CHAPITRE PREMIER

Un vieux loup de mer.--Le départ pour un pays lointain.--La pêche aux

huîtres.--En plein Océan.--Le Gulf-Stream.

Vieux marin, le capitaine S., pendant les quarante années de sa vie

errante, avait visité presque toutes les mers du globe. Partout on le

connaissait comme un homme droit, honnête et instruit. Ayant atteint sa

soixantième année, il résolut de quitter l'élément orageux pour aller

passer le restant de ses jours dans sa ville natale, à Gothenbourg,

auprès de sa famille bien-aimée.

Sa femme, bonne et intelligente créature, ressentait pour la mer une

crainte invincible. Lorsque, autrefois, son mari s'embarquait, elle

appréhendait toujours de ne plus le revoir. Cette inquiétude continuelle

avait fini par ébranler fortement sa santé.

Leur fille unique, Hélène, que son père adorait, étudiait dans un

pensionnat dirigé par une amie de sa mère. Son bon coeur et ses

excellentes aptitudes la firent bientôt aimer par tout le monde.

La plus grande joie qu'elle donnât à son père, c'était quand elle

s'asseyait au piano et lui chantait ses chansons favorites. Il

l'accompagnait souvent de sa voix de basse, à laquelle tant d'années

d'une vie inquiète et agitée n'avaient rien ôté de son charme et de sa

douceur.

Hélène venait à peine d'entrer dans sa quinzième année, quand son père

perdit soudainement la vue. A partir de ce moment, la fillette ne le

quitta plus: elle allait avec lui à la promenade, lui faisait la lecture

à haute voix, et s'efforçait, par tous les moyens, d'adoucir le malheur

qui l'avait frappé. Lui, de son côté, enseignait à sa fille tout ce

qu'il savait et, grâce à une mémoire excellente, elle apprit de lui,

dans l'espace d'une année, plusieurs langues européennes.

Le vieux capitaine eut recours à tous les médecins réputés de sa ville,

mais aucun d'eux ne put lui rendre la vue. Enfin, il se souvint que,

pendant un séjour en Italie, il avait fait la connaissance d'un célèbre

oculiste, dont le nom était fameux dans toute l'Europe. Le vieillard

résolut de s'adresser à lui. Malgré l'amour qu'elle portait à son mari,

la mère d'Hélène ne put surmonter la crainte que lui inspirait la mer,

et se décida à laisser partir sa fille avec son père, lequel, de son

côté, estimait qu'il aurait bien de la peine à se passer d'elle,

personne ne sachant comme elle lui faire la lecture, se conformer à ses

habitudes et à ses goûts.

Le voyage lointain qu'elle devait entreprendre enchantait Hélène. Son

imagination ardente lui retraçait d'avance la joie qu'elle aurait à

contempler les monuments majestueux et sans prix de l'art italien, à

admirer les beautés de la nature méridionale.

Le jour du départ arriva. Gaîment elle prit congé de ses amies, qu'elle

espérait revoir dans une année.

Mais les adieux de sa mère bien-aimée lui causèrent beaucoup de chagrin.

Ce fut en pleurant qu'elle reçut sa bénédiction, en pleurant qu'elle lui

promit de soigner le vieillard avec la sollicitude la plus dévouée.

Le père et la fille se rendirent à bord du brick _Le Neptune_, que

commandait l'un des amis du vieux marin. Un vent favorable les porta

rapidement en pleine mer et les rives de leur pays natal disparurent

bientôt derrière l'horizon. A peine la dernière bande de terre se

fut-elle dérobée à ses regards, que des larmes brillèrent aux paupières

d'Hélène; il lui sembla que jamais elle ne reverrait sa mère, ses amies,

sa patrie... L'océan immense lui apparut comme un désert sombre; un

sentiment d'indicible tristesse s'empara de son âme.

Le troisième jour, Hélène aperçut dans le lointain une flottille

considérable de petits navires, qui tournaient autour d'une seule et

même place. Ayant regardé dans la lunette d'approche, elle s'aperçut,

que ces navires, les voiles déployées, pêchaient quelque chose au fond

de la mer.

--Voyez, voyez! fit-elle en s'adressant au capitaine; quelle multitude

de pêcheurs, là-bas, sur un seul point! Il est à croire qu'il y a là

beaucoup de poisson.

--Non, Hélène, ce n'est pas du poisson qu'on pêche là-bas, mais des

huîtres. Ici se trouve une des plus riches huîtrières.

--Est-ce qu'on peut les pêcher à l'aide des filets? Les huîtres gisent

pourtant au fond de la mer.

--On emploie pour cette pêche un engin peu compliqué, qui rappelle la

drague, et que l'on traîne sur le fond de la mer en arrachant ainsi les

huîtres qui y adhérent.

--Mais de cette façon on finira par les détruire toutes?

--Non, mon amie, fit observer le père d'Hélène, assis non loin de là.

Les huîtres se multiplient dans des proportions incroyables. Une seule

huître reproduit plusieurs millions de ses semblables et pourrait

remplir de sa postérité plusieurs milliers de tonneaux. Malheureusement,

elles sont exposées à bien des dangers pendant leur développement. A un

certain moment, ces petits êtres s'élèvent par myriades, semblables à

une poussière vivante, au-dessus de leur banc et errent en liberté,

jusqu'à ce que vienne pour elles le temps de se fixer. Pendant cette

période, elles périssent en quantité innombrable: les courants marins,

les flux et les reflux les emportent loin du banc et leur enlèvent ainsi

la possibilité de trouver le sol nécessaire pour se fixer. Ensuite, les

poissons en dévorent un grand nombre; les écrevisses guettent l'instant

où la pauvre huître ouvrira ses valves pour se régaler de sa chair

savoureuse; les étoiles de mer les sucent avidement, et les limaçons,

perçant avec leur trompe des trous dans la coquille, se saisissent ainsi

de leur proie. Si la très sage nature n'avait soin d'augmenter

continuellement leur nombre, elles auraient bien vite disparu de la

surface de la terre.

[Illustration: Autour d'eux s'étendait une immense plaine d'eau.]

Tout en écoutant son père, Hélène suivait curieusement du regard la

petite flottille, jusqu'à ce qu'elle se fût évanouie à l'horizon.

Le temps se maintenait toujours très beau. Le sixième jour de leur

voyage, les voyageurs entrèrent dans l'Océan Atlantique. Autour d'eux

s'étendait une immense plaine d'eau. Alors seulement Hélène comprit,

pour la première fois, ce que c'était qu'une mer bleue: la teinte

vert-trouble de la mer du Nord faisait place ici à l'azur le plus

intense. Ce n'était pas seulement une eau colorée légèrement à la

surface, mais une masse épaisse de saphir également bleue au soleil et à

l'ombre.

--Papa, fit la fillette, en s'adressant à son père assis à ses côtés; je

n'ai jamais vu la mer d'un bleu aussi beau. Celle de nos côtes est tout

simplement trouble en comparaison de ce que je vois ici.

--Ce bleu, ma petite amie, résulte de la présence du sel dans l'eau de

la mer; il est particulièrement visible dans l'eau chaude du courant

équatorial dont font partie le Gulf-Stream et le Currosivo. A ce courant

bienfaisant, des contrées entières doivent leur existence. Que

deviendrait sans lui notre Norvège? C'est grâce à lui et à lui seul, que

notre climat est relativement si doux. A l'extrême nord de notre pays,

on voit verdir des forêts et fleurir des plaines, tandis que dans

d'autres contrées, sous la même latitude, toute la végétation

s'engourdit sous la glace et les gelées. Le Gulf-Stream porte ses dons

même au lointain Spitzberg, sur les rives duquel on trouve souvent des

arbres venus des contrées méridionales de l'Amérique et des bords du

Mississipi. Le Currosivo joue le même rôle à l'égard du littoral

méridional de l'Alaska, et occidental de l'Amérique du Nord. En sortant

du chaud Océan Indien, il baigne les rivages de l'Asie orientale et

s'avance très loin vers le Nord. Les Aléoutiens, qui habitent le

littoral du nord-est, ne connaissent presque pas d'autres bois que celui

qui leur est fourni par le Currosivo des côtes de la Chine.

Cependant le vaisseau fendait lentement les ondes, en laissant derrière

lui un léger sillage, qui semblait, sous les rayons brillants du soleil

à son déclin, refléter des millions de petites étoiles scintillantes. La

mer elle-même étincelait et s'ensanglantait de pourpre. Des nuages

blancs glissaient sur le ciel d'un rose violacé, dessinant les contours

fantastiques et bizarres d'édifices féeriques, d'animaux et de monstres

qui lentement disparaissaient pour faire place à d'autres. Hélène se

tenait sur le pont, ravie de ce spectacle merveilleux.

La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte · 第 3 / 38 题