La voile désirée.--Les marins.--Les préparatifs de départ.--La
séparation.--Encore sur l'Océan.--Au pays natal!
Deux autres mois s'écoulèrent. Un soir, avant le coucher du soleil,
Hélène, selon son habitude, monta à son observatoire et braqua sa
lunette sur l'horizon lointain. Tout à coup elle tressaillit et faillit
laisser tomber la longue-vue.
--Oh!... une voile! s'écria-t-elle dans un élan d'allégresse.
Au loin s'apercevait en effet un point blanc. Hélène sentit ses mains
trembler et sa vue se troubler. Maîtrisant son émotion, elle regarda de
nouveau dans sa lunette. Son coeur palpitait à grands coups, et ses
tempes battaient fièvreusement. Elle revit de nouveau le même point
blanc qui paraissait immobile. Longtemps elle s'efforça de reconnaître
dans ce point un navire. Il lui semblait même que ce point s'éloignait,
s'évanouissait. Mais immédiatement après, elle le revoyait de nouveau.
«Est-il possible que ce soit un navire? se demandait-elle? Non, je suis
folle, je me trompe... Si pourtant?...»
A cette idée son coeur se mit à battre avec une telle violence, qu'elle
porta involontairement la main à sa poitrine.
Mais le soleil commençait à décliner sur l'horizon, et ses derniers
rayons s'éteignirent dans le lointain. Hélène ne se décidait pas à
revenir dans sa caverne.
«Et si c'est un navire, et qu'il s'en aille dans une autre direction
pendant la nuit?... pensa-t-elle, tandis qu'un frisson glacé parcourait
son corps. Non, je vais tout de suite allumer un feu, et je leur ferai
savoir ainsi que quelqu'un a ici besoin de leur secours»!
Avec une hâte fébrile, elle ramassa des brindilles qu'elle alluma
rapidement. La mer était depuis longtemps noyée dans les ténèbres, mais
elle continuait toujours à entretenir le feu. Il flambait avec un tel
éclat, qu'on devait l'apercevoir même à la distance où se trouvait le
navire. Avec un espoir mêlé de crainte, Hélène écoutait si un coup de
canon n'allait pas retentir, en signe que le feu avait été aperçu. Mais
ce fut en vain. La mer, enveloppée d'obscurité, restait silencieuse et
seul le bruit léger des vagues qui se brisaient contre le rivage,
troublait le silence qui régnait autour d'elle. Elle resta longtemps sur
la montagne dans cette attente douloureuse, puis accablée de fatigue,
elle revint dans la caverne. Mais elle ne put fermer les yeux. Des idées
plus alarmantes les unes que les autres se succédaient sans cesse dans
son esprit: tantôt il lui semblait que le feu s'était éteint et que le
navire, ne le voyant plus, s'éloignait pour jamais, tantôt elle croyait
le voir se briser contre les écueils qui entouraient l'île.
Ces idées bouleversaient tellement la jeune fille, qu'elle n'y tint plus
et se précipita hors de la caverne. Il commençait à faire jour. Sans
reprendre haleine, elle gravit la montagne et faillit s'évanouir de joie
et de bonheur. Les premiers rayons du soleil éclairèrent un grand navire
qui s'approchait de l'île toutes voiles dehors. Muette d'extase, elle
contemplait cette apparition miraculeuse, les yeux remplis de larmes, de
larmes d'allégresse...
Cependant le navire s'arrêta à un mille de la côte et, quelques minutes
plus tard, un canot s'en détacha qui se dirigea vers la grève.
Hélène était tellement émue, qu'elle eut à peine la force de descendre
sur le rivage pour aller à la rencontre du canot. Un vague sentiment de
crainte à l'égard de ces inconnus se glissa dans son âme et elle dut
recueillir toute son énergie pour ne pas s'enfuir dans sa caverne.
[Illustration: Un navire s'approchait de l'île.]
Le premier qui sauta du canot fut un marin à forte carrure, frisant la
cinquantaine, à la physionomie rude et sévère, évidemment le chef des
matelots.
--Qui êtes-vous? fit-il en s'adressant à Hélène en anglais?
La jeune tille s'était à ce point déshabituée de la vue d'êtres humains,
qu'elle perdit complètement la tête à cette simple question et ne put
prononcer un seul mot.
--Dites-moi, mademoiselle, comment vous trouvez-vous ici? Êtes-vous
seule dans cette île? répéta doucement le rude marin, tandis que les
matelots qui l'accompagnaient entouraient Hélène avec curiosité.
Mais la vue d'un si grand nombre d'hommes intimidait la jeune fille, et
elle put à peine murmurer en réponse quelques paroles inintelligibles.
--Eh, maître! cria le capitaine à l'un des hommes qui l'accompagnaient.
A l'oeuvre! Donnez des ordres pour qu'on remplisse les tonnes d'eau.
Sur un signe du maître d'équipage, tous les matelots se dirigèrent vers
le canot, où se trouvaient plusieurs tonnes vides.
--Eh bien, mademoiselle, voulez-vous bien me dire maintenant si vous
êtes seule dans cette île et comment vous y êtes venue?
La voix douce du marin donna du courage à la jeune fille. En quelques
mots, elle lui conta son histoire simple et douloureuse et finit par le
prier timidement de l'emmener avec lui et de la rapatrier.
[Illustration: La voix douce du marin donna du courage à la jeune
fille.]
--Soyez tranquille, mon enfant, fit le capitaine en lui frappant
doucement sur l'épaule. Je vous aiderai à revenir dans votre patrie. Par
mon entremise, le sort vous délivre de cette captivité! La dernière
tempête a entraîné notre navire loin de notre route directe et balayé du
pont presque tous les tonneaux d'eau douce. En apercevant cette petite
île qui ne se trouve même pas marquée sur la carte marine, j'ai dirigé
de ce côté mon navire pour l'approvisionner d'eau, et le feu que vous
avez allumé cette nuit m'a aidé à me guider. Et maintenant, ma chère
fillette, faites vos préparatifs de départ. Je vois que mes matelots
terminent leur besogne. Dans une heure, nous levons l'ancre.
--Est-ce que vous voudrez bien me permettre d'emmener avec moi «Petit
ami», «Joli» et mes chèvres? demanda timidement Hélène.
--Vous pouvez emmener «Petit ami» et «Joli», mais je vous conseille de
laisser ici vos chèvres: elles ne supporteraient pas un aussi long
voyage. Montrez-moi maintenant votre habitation.
Le capitaine donna ordre à l'un de ses matelots de le suivre et se
rendit avec la jeune fille dans sa caverne.
«Joli» vola de loin à la rencontre de sa maîtresse, tandis que les
chèvres l'attendaient devant la clôture en bêlant.
Le vieux marin fut très étonné à la vue du ménage d'Hélène, si bien
organisé et où régnait un ordre et une propreté exemplaires.
--Comme il fait bon ici! quel pays bienheureux! s'écria-t-il en
promenant ses regards sur la colline verdoyante, le lac cristallin et le
bois luxuriant. Je porterai cette île sur la carte et je conseillerai
aux émigrants de venir habiter ici. Chez eux ils souffrent du manque
d'ouvrage et s'en vont par centaines en Amérique, où il devient aussi
très difficile de gagner son pain quotidien, tandis que, avec de petites
ressources et relativement très peu de travail, ils peuvent, dans un
court espace de temps, transformer cette île en un grenier d'abondance,
qui assurera à tout jamais leur existence... Mais il est temps de nous
mettre en route. Je retourne sur le navire et vous, mademoiselle, donnez
vos effets au matelot, il vous aidera à les porter jusqu'au canot. Ne
tardez pas; tâchez de vous trouver dans une heure sur le rivage où vous
attendra une embarcation.
A ces mots, le capitaine s'éloigna.
Hélène recueillit soigneusement son journal, emballa le peu d'effets
qu'elle possédait et expédia le tout sur le rivage avec le matelot en
lui disant qu'elle allait bientôt le rejoindre.
Tristes furent ces préparatifs et profondément pénibles ses adieux à ces
lieux chéris où tout lui rappelait si vivement son père. Après avoir
embrassé à plusieurs reprises ses chèvres, elle ouvrit la clôture et
leur rendit la liberté. Mais les animaux aimants ne voulaient pas la
quitter et la suivaient partout. Pour la dernière fois, elle visita, en
compagnie de ses favorites, ces sites si familiers et gravit la haute
montagne de l'autre côté de laquelle, semblables à des sentinelles
silencieuses, se dressaient les sombres cyprès, qui abritaient sous leur
ombrage les cendres vénérées de son père. Les yeux inondés de larmes,
elle tomba à genoux et, disant un dernier adieu à cet endroit sacré,
elle descendit, le coeur gros, sur la grève où l'attendait le canot.
Après avoir, pour la dernière fois, caressé ses chèvres, elle s'embarqua
dans le canot, où elle fut aussitôt suivie par «Petit ami». «Joli» était
perché sur son bras. Le canot démarra et se dirigea rapidement vers le
navire. Hélène regardait avec tristesse ses chèvres qui saluaient son
départ de bêlements plaintifs.
Elle fut accueillie sur le navire par le capitaine et sa femme, une
personne d'un certain âge dont la physionomie respirait la bonté.
--Eh bien, voilà la jeune fille dont je viens de te parler! fit-il d'un
ton badin, en présentant Hélène à sa femme.
La bonne dame lui sourit affectueusement et l'emmena dans sa cabine.
Là, tout en lui cherchant un costume plus convenable et des chaussures
neuves, afin de remplacer ses vêtements usés et ses sandales incommodes,
elle la pria de lui conter en détail sa vie dans cette île déserte. Avec
un intérêt profond, elle écouta le récit douloureux de la jeune fille,
dont les yeux, au souvenir de son père, se mouillèrent plus d'une fois.
Lorsqu'elle eut terminé son récit, la femme du capitaine l'embrassa avec
effusion et s'efforça de calmer sa douleur en lui prodiguant des paroles
de réconfort et d'encouragement. Cette sollicitude maternelle et cette
chaude consolation touchèrent profondément Hélène. Dans un élan de
reconnaissance, elle embrassa sa mère adoptive et se serra avec
confiance contre son coeur.
--Et maintenant, mon enfant, dit l'excellente dame, j'ai à m'occuper de
mon ménage. Vous pouvez vous promener, en attendant, sur le pont ou bien
vous occuper à quelque chose ici. Voilà la chambre qui vous est
destinée, ajouta-t-elle, en indiquant une porte entr'ouverte qui menait
dans une petite cabine gentille et proprette.
* * * * *
Cependant le navire avait levé l'ancre et, toutes voiles dehors,
s'éloignait de l'île. Lorsque Hélène monta sur le pont, elle n'aperçut,
dans le lointain, qu'une mince bande de terre qui bientôt disparut à son
tour hors de vue.
Elle se retrouvait de nouveau sur cet océan immense et perfide qui avait
failli la séparer à tout jamais de sa patrie et de sa mère bien-aimée,
et qui maintenant la séparait pour toujours du coin de terre où son père
dormait son dernier sommeil.
Elle se transportait par la pensée dans son pays natal où, à l'extrémité
de la ville, au milieu d'un jardin fleuri, s'élevait une petite maison
proprette, sous le toit de laquelle elle avait passé les années
insouciantes de son enfance. Puis elle se remémorait les belles années
d'école, les devoirs préparés en compagnie d'amies aimantes, les jeux si
gais à l'air froid et piquant, les courses en traîneaux, le patinage,
etc. Puis, elle se rappelait la maladie de son père, leur départ, et des
larmes roulaient sur ses joues.
--Eh bien, pourquoi cette rêverie, mademoiselle? lui dit le capitaine en
interrompant le cours de ses sombres pensées. Si le temps continue à
nous être aussi favorable, et que nous n'ayons pas à combattre contre
les vents contraires, dans cinq semaines nous serons chez nous.
Quelques jours plus tard, un matin, se dessinèrent au loin les contours
familiers du cap de Bonne-Espérance.
Pendant la route, Hélène passait presque tout le temps sur le pont, sa
lunette à la main. Ses amis, «Petit ami» et «Joli», devinrent bientôt
les favoris de tout l'équipage; le dernier surtout amusait tout le monde
avec son bavardage.
Grâce au vent favorable, le navire atteignit les rivages de l'Angleterre
en quatre semaines.
Là, le capitaine trouva le jour même un navire qui devait se rendre le
lendemain dans la ville natale d'Hélène, et dont le capitaine consentit
volontiers à emmener la jeune fille.
Avec un sentiment de reconnaissance profonde, Hélène prit congé du
capitaine et de sa femme, qui lui promirent de revenir la voir dès que
l'occasion s'en présenterait.
Il est impossible de décrire la joie de la pauvre mère qui, d'une façon
aussi inattendue, revoyait sa fille, qu'elle pleurait depuis si
longtemps. Mais les premiers élans de joie à peine passés, les larmes
montèrent aux yeux de la pauvre femme, au souvenir de son cher compagnon
perdu, dont la tombe était si loin, au milieu des eaux immenses de
l'océan orageux... La malheureuse femme, qui avait tant souffert, se
résigna sans murmurer à son sort, et concentra tout son amour sur le
seul être aimé qui lui restât, sur sa fille chérie.
La mère fut très surprise du changement qui s'était opéré chez Hélène.
Enfant insouciante au départ, elle revenait jeune fille forte et
courageuse. Privée pendant un long temps de la société des hommes, elle
se mit à les aimer maintenant d'un amour réfléchi, et résolut de
consacrer sa vie au service et au bonheur de son prochain. Se rappelant
ses propres faiblesses et ses erreurs, elle considérait avec indulgence
les défauts d'autrui et était prête à secourir chacun en parole et en
acte. Les privations qu'elle avait endurées et les dangers qu'elle avait
courus avaient développé son énergie, lui avaient appris à trouver une
issue à n'importe quelle situation difficile, en l'habituant en même
temps au travail et à l'esprit d'initiative, tandis que son bon coeur et
son désir sincère de servir son prochain la faisaient bientôt aimer et
respecter dans toute la ville, où elle fut connue depuis lors sous le
nom de «Robinsonnette».