CHAPITRE XXXI

La voile désirée.--Les marins.--Les préparatifs de départ.--La

séparation.--Encore sur l'Océan.--Au pays natal!

Deux autres mois s'écoulèrent. Un soir, avant le coucher du soleil,

Hélène, selon son habitude, monta à son observatoire et braqua sa

lunette sur l'horizon lointain. Tout à coup elle tressaillit et faillit

laisser tomber la longue-vue.

--Oh!... une voile! s'écria-t-elle dans un élan d'allégresse.

Au loin s'apercevait en effet un point blanc. Hélène sentit ses mains

trembler et sa vue se troubler. Maîtrisant son émotion, elle regarda de

nouveau dans sa lunette. Son coeur palpitait à grands coups, et ses

tempes battaient fièvreusement. Elle revit de nouveau le même point

blanc qui paraissait immobile. Longtemps elle s'efforça de reconnaître

dans ce point un navire. Il lui semblait même que ce point s'éloignait,

s'évanouissait. Mais immédiatement après, elle le revoyait de nouveau.

«Est-il possible que ce soit un navire? se demandait-elle? Non, je suis

folle, je me trompe... Si pourtant?...»

A cette idée son coeur se mit à battre avec une telle violence, qu'elle

porta involontairement la main à sa poitrine.

Mais le soleil commençait à décliner sur l'horizon, et ses derniers

rayons s'éteignirent dans le lointain. Hélène ne se décidait pas à

revenir dans sa caverne.

«Et si c'est un navire, et qu'il s'en aille dans une autre direction

pendant la nuit?... pensa-t-elle, tandis qu'un frisson glacé parcourait

son corps. Non, je vais tout de suite allumer un feu, et je leur ferai

savoir ainsi que quelqu'un a ici besoin de leur secours»!

Avec une hâte fébrile, elle ramassa des brindilles qu'elle alluma

rapidement. La mer était depuis longtemps noyée dans les ténèbres, mais

elle continuait toujours à entretenir le feu. Il flambait avec un tel

éclat, qu'on devait l'apercevoir même à la distance où se trouvait le

navire. Avec un espoir mêlé de crainte, Hélène écoutait si un coup de

canon n'allait pas retentir, en signe que le feu avait été aperçu. Mais

ce fut en vain. La mer, enveloppée d'obscurité, restait silencieuse et

seul le bruit léger des vagues qui se brisaient contre le rivage,

troublait le silence qui régnait autour d'elle. Elle resta longtemps sur

la montagne dans cette attente douloureuse, puis accablée de fatigue,

elle revint dans la caverne. Mais elle ne put fermer les yeux. Des idées

plus alarmantes les unes que les autres se succédaient sans cesse dans

son esprit: tantôt il lui semblait que le feu s'était éteint et que le

navire, ne le voyant plus, s'éloignait pour jamais, tantôt elle croyait

le voir se briser contre les écueils qui entouraient l'île.

Ces idées bouleversaient tellement la jeune fille, qu'elle n'y tint plus

et se précipita hors de la caverne. Il commençait à faire jour. Sans

reprendre haleine, elle gravit la montagne et faillit s'évanouir de joie

et de bonheur. Les premiers rayons du soleil éclairèrent un grand navire

qui s'approchait de l'île toutes voiles dehors. Muette d'extase, elle

contemplait cette apparition miraculeuse, les yeux remplis de larmes, de

larmes d'allégresse...

Cependant le navire s'arrêta à un mille de la côte et, quelques minutes

plus tard, un canot s'en détacha qui se dirigea vers la grève.

Hélène était tellement émue, qu'elle eut à peine la force de descendre

sur le rivage pour aller à la rencontre du canot. Un vague sentiment de

crainte à l'égard de ces inconnus se glissa dans son âme et elle dut

recueillir toute son énergie pour ne pas s'enfuir dans sa caverne.

[Illustration: Un navire s'approchait de l'île.]

Le premier qui sauta du canot fut un marin à forte carrure, frisant la

cinquantaine, à la physionomie rude et sévère, évidemment le chef des

matelots.

--Qui êtes-vous? fit-il en s'adressant à Hélène en anglais?

La jeune tille s'était à ce point déshabituée de la vue d'êtres humains,

qu'elle perdit complètement la tête à cette simple question et ne put

prononcer un seul mot.

--Dites-moi, mademoiselle, comment vous trouvez-vous ici? Êtes-vous

seule dans cette île? répéta doucement le rude marin, tandis que les

matelots qui l'accompagnaient entouraient Hélène avec curiosité.

Mais la vue d'un si grand nombre d'hommes intimidait la jeune fille, et

elle put à peine murmurer en réponse quelques paroles inintelligibles.

--Eh, maître! cria le capitaine à l'un des hommes qui l'accompagnaient.

A l'oeuvre! Donnez des ordres pour qu'on remplisse les tonnes d'eau.

Sur un signe du maître d'équipage, tous les matelots se dirigèrent vers

le canot, où se trouvaient plusieurs tonnes vides.

--Eh bien, mademoiselle, voulez-vous bien me dire maintenant si vous

êtes seule dans cette île et comment vous y êtes venue?

La voix douce du marin donna du courage à la jeune fille. En quelques

mots, elle lui conta son histoire simple et douloureuse et finit par le

prier timidement de l'emmener avec lui et de la rapatrier.

[Illustration: La voix douce du marin donna du courage à la jeune

fille.]

--Soyez tranquille, mon enfant, fit le capitaine en lui frappant

doucement sur l'épaule. Je vous aiderai à revenir dans votre patrie. Par

mon entremise, le sort vous délivre de cette captivité! La dernière

tempête a entraîné notre navire loin de notre route directe et balayé du

pont presque tous les tonneaux d'eau douce. En apercevant cette petite

île qui ne se trouve même pas marquée sur la carte marine, j'ai dirigé

de ce côté mon navire pour l'approvisionner d'eau, et le feu que vous

avez allumé cette nuit m'a aidé à me guider. Et maintenant, ma chère

fillette, faites vos préparatifs de départ. Je vois que mes matelots

terminent leur besogne. Dans une heure, nous levons l'ancre.

--Est-ce que vous voudrez bien me permettre d'emmener avec moi «Petit

ami», «Joli» et mes chèvres? demanda timidement Hélène.

--Vous pouvez emmener «Petit ami» et «Joli», mais je vous conseille de

laisser ici vos chèvres: elles ne supporteraient pas un aussi long

voyage. Montrez-moi maintenant votre habitation.

Le capitaine donna ordre à l'un de ses matelots de le suivre et se

rendit avec la jeune fille dans sa caverne.

«Joli» vola de loin à la rencontre de sa maîtresse, tandis que les

chèvres l'attendaient devant la clôture en bêlant.

Le vieux marin fut très étonné à la vue du ménage d'Hélène, si bien

organisé et où régnait un ordre et une propreté exemplaires.

--Comme il fait bon ici! quel pays bienheureux! s'écria-t-il en

promenant ses regards sur la colline verdoyante, le lac cristallin et le

bois luxuriant. Je porterai cette île sur la carte et je conseillerai

aux émigrants de venir habiter ici. Chez eux ils souffrent du manque

d'ouvrage et s'en vont par centaines en Amérique, où il devient aussi

très difficile de gagner son pain quotidien, tandis que, avec de petites

ressources et relativement très peu de travail, ils peuvent, dans un

court espace de temps, transformer cette île en un grenier d'abondance,

qui assurera à tout jamais leur existence... Mais il est temps de nous

mettre en route. Je retourne sur le navire et vous, mademoiselle, donnez

vos effets au matelot, il vous aidera à les porter jusqu'au canot. Ne

tardez pas; tâchez de vous trouver dans une heure sur le rivage où vous

attendra une embarcation.

A ces mots, le capitaine s'éloigna.

Hélène recueillit soigneusement son journal, emballa le peu d'effets

qu'elle possédait et expédia le tout sur le rivage avec le matelot en

lui disant qu'elle allait bientôt le rejoindre.

Tristes furent ces préparatifs et profondément pénibles ses adieux à ces

lieux chéris où tout lui rappelait si vivement son père. Après avoir

embrassé à plusieurs reprises ses chèvres, elle ouvrit la clôture et

leur rendit la liberté. Mais les animaux aimants ne voulaient pas la

quitter et la suivaient partout. Pour la dernière fois, elle visita, en

compagnie de ses favorites, ces sites si familiers et gravit la haute

montagne de l'autre côté de laquelle, semblables à des sentinelles

silencieuses, se dressaient les sombres cyprès, qui abritaient sous leur

ombrage les cendres vénérées de son père. Les yeux inondés de larmes,

elle tomba à genoux et, disant un dernier adieu à cet endroit sacré,

elle descendit, le coeur gros, sur la grève où l'attendait le canot.

Après avoir, pour la dernière fois, caressé ses chèvres, elle s'embarqua

dans le canot, où elle fut aussitôt suivie par «Petit ami». «Joli» était

perché sur son bras. Le canot démarra et se dirigea rapidement vers le

navire. Hélène regardait avec tristesse ses chèvres qui saluaient son

départ de bêlements plaintifs.

Elle fut accueillie sur le navire par le capitaine et sa femme, une

personne d'un certain âge dont la physionomie respirait la bonté.

--Eh bien, voilà la jeune fille dont je viens de te parler! fit-il d'un

ton badin, en présentant Hélène à sa femme.

La bonne dame lui sourit affectueusement et l'emmena dans sa cabine.

Là, tout en lui cherchant un costume plus convenable et des chaussures

neuves, afin de remplacer ses vêtements usés et ses sandales incommodes,

elle la pria de lui conter en détail sa vie dans cette île déserte. Avec

un intérêt profond, elle écouta le récit douloureux de la jeune fille,

dont les yeux, au souvenir de son père, se mouillèrent plus d'une fois.

Lorsqu'elle eut terminé son récit, la femme du capitaine l'embrassa avec

effusion et s'efforça de calmer sa douleur en lui prodiguant des paroles

de réconfort et d'encouragement. Cette sollicitude maternelle et cette

chaude consolation touchèrent profondément Hélène. Dans un élan de

reconnaissance, elle embrassa sa mère adoptive et se serra avec

confiance contre son coeur.

--Et maintenant, mon enfant, dit l'excellente dame, j'ai à m'occuper de

mon ménage. Vous pouvez vous promener, en attendant, sur le pont ou bien

vous occuper à quelque chose ici. Voilà la chambre qui vous est

destinée, ajouta-t-elle, en indiquant une porte entr'ouverte qui menait

dans une petite cabine gentille et proprette.

* * * * *

Cependant le navire avait levé l'ancre et, toutes voiles dehors,

s'éloignait de l'île. Lorsque Hélène monta sur le pont, elle n'aperçut,

dans le lointain, qu'une mince bande de terre qui bientôt disparut à son

tour hors de vue.

Elle se retrouvait de nouveau sur cet océan immense et perfide qui avait

failli la séparer à tout jamais de sa patrie et de sa mère bien-aimée,

et qui maintenant la séparait pour toujours du coin de terre où son père

dormait son dernier sommeil.

Elle se transportait par la pensée dans son pays natal où, à l'extrémité

de la ville, au milieu d'un jardin fleuri, s'élevait une petite maison

proprette, sous le toit de laquelle elle avait passé les années

insouciantes de son enfance. Puis elle se remémorait les belles années

d'école, les devoirs préparés en compagnie d'amies aimantes, les jeux si

gais à l'air froid et piquant, les courses en traîneaux, le patinage,

etc. Puis, elle se rappelait la maladie de son père, leur départ, et des

larmes roulaient sur ses joues.

--Eh bien, pourquoi cette rêverie, mademoiselle? lui dit le capitaine en

interrompant le cours de ses sombres pensées. Si le temps continue à

nous être aussi favorable, et que nous n'ayons pas à combattre contre

les vents contraires, dans cinq semaines nous serons chez nous.

Quelques jours plus tard, un matin, se dessinèrent au loin les contours

familiers du cap de Bonne-Espérance.

Pendant la route, Hélène passait presque tout le temps sur le pont, sa

lunette à la main. Ses amis, «Petit ami» et «Joli», devinrent bientôt

les favoris de tout l'équipage; le dernier surtout amusait tout le monde

avec son bavardage.

Grâce au vent favorable, le navire atteignit les rivages de l'Angleterre

en quatre semaines.

Là, le capitaine trouva le jour même un navire qui devait se rendre le

lendemain dans la ville natale d'Hélène, et dont le capitaine consentit

volontiers à emmener la jeune fille.

Avec un sentiment de reconnaissance profonde, Hélène prit congé du

capitaine et de sa femme, qui lui promirent de revenir la voir dès que

l'occasion s'en présenterait.

Il est impossible de décrire la joie de la pauvre mère qui, d'une façon

aussi inattendue, revoyait sa fille, qu'elle pleurait depuis si

longtemps. Mais les premiers élans de joie à peine passés, les larmes

montèrent aux yeux de la pauvre femme, au souvenir de son cher compagnon

perdu, dont la tombe était si loin, au milieu des eaux immenses de

l'océan orageux... La malheureuse femme, qui avait tant souffert, se

résigna sans murmurer à son sort, et concentra tout son amour sur le

seul être aimé qui lui restât, sur sa fille chérie.

La mère fut très surprise du changement qui s'était opéré chez Hélène.

Enfant insouciante au départ, elle revenait jeune fille forte et

courageuse. Privée pendant un long temps de la société des hommes, elle

se mit à les aimer maintenant d'un amour réfléchi, et résolut de

consacrer sa vie au service et au bonheur de son prochain. Se rappelant

ses propres faiblesses et ses erreurs, elle considérait avec indulgence

les défauts d'autrui et était prête à secourir chacun en parole et en

acte. Les privations qu'elle avait endurées et les dangers qu'elle avait

courus avaient développé son énergie, lui avaient appris à trouver une

issue à n'importe quelle situation difficile, en l'habituant en même

temps au travail et à l'esprit d'initiative, tandis que son bon coeur et

son désir sincère de servir son prochain la faisaient bientôt aimer et

respecter dans toute la ville, où elle fut connue depuis lors sous le

nom de «Robinsonnette».

La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte · 第 33 / 38 题