La forêt vierge.--Les mangeurs d'oiseaux.--Les chèvres.
Le lendemain, Hélène se leva dès l'aube. Son père s'éveilla aussi en
même temps. Elle prit une bêche et s'en alla creuser sa cave. Ce travail
fut bien plus pénible que le précédent. Hélène se fatiguait bien vite et
était obligée de se reposer souvent. Enfin, vers midi, elle avait réussi
à creuser une fosse de 1m,50 de largeur et d'un mètre de profondeur, et
à en recouvrir les parois avec de grandes feuilles de palmier. Après y
avoir disposé par couches les noix de coco et les autres fruits cueillis
par elle, elle recouvrit soigneusement la fosse avec des branches et des
feuilles.
Hélène se disposait depuis longtemps à pénétrer plus profondément dans
l'intérieur de l'île, afin de se familiariser avec sa nouvelle patrie,
mais elle n'en avait jamais eu le temps jusqu'ici. Toujours quelque
besogne pressante l'avait retenue auprès de la caverne ou sur la plage.
Cette fois, elle résolut de profiter du temps pendant lequel son père
reposait et elle se dirigea vers la forêt.
La majesté de la forêt vierge frappa la jeune fille. Au-dessus de tous
les autres arbres, s'élevaient des palmiers grandioses d'espèces
variées, chargés de fruits lourds; à côté se dressaient dans toute leur
beauté des mimosas gigantesques, des figuiers, des bananiers et bien
d'autres essences des pays tropicaux, dont le feuillage touffu offrait
toutes les nuances du vert. Autour des troncs puissants s'enroulaient en
anneaux des lianes à fleurs d'une blancheur virginale et tombant jusqu'à
terre; elles s'entrelaçaient avec d'autres plantes grimpantes ou
enfonçaient dans le sol de nouvelles racines, en formant une sorte de
lacis autour de ces géants de la forêt. Il semblait que, parmi ceux-ci,
il n'y eût pas de place pour de plus petits qu'eux. Tous, comme à l'envi
l'un de l'autre, ils se dirigeaient en haut, vers l'astre vivifiant,
dont les rares rayons éclairaient faiblement les ténèbres perpétuelles,
qui régnaient dans la forêt. Par terre gisaient, entassés les uns sur
les autres, des arbres séculaires couverts de mousse, qui servaient
d'abri à une quantité innombrable d'insectes. Et toute cette forêt
vivait; toute, elle retentissait des hurlements des singes, des cris des
perroquets, des gazouillements et des bourdonnements d'un nombre infini
d'oiseaux et d'insectes. Par endroits la forêt était même tout à fait
impraticable, de sorte qu'Hélène devait se frayer un chemin avec la
hache. Afin de ne pas s'égarer au retour, elle pratiquait des incisions
sur les troncs; elle prenait aussi toutes les précautions possibles,
pour ne pas marcher sur quelque serpent. Mais cette crainte était vaine:
elle rencontrait en effet des serpents, mais ceux-ci, à son approche,
s'éloignaient tranquillement sous les buissons. Elle finit par ne plus
avoir peur de ces reptiles, et elle passait paisiblement à côté d'eux,
quand ils se chauffaient au soleil.
[Illustration: Un troupeau de chèvres sauvages passa à côté d'Hélène.]
Dans la crevasse d'un arbre à moitié pourri, Hélène aperçut tout à coup
une énorme araignée, dont le corps était couvert de poils gris-bruns. A
côté d'elle traînait une toile épaisse dans laquelle se trouvaient pris
deux oiseaux-mouches. L'un d'eux était déjà mort, mais le second battait
encore des ailes entre les pattes du brigand, qui l'enduisait d'une
sorte de mucosité sale. Mue par une sensation instinctive de dégoût,
Hélène saisit une branche qui gisait sur l'herbe et, ayant tué
l'araignée, délivra la malheureuse victime. Mais il se trouva que le
secours était venu trop tard: au bout de quelques instants, l'oiseau
était mort.
Cette petite aventure avait quelque peu ému la jeune fille: elle avait
grand'pitié des pauvres oiselets; elle les enterra et poursuivit son
chemin. La forêt paraissait monter. Tout à coup arriva à ses oreilles
une sorte de bruit extraordinaire, et elle s'arrêta, prise de peur.
Cependant le bruit se rapprochait; bientôt, tout près d'elle, des
branches craquèrent comme si des centaines d'animaux les brisaient en
courant, et un instant plus tard passa à côté d'elle un troupeau de
chèvres sauvages qui disparut dans le fourré opposé. Elle continua
d'avancer et s'aperçut bientôt que les arbres commençaient à
s'éclaircir, comme il arrive sur les lisières des forêts. Tournant ses
pas de ce côté, elle se trouva bientôt au haut d'un talus escarpé,
au-dessous duquel s'étendait une large plaine verte: là paissait
paisiblement un troupeau entier de chèvres sauvages. Les unes broutaient
l'herbe succulente, d'autres se régalaient de leur mets favori, les
feuilles. La jeune fille regardait curieusement avec quelle adresse
quelques-uns de ces gracieux animaux bondissaient, et arrachaient des
arbres les jeunes bourgeons, tandis que les autres, juchés sur un roc
escarpé, se tenaient sans peur au-dessus de l'abîme, et regardaient
hardiment au-dessous d'eux.
Mais il était temps de revenir. Le soleil était déjà tout près de son
déclin, lorsque Hélène sortit enfin de la forêt. Ayant aperçu de loin
son père qui était assis à l'entrée et paraissait prêter l'oreille avec
inquiétude au moindre bruit, elle courut à lui et, avec un tendre
baiser, rassura le vieillard.