes lettres étaient

décachetées et lues.

Puis celui qui était chargé de ce triste office de lire les lettres ne

jugeait pas à propos de recacheter mes lettres et de leur faire suivre

leur cours.

C'est si peu important pour un indifférent des lettres d'amour!

J'eusse donné la moitié de mon sang pour une lettre de toi!

Et, en supposant même que mes lettres eussent été remises à la poste,

est-ce que la police française eût fait parvenir à _monsieur_ Jacques

Mérey, député à la Convention, des lettres de Vienne.

Cette appellation de _monsieur_, complètement abolie à Paris, sentait

son aristocratie d'une lieue.

J'étais bien malheureuse lorsque ces observations que je fais ici me

furent faites par un vieux savant, notre voisin, avec la femme duquel ma

tante allait faire parfois sa partie de whist.

Une chose qui te fera rire, mon cher Jacques, c'est que ce vieux savant

aimait à causer avec moi, disait-il, parce que j'étais savante.

Moi savante! Hélas la chose que j'eusse dû savoir avant tout c'est que,

pour que mes lettres t'arrivassent, il ne fallait pas écrire à

_monsieur_ Mérey, mais au _citoyen_ Mérey.

Une fois que j'eus trouvé la cause de ton silence, mon Jacques, bien

loin de t'en vouloir, je t'en aimai davantage. Mais ce n'était pas le

tout de t'aimer de mon côté, je voulais que tu m'aimasses du tien.

Or ce point de la cause de ton silence éclairci, tu m'aimais toujours;

que m'importait le reste. Ton amour n'était-il pas tout pour moi.

III

La vie que nous menions, ma tante et moi, à Vienne, ressemblait beaucoup

à celle que nous menions à Bourges.

Nous avions pris une femme pour nous servir; c'était une vieille

Française, dont le mari, domestique d'un attaché d'ambassade, était mort

à Vienne.

Tant qu'il y avait eu ambassade française à Vienne, l'ancien maître du

mari de Thérèse avait aidé la veuve; mais depuis la guerre avec

l'Autriche, l'ambassadeur français avait pris ses passeports, et Thérèse

s'était mise à faire les ménages de ses compatriotes émigrés.

Depuis la mort de mon père, ma tante, tombée dans une espèce de spleen,

ne s'occupait plus ou paraissait ne plus s'occuper de nos amours.

J'étais libre, j'avais ma chambre à moi; j'y demeurais seule tant que je

voulais, et j'avais tout le temps de t'écrire.

Pendant le premier mois de mon arrivée, je t'écrivis toutes les

semaines; seulement ma tristesse était profonde de voir que quoique je

t'adjurasse, au nom des plus douces heures de notre amour, de me

répondre, tu ne me répondais pas; cette fois, je ne pouvais pas même

concevoir l'idée que mes lettres étaient détournées, puisque deux ou

trois fois j'avais mis mes lettres moi-même à la poste.

Vers le troisième mois de notre séjour à Vienne, j'eus une grande

douleur; mon pauvre Scipion s'en allait mourant de vieillesse.

C'était avec toi le seul être qui m'eût véritablement aimée; et lui qui

t'avait quitté volontairement pour me suivre quand le marquis m'avait

enlevée, lui qui était venu avec moi en exil, ne m'aimait-il pas mieux

que toi dont le silence incompréhensible accusait l'oubli?

Si ton silence venait de ta fierté blessée, je le comprenais encore tant

que le marquis vivait; mais, le marquis mort, tu n'avais plus aucun

motif pour ne pas m'écrire; d'ailleurs, ne savais-je point par

l'officier d'ordonnance du général Custine que tu m'aimais toujours?

N'avais-je pas pleuré de joie quand il m'avait raconté tes transports de

joie à la lecture de ma lettre?

Je me dis que sans doute certaine partie de mon cerveau n'avait pas été

suffisamment développée par toi, que le temps t'avait manqué pour

achever mon entière création; que de cette partie incomplète venait le

trouble dans lequel je me perdais.

Scipion ne me quittait plus d'un pas; on eût dit que la puissance de son

attachement pour moi lui avait inspiré la révélation de sa mort

prochaine.

Et moi, en le voyant s'affaiblir de jour en jour, je le regardais

tristement. Scipion c'était le catalogue de toute ma vie. Avant que

personne m'aimât, il m'aimait; quand je n'étais qu'une masse inerte, il

me réchauffait; quand j'étais impuissante à percevoir moralement, je le

percevais physiquement. Il fut, quand la vue me fut donnée, le premier

être que je vis, et quand peu à peu je reçus le mouvement, il fut mon

premier moyen de locomotion; à tous mes souvenirs de toi, il est mêlé,

et ce fut à travers lui en quelque sorte que j'arrivai à toi. Depuis que

nous sommes séparés, pour parler de toi je n'ai que lui; et aujourd'hui

que la mort s'approche, que son regard trouble m'entrevoit avec peine,

si je lui demande où est notre maître bien-aimé à tous deux, il comprend

de qui il est question, et par de douces plaintes arrachées à ton nom il

semble me dire: Pas plus que toi je ne sais où il est, mais comme toi,

tu vois bien que je le pleure.

Les journaux français sont défendus ici; mais comme, grâce à toi,

l'allemand est devenu pour moi une seconde langue maternelle, je lis les

journaux allemands. J'ai vu ton vote dans le procès de ce malheureux roi

dont nous ne nous étions jamais occupés ensemble, dont nous avions parlé

deux ou trois fois à peine, dont j'ignorais presque l'existence. Quand,

au nom de la patrie, on est venu te chercher pour lutter contre son

pouvoir expirant, tu n'as pas voulu voter la peine de mort, coeur

miséricordieux, et tu t'es exposé aux murmures et peut-être à la

vengeance de toute l'Assemblée pour rester fidèle, non pas dans ta

foi,--car je sais ce que tu pensais,--mais dans ton humanité.

Tu n'as aucune idée de la façon dont on s'illusionne ici. Tous les

émigrés passent ici, et dans leur nombre immense nous en voyons

quelques-uns parlant de leur retour en France comme d'une chose

prochaine et sûre; selon eux, la mort du roi, loin de gâter les affaires

de l'émigration, les rend meilleures; si la tête du roi tombe,

disent-ils, toute l'Europe se soulèvera, et il me semble impossible que

la France résiste à toute l'Europe, quoique je désire bien rentrer en

France, puisque rentrer en France ce sera me rapprocher de toi. Je ne

voudrais pas rentrer à ce prix, il me semble que c'est une impiété

d'espérer une pareille chose.

Inutile de te dire que ma tante est au nombre de ceux qui espèrent

rentrer en France de cette façon.

Si je n'étais pas si triste, mon bien-aimé Jacques, je rirais des

étonnements que causent à ma tante les preuves successives et

inattendues de l'éducation que tu m'as donnée.

D'abord, en arrivant en Allemagne, sa grande inquiétude était de savoir

comment elle se ferait comprendre, lorsque tout à coup elle me vit

parler couramment allemand avec les postillons et les aubergistes.

Premier étonnement.

Il y a huit ou dix jours, nous avons visité les serres du palais, qui

sont fort belles. Le jardinier justement est Français, et, reconnaissant

en moi une compatriote, il voulut me faire lui-même les honneurs de

son royaume.

Aux premiers mots que nous échangeâmes, il vit que je n'étais point tout

à fait étrangère à la botanique. Alors il me fit visiter ses orchidées

les plus curieuses; il en avait de magnifiques, dont les fleurs

imitaient des insectes, des papillons, des casques; puis, voyant que je

m'intéressais surtout aux choses mystérieuses de la nature, il me fit

voir sa collection d'hybrides.

Mais l'excellent homme ne connaissait que les hybrides naturelles, fruit

et résultat d'un accident quelconque de la nature; il ne savait point en

faire artificiellement en enlevant les étamines d'une fleur avant sa

fécondation, et en apportant sur le pistil le pollen d'une autre espèce.

Il se plaignait aussi que ses hybrides, quoique fécondes, retournassent

spontanément à la tige maternelle, c'est-à-dire à l'_atavisme_. Je lui

indiquai alors le moyen de combattre ce retour, en redoublant dans les

générations subséquentes une nouvelle aspersion du pollen paternel.

Le jardinier était dans le ravissement; il m'écoutait comme il eût

écouté Koelrenter lui-même. Quant à ma tante, tu comprends, mon

bien-aimé, elle qui est arrivée à l'âge de soixante-neuf ans sans savoir

distinguer une anémone d'une tubéreuse, elle était stupéfaite.

Mais ce fut bien pis lorsque hier, à propos de mon pauvre Scipion, qui

sera mort demain, je me pris avec le confesseur de ma tante, vieux

prêtre français non assermenté, d'une discussion sur l'âme des hommes et

sur celle des animaux, et lorsque j'avançai que c'était l'orgueil humain

qui avait converti en âme l'intelligence humaine plus perfectionnée

grâce à la quantité de matière cérébrale plus considérable contenue dans

le crâne humain que dans le crâne des animaux, et que j'attribuai à

chaque animal une âme en harmonie avec son intelligence. J'essayai

vainement de faire comprendre que la nature n'était rien autre chose

dans son éternelle palpitation que cette chaîne générale des êtres, que

la séve de l'arbre était le sang de l'homme, et que la moindre plante, à

un degré inférieur, avait sa vie sensitive à des degrés de plus en plus

supérieurs, comme le mollusque, comme l'insecte, comme le reptile, comme

le poisson, comme le mammifère, comme l'homme enfin.

Le prêtre m'accusa de panthéisme, et ma tante, qui ne savait pas ce que

c'était que le panthéisme, déclara simplement que j'étais une athée.

Comment se fait-il, ô mon cher maître, comment se fait-il, mon Jacques

bien-aimé, que ce soit nous qui voyons Dieu en toutes choses dans les

mondes qui roulent au-dessus de nos têtes, dans l'air que nous

respirons, dans l'océan que ne peut embrasser notre regard, dans le

peuplier qui plie au vent, dans la fleur qui s'ouvre au soleil, dans la

goutte de rosée que secoue l'aurore, dans l'infiniment petit, dans le

visible et dans l'invisible, dans le temps et dans l'éternité, comment

se fait-il que ce soit nous qu'on accuse d'être des athées, c'est-à-dire

de ne pas croire en Dieu?

Notre pauvre Scipion est mort ce matin. Il en sait maintenant autant que

nous en saurons un jour sur le grand secret, que le tombeau ne révélera

jamais du moment où il n'a pas répondu à la sublime interrogation de

Shakespeare.

Ce matin, ne le voyant pas entrer lorsque l'on ouvrit la porte de ma

chambre, je me doutai ou qu'il était mort, ou qu'il était trop malade

pour venir jusqu'à moi.

J'allai donc jusqu'à sa niche.

Il était vivant encore, mais trop faible déjà pour marcher. Son oeil

était fixé sur la porte par laquelle il s'attendait à me voir paraître.

En m'apercevant, son oeil s'anima. Il fit entendre un petit cri de joie,

sa queue s'agita, il sortit à moitié de sa niche.

Je pris un tabouret et vins m'asseoir près de lui et, voyant qu'il

faisait effort, je lui pris la tête et la posai sur mon pied.

C'était cela qu'il voulait.

Une fois là, l'oeil fixé sur moi, de temps en temps détournant son regard

pour le plonger dans le lointain, comme s'il te cherchait, mais le

ramenant aussitôt vers moi, il ne s'occupa plus qu'à mourir.

En vérité, celui qui donne une âme à l'assassin sans pitié qui égorge

pour quarante sous des femmes et des enfants à la porte d'une prison, et

la refuse à ce noble animal qui, pareil au pécheur privilégié de

l'Écriture, après avoir fait le mal s'est repenti de l'avoir fait, et a

consacré le reste de sa vie au bien et à l'amour, celui-là me semble

non-seulement hors de raison, mais hors d'intelligence.

Mon bien-aimé Jacques, le jour où tu liras ces lignes, si tu les lis

jamais, et que tu te reporteras à leur date, 23 janvier 1793, tu me

trouveras sans doute bien enfantine de m'absorber dans la contemplation

d'un chien qui meurt au moment même où tu te trouves, toi, en face de

l'échafaud d'un roi, au milieu des débris d'un trône qui croule. Mais

tout est relatif: l'amour qu'on porte à son roi, c'est-à-dire à un homme

que l'on n'a jamais vu, à qui l'on n'a jamais parlé, est une convention

sociale, une affaire d'éducation, tandis que l'amitié que je porte à la

pauvre bête qui agonise là sous mes yeux en pensant à moi dans la mesure

de son intelligence, est un sentiment presque d'égal à égal, en

supposant même que Scipion n'ait pas été longtemps mon supérieur.

Quant à ce trône qui croule, il tombe sous la mine incessante de huit

siècles de despotisme, sous la parole de tous les grands philosophes et

de tous les esprits sublimes de notre temps, et ses débris, symboles de

haine et de vengeance, essayent, en roulant vers l'abîme, d'entraîner

avec eux tout ce qu'il y a de courageux, de loyal et de patriotique dans

notre époque.

Notre pauvre Scipion est mort.

Un dernier frémissement d'agonie a parcouru tout son corps, ses yeux se

sont fermés, il a poussé un faible gémissement, et tout a été fini pour

lui.

Ô mort! ô éternité! n'est-ce pas que tu es la même pour tous les êtres

créés, ou du moins pour tous ceux dont les coeurs ont battu, pour tous

ceux qui ont souffert, pour tous ceux qui ont aimé.

Scipion est enterré dans le jardin, et sur la pierre qui le couvre j'ai

gravé le seul mot: FIDELIS.

* * *

Là, malgré lui, Jacques Mérey s'arrêta. Cet homme qui avait vu tant de

grands événements d'un oeil sec, avait senti malgré lui les pleurs

obscurcir son regard; une larme d'Éva avait laissé sa trace sur le

manuscrit; une larme de Jacques tomba près d'elle.

Puis il regarda tristement le lit où elle avait couché, la chaise où

elle s'était assise, la table où elle avait mangé, fit plusieurs tours

dans la chambre, vint s'asseoir sur son fauteuil, reprit son manuscrit

et se remit à lire.

Mais il y avait une grande lacune entre l'endroit où il était arrivé et

celui où le récit continuait.

Il reprenait à la date du 26 MAI 1793.

* * *

Je pars pour la France demain soir. C'est le premier usage que je fais

de ma liberté. Je ne crois pas courir aucun danger, et, si j'en cours,

je les braverai joyeusement en pensant que c'est pour toi que je les

brave.

Ma pauvre tante est morte hier d'une apoplexie foudroyante. Elle faisait

son whist avec deux vieilles dames et son directeur; c'était à son tour

à jouer, elle tenait les cartes et ne jouait pas.

--Jouez donc, lui dit son partner.

Mais au lieu de jouer, elle poussa un soupir et se renversa dans son

fauteuil.

Elle était morte.

Quel bonheur, le 4 juin au plus tard, je serai dans tes bras, car je ne

puis croire que tu m'aies oubliée!

Tu trouveras peut-être étonnant que je n'aie pas une parole de regret

pour la pauvre vieille fille que nous conduirons demain à sa dernière

demeure, quand j'ai employé six pages à te parler de la mort et de

l'agonie de mon chien; mais, que veux-tu, je suis l'enfant de la nature,

je ne sais pleurer que ce que je regrette, et je ne puis, en conscience,

regretter une parente que je n'ai connue que comme ma geôlière.

Voici l'épitaphe que j'ai composée pour elle et dont son orgueil

héraldique serait satisfait, je crois, si elle pouvait la lire.

CY GIT

TRÈS-HAUTE ET TRÈS-PUISSANTE DEMOISELLE

CLAUDE-LORRAINE-ANASTASIE-LOUISE-ADÉLAIDE

DE CHAZELAY,

DE SON VIVANT CHANOINESSE ET SUPÉRIEURE

DES DAMES AUGUSTINES

DE BOURGES.

LE VENT DES RÉVOLUTIONS L'A EMPORTÉE

SUR LA TERRE ÉTRANGÈRE OU ELLE EST

MORTE

LE XXV MAI 1793.

PRIEZ LE SEIGNEUR POUR SON ÂME.

Au revoir, mon bien-aimé, la première fois que je te dirai _je t'aime_,

ce sera de vive voix!

* * *

Oh! la malheureuse enfant! s'écria Jacques Mérey en laissant tomber le

manuscrit; elle sera arrivée le surlendemain du jour où j'aurai quitté

Paris!...

Mais comme l'intérêt croissait pour lui, il le ramassa avec un soupir,

et en reprit avidement la lecture.

IV

Oh! décidément, j'étais maudite avant ma naissance, et la malédiction

écartée un instant par toi est retombée plus pesante sur ma tête.

J'arrive à Paris. Je m'arrête à l'hôtel même de la diligence. Je dépose

mes malles dans ma chambre. Je cours à la Convention, je me précipite

dans une tribune, je te cherche des yeux parmi les députés, je ne te

vois pas; je demande où sont les girondins.

On me montre des bancs vides.

--C'est là qu'ils étaient, me dit-on.

--Qu'ils étaient?...

--Arrêtés! prisonniers! en fuite!

Je redescends avec l'intention d'interroger un député dont la

physionomie m'inspirera quelque confiance.

Je croise un représentant dans le corridor: au moment où je le croise,

une voix appelle: Camille!

Il se retourne.

--Citoyen, lui dis-je, on vient de vous appeler Camille.

--Oui, citoyenne, c'est mon nom de baptême.

--Seriez-vous le citoyen Camille Desmoulins, par hasard?

--Trop heureux si je pouvais vous être bon à quelque chose.

--Vous avez connu le représentant Jacques Mérey? lui demandai-je

vivement.

--Quoiqu'il fût d'un parti opposé au mien, nous étions amis.

--Pouvez-vous me dire où il est?

--Savez-vous s'il est arrêté ou en fuite?

--Je ne savais pas même, il y a dix minutes, qu'il fût proscrit.

J'arrive de Vienne. Je suis sa fiancée. Je l'aime!

--Ah! pauvre enfant! Vous avez été chez lui?

--Il y a huit mois que nous sommes séparés sans nouvelles l'un de

l'autre, je ne sais pas même où il demeurait.

--Je le sais, moi. Voulez-vous prendre mon bras? nous irons à son hôtel;

peut-être le propriétaire pourra-t-il nous donner des renseignements; il

saura du moins s'il a été arrêté chez lui.

--Ah! vous me sauvez la vie! Allons.

Je pris le bras de Camille, nous traversâmes la place du Carrousel, nous

entrâmes à l'hôtel de Nantes.

Nous demandâmes le propriétaire, Camille Desmoulins se nomma; on nous

introduisit dans un petit cabinet dont le propriétaire referma avec soin

la porte.

--Citoyen, lui dit Camille, tu logeais ici un député qui était mon ami à

moi et le fiancé de la citoyenne.

--Le citoyen Jacques Mérey, dis-je vivement.

--Oui, à l'entresol; mais depuis le 2 juin il a disparu.

--Écoute, dit Desmoulins, nous ne sommes ni de la police, ni de la

Commune, ni partisans du citoyen Marat, par conséquent tu peux te fier à

nous.

--Je le ferais bien volontiers, dit le propriétaire, mais j'ignore

complètement ce que le citoyen Mérey est devenu. Le soir du 2 juin, un

gendarme est venu pour l'arrêter, et, voyant qu'il n'y était pas, il est

resté dans sa chambre, en l'attendant toute la journée d'avant-hier et

d'hier; mais, voyant qu'il faisait une faction inutile, il est parti.

--Depuis quand n'avez-vous pas revu Jacques Mérey?

--Depuis le 2 juin au matin. Il est sorti, comme d'habitude, pour aller

à la Convention nationale.

--Je l'ai vu à son banc jusqu'à quatre heures, dit Camille.

--Et il n'a pas reparu chez vous? demanda Éva.

--Je ne l'ai pas revu.

--Si l'on vous en croyait, dit Éva, il serait parti sans vous payer, ce

qui n'est pas probable.

--Le citoyen Jacques Mérey payait tous les matins sa dépense et son

loyer de la veille, prévoyant justement le cas où viendrait le moment de

fuir sans perdre une minute.

--Un homme qui prend ces précautions-là, dit Camille, ne les prend pas

pour se laisser arrêter. Il se sera probablement dirigé vers Caen avec

les autres proscrits.

--Avec lequel de ses amis de la Gironde était-il particulièrement lié?

--Avec Vergniaud, dit le maître de l'hôtel, c'est celui que j'ai vu

venir le visiter le plus souvent.

--Vergniaud doit être arrêté, fit Camille; Vergniaud est trop paresseux

pour avoir essayé de fuir.

--Comment s'assurer s'il est ou s'il n'est pas arrêté?

--C'est bien facile, dit Camille.

--Comment cela?

--Julie Candeille doit le savoir.

--Qu'est-ce que Julie Candeille?

--C'est une charmante actrice du Théâtre-Français qui a fait avec

Vergniaud la _Belle fermière_.

--Mais mademoiselle Julie Candeille craindra probablement de se

compromettre.

--Oh! pauvre fille, elle passerait dans le feu pour lui.

--Mais de compromettre Vergniaud.

--Je lui ferai cette simple question: Est-il ou n'est-il pas arrêté?

Elle me répondra _oui_ ou _non_, je ne vois rien là dedans qui puisse le

compromettre.

--Allons chez mademoiselle Candeille.

Le propriétaire de l'hôtel appela un fiacre, nous montâmes dedans,

Camille lui donna l'adresse de l'actrice. Cinq minutes après, il

s'arrêtait devant le numéro 12 de la rue Bourbon-Villeneuve.

--Montez-vous avec moi, demanda Camille, ou demeurez-vous à m'attendre?

Si rapide que je sois, je vous préviens que vous trouverez le temps

long.

--Je monte avec vous. Mais ma présence ne l'inquiétera-t-elle point?

--Vous m'attendrez dans l'antichambre, dit Camille. Si je suis trop

longtemps à revenir, vous ferez l'inconvenance d'entrer.

Nous montâmes rapidement un élégant escalier. Camille sonna. La femme de

chambre vint ouvrir.

Création et rédemption, deuxième partie: La fille du marquis · 第 6 / 28 段