Histoire de l'amante invisible.
Dom Carlos d'Aragon etoit un jeune gentilhomme de la maison dont il
portoit le nom. Il fit des merveilles de sa personne dans les spectacles
publics que le vice-roi de Naples donna au peuple aux noces de Philippe
second, troisième ou quatrième, car je ne sais pas lequel. Le lendemain
d'une course de bague dont il avoit emporté l'honneur, le vice-roi
permit aux dames d'aller par la ville deguisées et de porter des masques
à la françoise[101], pour la commodité des étrangères que ces
rejouissances avoient attirées dans la ville. Ce jour-là, dom Carlos
s'habilla le mieux qu'il put, et se trouva avec quantité d'autres tyrans
des coeurs dans l'eglise de la galanterie[102]. On profane les eglises
en ce pays-là aussi bien qu'au nôtre, et le temple de Dieu sert de
rendez-vous aux godelureaux et aux coquettes, à la honte de ceux qui ont
la maudite ambition d'achalander leurs eglises et de s'ôter la pratique
les uns aux autres. On y devroit donner ordre et etablir des
chasse-godelureaux et des chasse-coquettes dans les eglises, comme des
chasse-chiens et des chasse-chiennes[103]. On dira ici de quoi je me
mêle. Vraiment, on en verra bien d'autres! Sache le sot qui s'en
scandalise que tout homme est sot en ce bas monde aussi bien que
menteur[104], les uns plus, les autres moins, et moi, qui vous parle,
peut-être plus sot que les autres, quoique j'aie plus de franchise à
l'avouer, et que, mon livre n'étant qu'un ramas de sottises, j'espère
que chaque sot y trouvera un petit caractère de ce qu'il est, s'il n'est
trop aveuglé de l'amour-propre. Dom Carlos donc, pour reprendre mon
conte, etoit dans une eglise avec quantité d'autres gentilshommes
italiens et espagnols, qui se miroient dans leurs belles plumes comme
des paons, lorsque trois dames masquées l'accostèrent au milieu de tous
ces Cupidons dechaînés, l'une desquelles lui dit ceci ou quelque chose
qui en approche: «Seigneur dom Carlos, il y a une dame en cette ville à
qui vous êtes bien obligé. Dans tous les combats de barrière[105] et
toutes les courses de bague, elle vous a souhaité d'en emporter
l'honneur, comme vous avez fait.--Ce que je trouve de plus avantageux en
ce que vous me dites, repondit dom Carlos, c'est que je l'apprends de
vous, qui paroissez une dame de merite, et je vous avoue que, si j'eusse
esperé que quelque dame se fût declarée pour moi, j'aurois apporté plus
de soin que je n'ai fait à meriter son approbation.» La dame inconnue
lui dit qu'il n'avoit rien oublié de tout ce qui le pouvoit faire
paroître un des plus adroits hommes du monde, mais qu'il avoit fait voir
par ses livrées de noir et de blanc qu'il n'etoit point amoureux[106].
«Je n'ai jamais bien su ce que signifioient les couleurs, repondit dom
Carlos; mais je sais bien que c'est moins par insensibilité que je
n'aime point que par la connoissance que j'ai que je ne merite pas
d'être aimé.» Ils se dirent encore cent belles choses que je ne vous
dirai point, parceque je ne les sçais pas[107], et que je n'ai garde de
vous en composer d'autres, de peur de faire tort à dom Carlos et à la
dame inconnue, qui avoient bien plus d'esprit que je n'en ai, comme j'ai
sçu depuis peu d'un honnête Napolitain qui les a connus l'un et l'autre.
Tant y a que la dame masquée declara à dom Carlos que c'etoit elle qui
avoit eu inclination pour lui. Il demanda à la voir; elle lui dit qu'il
n'en etoit pas encore là, qu'elle en chercheroit les occasions, et que,
pour lui temoigner qu'elle ne craignoit point de se trouver avec lui
seul à seul, elle lui donnoit un gage. En disant cela, elle découvrit à
l'Espagnol la plus belle main du monde et lui presenta une bague qu'il
reçut, si surpris de l'aventure qu'il oublia quasi à lui faire la
reverence lorsqu'elle le quitta. Les autres gentilshommes, qui s'etoient
éloignés de lui par discretion, s'en approchèrent. Il leur conta ce qui
lui etoit arrivé et leur montra la bague, qui etoit d'un prix assez
considerable. Chacun dit là-dessus ce qu'il en croyoit, et dom Carlos
demeura aussi piqué de la dame inconnue que s'il l'eût vue au visage,
tant l'esprit a de pouvoir sur ceux qui en ont.
[Note 101: Il étoit alors d'usage, en France, que les femmes de
condition portassent un masque de velours noir lorsqu'elles sortoient à
pied (V. la Promenade du Cours, 1630, in-12, p. 12), et parfois même les
bourgeoises en portoient aussi pour jouer aux grandes dames.]
[Note 102: Sera-ce exagérer la portée des paroles de Scarron que de
voir ici un petit trait décoché en passant contre le roman allégorique
et contre ces rencontres amoureuses dans les temples, qui remplissent
les romans de l'époque? «Nos galands.., quoyque d'ordinaire ils ayent
assez de peine à estre devots..., ne laisseront pas de frequenter les
eglises... Comme c'est aux dames que l'on desire plaire le plus..., il
faut chercher l'endroit où elles se rangent.» (Loix de la galanterie.)
On voit par là, comme par ce qu'ajoute Scarron, que cet usage des romans
étoit fondé sur un fait de la vie réelle. La traduction d'une lettre
italienne..., contenant une critique agréable de Paris, du même temps, à
peu près, vient encore à l'appui: «Le peuple fréquente les églises avec
piété. Il n'y a que les nobles et les grands qui y viennent pour se
divertir, pour parler et se faire l'amour.» V. aussi Furet., le Rom.
bourg., p. 31 et 32, éd. Jannet.]
[Note 103: On appeloit chasse-chien, et quelquefois chasse-coquin,
le suisse ou bedeau, considéré dans l'exercice particulier des fonctions
suffisamment déterminées par ce titre: «J'ay esté sans reproche
marguillier, j'ay esté beguiau, j'ay esté portofrande, j'ay esté
chasse-chien», dit Gareau, énumérant la série des honneurs de ce genre
par lesquels il a passé. (Cyrano de Bergerac, le Pédant joué, acte. 2,
sc. 2.)]
[Note 104: Allusion probable à l'Omnis homo mendax de l'Écriture.]
[Note 105: C'est-à-dire ceux qui ont lieu dans une enceinte fermée
de barrières, comme pour les combats de taureaux, les tournois, les
courses de bague, etc.]
[Note 106: Dans les tournois et les carrousels, les chevaliers
exprimoient leurs pensées et leurs sentiments par le moyen de livrées,
de chiffres, d'armoiries ou de devises. On lit dans le père Ménestrier,
qui a donné la signification des diverses couleurs en usage: «Le noir
signifioit la douleur, le désespoir, etc.; le blanc signifioit la
pureté, la sincérité, l'innocence et l'indifférence, la simplicité, la
candeur, etc.» (Traité des carrousels et tournois.)]
[Note 107: Épigramme indirecte contre l'invraisemblance des romans,
dont les auteurs semblent toujours connoître, on ne sait comment, les
particularités les plus intimes de la vie de leurs héros. Déjà à la fin
du ch. 8, Scarron avoit dit quelque chose d'approchant par l'intention:
«Vous allez voir cette histoire, non telle que la conta Ragotin, mais
comme je la pourrai conter d'après un des auditeurs, qui me l'a apprise,
etc.» V. encore, un peu plus loin, même chap., et beaucoup d'autres
endroits. On retrouve quelques traits de satire analogues dans le Roman
bourgeois de Furetière, celui-ci, par exemple: «Par malheur pour cette
histoire, Lucrèce n'avoit point de confidente, ni le marquis d'escuyer,
à qui ils répétassent en propres termes leurs plus secrettes
conversations. C'est une chose qui n'a jamais manqué aux heros et aux
heroïnes. Le moyen, sans cela, d'ecrire leurs aventures et d'en faire de
gros volumes! Le moyen qu'on pust sçavoir tous leurs entretiens, leurs
plus secrettes pensées! qu'on pust avoir coppie de tous leurs vers et
des billets doux qui se sont envoyez, et toutes les autres choses
necessaires pour bastir une intrigue!» Et plus loin: «Par malheur, on ne
sçait rien de tout cela, parceque la chose se passa en secret.» (Édit.
elzevir., p. 80 et 85.) Subligny s'exprime à peu près de même, dans la
Fausse Clélie (édit. 1679, in-12, p. 222), à propos des lettres écrites
par les héros des romans, et le Père Bougeant, dans son Voyage du prince
Fan-Férédin au pays de Romancie, raille également les romanciers qui
rapportent d'un bout à l'autre les entretiens de leurs personnages,
comme s'ils en avoient pris copie à la façon des greffiers.
On lit aussi dans les Mémoires de Grammont, par Hamilton, ch. 13: «A
Dieu ne plaise que cela nous regarde, nous qui faisons profession de ne
coucher dans ces mémoires que ce que nous tenons de celui même dont nous
écrivons les faits et les dits! Qui jamais, excepté l'écuyer Féraulas, a
pu tenir compte des pensées, des soupirs et du nombre d'exclamations que
son illustre maître faisoit partout?»]
Il fut bien huit jours sans avoir des nouvelles de la dame, et je n'ai
jamais su s'il s'en inquieta bien fort. Cependant il alloit tous les
jours se divertir chez un capitaine d'infanterie, où plusieurs hommes de
condition s'assembloient souvent pour jouer. Un soir qu'il n'avoit point
joué et qu'il se retiroit de meilleure heure qu'il n'avoit accoutumé, il
fut appelé par son nom d'une chambre basse d'une grande maison. Il
s'approcha de la fenêtre, qui etoit grillée, et reconnut à la voix que
c'etoit son amante invisible, qui lui dit d'abord: «Approchez-vous, dom
Carlos; je vous attends ici pour vider le differend que nous avons
ensemble.--Vous n'êtes qu'une fanfaronne, lui dit dom Carlos; vous
defiez avec insolence et vous vous cachez huit jours pour ne paroître
qu'à une fenêtre grillée.--Nous nous verrons de plus près quand il en
sera temps, lui dit-elle. Ce n'est point faute de coeur que j'ai différé
de me trouver avec vous; j'ai voulu vous connoître devant que de me
laisser voir. Vous sçavez que dans les combats assignés il se faut
battre avec armes pareilles: si votre coeur n'etoit pas aussi libre que
le mien, vous vous battriez avec avantage; et c'est pour cela que j'ai
voulu m'informer de vous.--Et qu'avez-vous appris de moi? lui dit dom
Carlos.--Que nous sommes assez l'un pour l'autre», repondit la dame
invisible. Dom Carlos lui dit que la chose n'etoit pas egale: «Car,
ajouta-t-il, vous me voyez et sçavez qui je suis; et moi, je ne vous
vois point et ne sçais qui vous êtes. Quel jugement pensez-vous que je
puisse faire du soin que vous apportez à vous cacher? On ne se cache
guère quand on n'a que de bons desseins, et on peut aisement tromper une
personne qui ne se tient pas sur ses gardes; mais on ne la trompe pas
deux fois. Si vous vous servez de moi pour donner de la jalousie à un
autre, je vous avertis que je n'y suis pas propre, et que vous ne devez
pas vous servir de moi à autre chose qu'à vous aimer.--Avez-vous assez
fait de jugemens temeraires? lui dit l'invisible.--Ils ne sont pas sans
apparence, repondit dom Carlos.--Sçachez, lui dit-elle, que je suis très
véritable, que vous me reconnoîtrez telle dans tous les procedés que
nous aurons ensemble, et que je veux que vous le soyez aussi.--Cela est
juste, lui dit dom Carlos; mais il est juste aussi que je vous voie et
que je sçache qui vous êtes.--Vous le sçaurez bientôt, lui dit
l'invisible; et cependant esperez sans impatience: c'est par là que vous
pouvez meriter ce que vous pretendez de moi, qui vous assure (afin que
votre galanterie ne soit pas sans fondement et sans espoir de
recompense) que je vous egale en condition; que j'ai assez de bien pour
vous faire vivre avec autant d'eclat que le plus grand prince du
royaume; que je suis jeune, que je suis plus belle que laide; et, pour
de l'esprit, vous en avez trop pour n'avoir pas decouvert si j'en ai ou
non.» Elle se retira en achevant ces paroles, laissant dom Carlos la
bouche ouverte et prêt à repondre, si surpris de la brusque declaration,
si amoureux d'une personne qu'il ne voyoit point, et si embarrassé de ce
procedé etrange et qui pouvoit aller à quelque tromperie, que, sans
sortir d'une place, il fut un grand quart d'heure à faire divers
jugemens sur une aventure si extraordinaire. Il sçavoit bien qu'il y
avoit plusieurs princesses et dames de condition dans Naples; mais il
sçavoit bien aussi qu'il y avoit force courtisanes affamées, fort âpres
après les etrangers, grandes friponnes, et d'autant plus dangereuses
qu'elles etoient belles[108]. Je ne vous dirai point exactement s'il
avoit soupé et s'il se coucha sans manger, comme font quelques faiseurs
de romans, qui règlent toutes les heures du jour de leurs heros, les
font lever de bon matin, conter leur histoire jusqu'à l'heure du dîner,
dîner fort legerement, et après dîner reprendre leur histoire ou
s'enfoncer dans un bois pour y parler tout seuls, si ce n'est quand ils
ont quelque chose à dire aux arbres et aux rochers; à l'heure du souper,
se trouver à point nommé dans le lieu où l'on mange, où ils soupirent et
rêvent au lieu de manger[109], et puis s'en vont faire des châteaux en
Espagne sur quelque terrasse qui regarde la mer, tandis qu'un ecuyer
revèle[110] que son maître est un tel, fils d'un roi tel, et qu'il n'y a
pas un meilleur prince au monde, et qu'encore qu'il soit pour lors le
plus beau des mortels, qu'il etoit encore toute autre chose devant que
l'amour l'eût defiguré[111].
[Note 108: Cette ville, qui, depuis les expéditions d'Italie, avoit
donné son nom au mal de Naples, passoit en effet pour un réceptacle de
courtisanes. Beaucoup des écrits du temps en portent témoignage.]
[Note 109: Sorel raille de même ce dédain des choses positives et
cet oubli des réalités vulgaires de la vie dans les romans héroïques
(Berg. extrav., liv. 10). Il parle aussi, un peu plus loin, de la
facilité avec laquelle les romanciers font vivre leurs héros, sans un
sou, en terre étrangère (liv. 11); et Cervantes avoit déjà fait le même
reproche aux romans de chevalerie dans Don Quichotte (t. I, l. 3). On
lit dans la première lettre de mademoiselle de Montpensier à madame de
Motteville, où elle lui explique le plan d'une colonie qu'elle voudroit
fonder pour vivre suivant le code de l'Astrée: «Je ne désapprouverois
pas qu'on tirât les vaches, ni que l'on fît des fromages et des gâteaux,
puisqu'il faut manger, et que je ne prétends pas que le plan de notre
vie soit fabuleux, comme il est en ces romans où l'on observe un jeûne
perpétuel et une si sévère abstinence.»]
[Note 110: Cf. dans Boileau (Héros de rom.). «Cyrus: Eh! de grâce,
généreux Pluton, souffrez que j'aille entendre l'histoire d'Aglatidas et
d'Amestris, qu'on me va conter... Cependant, voici le fidèle Féraulas
(son écuyer), que je vous laisse, qui vous instruira positivement de
l'histoire de ma vie et de l'impossibilité de mon bonheur.»
Hamilton se moqua aussi, à plusieurs reprises, de cet usage, dans les
Mém. de Grammont (ch. 3, p. 15, et ch. 13, p. 320, édit. Paulin.)]
[Note 111: «Tous les hommes y sont faits à peindre, dit Sénecé en
parlant des romans; on ne peut rien concevoir d'égal à leur bon air ni à
leur mine relevée.» (Lett. de Clém. Marot.) Cette même raillerie revient
souvent dans Don Quichotte.]
Pour revenir à mon histoire, dom Carlos se trouva le lendemain à son
poste. L'invisible etoit dejà au sien. Elle lui demanda s'il n'avoit pas
eté bien embarrassé de la conversation passée, et s'il n'etoit pas vrai
qu'il avoit douté de tout ce qu'elle avoit dit. Dom Carlos, sans
repondre à sa demande, la pria de lui dire quel danger il y avoit pour
elle à ne se montrer point, puisque les choses etoient egales de part et
d'autre, et que leur galanterie ne se proposoit qu'une fin qui seroit
approuvée de tout le monde. «Le danger y est tout entier, comme vous
sçaurez avec le temps, lui dit l'invisible. Contentez-vous, encore un
coup, que je suis veritable, et que, dans la relation que je vous ai
faite de moi-même, j'ai eté très modeste.» Dom Carlos ne la pressa pas
davantage.
Leur conversation dura encore quelque temps; ils s'entredonnèrent de
l'amour encore plus qu'ils n'avoient fait, et se separèrent avec
promesse, de part et d'autre, de se trouver tous les jours à
l'assignation.
Le jour d'après il y eut un grand bal chez le vice-roi. Dom Carlos
espera d'y reconnoître son invisible, et tâcha cependant d'apprendre à
qui etoit la maison où l'on lui donnoit de si favorables audiences. Il
apprit des voisins que la maison etoit à une vieille dame fort retirée,
veuve d'un capitaine espagnol, et qu'elle n'avoit ni filles, ni nièces.
Il demanda à la voir; elle lui fit dire que, depuis la mort de son mari,
elle ne voyoit personne, ce qui l'embarrassa encore davantage. Dom
Carlos se trouva le soir chez le vice-roi, où vous pouvez penser que
l'assemblée fut fort belle. Il observa exactement toutes les dames de
l'assemblée qui pouvoient être son inconnue; il fit conversation avec
celles qu'il put joindre, et n'y trouva pas ce qu'il cherchoit; enfin il
se tint à la fille d'un marquis de je ne sais quel marquisat, car c'est
la chose du monde dont je voudrois le moins jurer, en un temps où tout
le monde se marquise de soi-même, je veux dire de son chef[112]. Elle
etoit jeune et belle, et avoit bien quelque chose du ton de voix de
celle qu'il cherchoit; mais, à la longue, il trouva si peu de rapport
entre son esprit et celui de son invisible qu'il se repentit d'avoir en
si peu de temps assez avancé ses affaires auprès de cette belle personne
pour pouvoir croire, sans se flatter, qu'il n'etoit pas mal avec elle.
Ils dansèrent souvent ensemble, et le bal etant fini, avec peu de
satisfaction de dom Carlos, il se separa de sa captive, qu'il laissa
toute glorieuse d'avoir occupé seule, et en une si belle assemblée, un
cavalier qui etoit envié de tous les hommes et estimé de toutes les
femmes. À la sortie du bal, il s'en alla à la hâte en son logis prendre
des armes, et de son logis à sa fatale grille, qui n'en etoit pas
beaucoup eloignée. Sa dame, qui y etoit dejà, lui demanda des nouvelles
du bal, encore qu'elle y eût eté. Il lui dit ingenûment qu'il avoit
dansé plusieurs fois avec une fort belle personne, et qu'il l'avoit
entretenue tant que le bal avoit duré. Elle lui fit là-dessus plusieurs
questions qui decouvrirent assez qu'elle etoit jalouse. Dom Carlos, de
son côté, lui fit connoître qu'il avoit quelque scrupule de ce qu'elle
ne s'etoit point trouvée au bal, et que cela le faisoit douter de sa
condition. Elle s'en aperçut, et, pour lui remettre l'esprit en repos,
jamais elle ne fut si charmante, et elle le favorisa autant que l'on le
peut en une conversation qui se fait au travers d'une grille, jusqu'à
lui promettre qu'elle lui seroit bientôt visible. Ils se separerent
là-dessus, lui fort en doute s'il la devoit croire, et elle un peu
jalouse de la belle personne qu'il avoit entretenue tant que le bal
avoit duré.
[Note 112: Scarron dit encore plus loin, en parlant du baron de
Sigognac: «Au temps où nous sommes, il seroit pour le moins un marquis.»
(L. 2, ch. 3.) Cette usurpation des titres étoit un effet que devoit
naturellement produire l'influence exagérée de la cour et des grands
seigneurs sous Louis XIV, ainsi que la haine professée par les
écrivains, comme par les courtisans, contre les bourgeois, surtout à
partir de 1650. Il est vrai que cette haine et ces attaques avoient pour
cause, la plupart du temps, les envahissements continuels de la
bourgeoisie. C'étoit surtout la Fronde qui avoit ouvert la voie à son
ambition: plusieurs bourgeois étoient arrivés au pouvoir; beaucoup
s'étoient trouvés en rapport avec les nobles, qu'ils avoient vus de près
dans la grande salle du Palais, qu'ils avoient secondés à Paris et à
Bordeaux. Ils avoient été éblouis autant de leurs défauts brillants que
de leurs brillantes qualités, et ils en étoient venus à désirer les
titres, et, par suite, à les prendre quelquefois, pour n'être pas
rejetés en dehors de ce monde qui les charmoit. Ce n'étoit plus alors
cette bourgeoisie rogue et ennemie de la noblesse du temps de la Ligue
et de Richelieu. Aussi les écrivains de cette époque sont-ils pleins de
témoignages analogues à celui de Scarron. Je ne parle pas de
mademoiselle de Gournay, qui remonte aux premières années du siècle;
mais Saint-Amant, par exemple, s'exprime en ces termes (1658): «Si je ne
me suis pu résoudre jusqu'à présent à me monsieuriser moy-mesme dans les
titres de tous mes ouvrages, je te prie de croire que ce n'est point par
une modestie affectée, ou injurieuse à ceux qui en ont usé de la sorte
dans les leurs, et que, quand on m'aura bien prouvé que j'ay mal fait,
je ne me monsieuriseray pas seulement, mais, pour reparer ma faute, je
me messiriseray et me chevalieriseray à tour de bras, pour le moins avec
autant de raison que la pluspart de nos galands d'aujourd'huy en ont à
prendre la qualité ou de comte ou de marquis. (Avis au lecteur précédant
la Généreuse, édit. Jannet, 2e vol. p. 355.) Le Pays raille également
ces marquis sans marquisats dans la préface de ses Amitiez, amours,
amourettes (1664). Et Molière, dans l'École des Femmes (1662):
De la plupart des gens c'est la démangeaison.
Je sais un paysan qu'on appeloit Gros-Pierre
Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux,
Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.
(Acte I, sc. 1.)
Il a encore ridiculisé la même manie dans le Bourgeois gentilhomme et
dans George Dandin. Ne peut-on dire aussi que La Fontaine, qui pourtant
n'étoit pas lui-même tout à fait irréprochable (V. plus haut notre note,
ch. 4, p. 21), pensoit à la même chose en écrivant ses fables de la
Grenouille qui veut se faire aussi grosse qu'un boeuf, et du Geai paré
des plumes du paon? Bussy-Rabutin fit également une chanson contre les
faux nobles, et Claveret une comédie, l'Écuyer, ou les Faux nobles mis
au billon (1665), dont il faut lire la dédicace aux vrais nobles. Mais
les épigrammes ne suffirent pas: on fut obligé de sévir contre les faux
nobles.]
Le lendemain, dom Carlos, étant allé ouïr la messe en je ne sais quelle
église, présenta de l'eau benite à deux dames masquées qui en vouloient
prendre en même temps que lui. La mieux vêtue de ces deux dames lui dit
qu'elle ne recevoit point de civilité d'une personne à qui elle vouloit
faire un eclaircissement. «Si vous n'êtes point trop pressée, lui dit
dom Carlos, vous pouvez vous satisfaire tout à l'heure.--Suivez-moi donc
dans la prochaine chapelle», lui repondit la dame inconnue. Elle s'y en
alla la première, et dom Carlos la suivit, fort en doute si c'etoit sa
dame, quoiqu'il la vît de même taille, parcequ'il trouvoit quelque
différence en leurs voix, celle-ci parlant un peu gras. Voici ce qu'elle
lui dit après s'être enfermée avec lui dans la chapelle. «Toute la ville
de Naples, seigneur dom Carlos, est pleine de la haute reputation que
vous y avez acquise depuis le peu de temps que vous y êtes, et vous y
passez pour un des plus honnêtes hommes du monde. On trouve seulement
etrange que vous ne vous soyez point aperçu qu'il y a en cette ville des
dames de condition et de merite qui ont pour vous une estime
particulière. Elles vous l'ont temoignée autant que la bienseance le
peut permettre, et, bien qu'elles souhaitent ardemment de vous le faire
croire, elles aiment pourtant mieux que vous ne l'ayez pas reconnu par
insensibilité que si vous le dissimuliez par indifference. Il y en a une
entre autres, de ma connoissance, qui vous estime assez pour vous
avertir, au peril de tout ce qu'on en pourra dire, que vos aventures de
nuit sont decouvertes; que vous vous engagez imprudemment à aimer ce que
vous ne connoissez point, et, puisque votre maîtresse se cache, qu'il
faut qu'elle ait honte de vous aimer ou peur de n'être pas assez
aimable. Je ne doute point que votre amour de contemplation n'ait pour
objet une dame de grande qualité et de beaucoup d'esprit, et qu'il ne se
soit figuré une maîtresse tout adorable; mais, seigneur dom Carlos, ne
croyez pas votre imagination aux depens de votre jugement. Defiez-vous
d'une personne qui se cache, et ne vous engagez pas plus avant dans ces
conversations, nocturnes. Mais pourquoi me deguiser davantage? C'est moi
qui suis jalouse de votre fantôme, qui trouve mauvais que vous lui
parliez, et, puisque je me suis declarée, qui vais si bien lui rompre
tous ses desseins que j'emporterai sur elle une victoire que j'ai droit
de lui disputer, puisque je ne lui suis point inferieure, ni en beauté,
ni en richesses, ni en qualité, ni en tout ce qui rend une personne
aimable. Profitez de l'avis si vous êtes sage.» Elle s'en alla en disant
ces dernières paroles, sans donner le temps à dom Carlos de lui
repondre. Il la voulut suivre, mais il trouva à la porte de l'eglise un
homme de condition qui l'engagea en une conversation qui dura assez
long-temps et dont il ne se put defendre. Il rêva le reste du jour à
cette aventure, et soupçonna d'abord la demoiselle du bal d'être la
dernière dame masquée qui lui etoit apparue; mais, songeant qu'elle lui
avoit fait voir beaucoup d'esprit, et se souvenant que l'autre n'en
avoit guère, il ne sut plus ce qu'il en devoit croire, et souhaita quasi
de n'être point engagé avec son obscure maîtresse, pour se donner tout
entier à celle qui venoit de le quitter. Mais enfin, venant à considerer
qu'elle ne lui etoit pas plus connue que son invisible, de qui l'esprit
l'avoit charmé dans les conversations qu'il avoit eues avec elle, il ne
balança point dans le parti qu'il devoit prendre, et ne se mit pas
beaucoup en peine des menaces qu'on lui avoit faites, n'étant pas homme
à être poussé par là.
Ce jour-là même il ne manqua pas de se trouver à sa grille à l'heure
accoutumée, et il ne manqua pas aussi, au fort de la conversation qu'il
eut avec son invisible, d'être saisi par quatre hommes masqués, assez
forts pour le desarmer et le porter quasi à force de bras dans un
carrosse qui les attendoit au bout de la rue. Je laisse à juger au
lecteur les injures qu'il leur dit et les reproches qu'il leur fit de
l'avoir pris à leur avantage. Il essaya même de les gagner par
promesses; mais, au lieu de les persuader, il ne les obligea qu'à
prendre un peu plus garde à lui et à lui ôter tout à fait l'esperance de
pouvoir s'aider de son courage et de sa force. Cependant le carrosse
alloit toujours au grand trot de quatre chevaux. Il sortit de la ville,
et, au bout d'une heure, il entra dans une superbe maison, dont l'on
tenoit la porte ouverte pour le recevoir. Les quatre mascarades
descendirent du carrosse avec dom Carlos, le tenant par dessous les bras
comme un ambassadeur introduit à saluer le Grand Seigneur. On le monta
jusqu'au premier etage avec la même ceremonie, et là, deux demoiselles
masquées le vinrent recevoir à la porte d'une grande salle, chacune un
flambeau à la main. Les hommes masqués le laissèrent en liberté et se
retirèrent, après lui avoir fait une profonde reverence. Il y a
apparence qu'ils ne lui laissèrent ni pistolet ni epée, et qu'il ne les
remercia pas de la peine qu'ils avoient prise à le bien garder. Ce n'est
pas qu'il ne fût fort civil, mais on peut bien pardonner un manquement
de civilité à un homme surpris. Je ne vous dirai point si les flambeaux
que tenoient les demoiselles etoient d'argent: c'est pour le moins; ils
étoient plutôt de vermeil doré ciselé, et la salle etoit la plus
magnifique du monde, et, si vous voulez, aussi bien meublée que quelques
appartemens de nos romans, comme le vaisseau de Zelmatide dans le
Polexandre, le palais d'Ibrahim dans l'Illustre Bassa, ou la chambre où
le roi d'Assyrie reçut Mandane dans le Cyrus[113], qui est sans doute,
aussi bien que les autres que j'ai nommés, le livre du monde le mieux
meublé. Representez-vous donc si notre Espagnol ne fut pas bien etonné,
dans ce superbe appartement, avec deux demoiselles masquées qui ne
parloient point et qui le conduisirent dans une chambre voisine, encore
mieux meublée que la salle, où elles le laissèrent tout seul. S'il eût
eté de l'humeur de don Quichotte, il eût trouvé là de quoi s'en donner
jusqu'aux gardes[114], et il se fût cru pour le moins Esplandian ou
Amadis[115]. Mais notre Espagnol ne s'en emut non plus que s'il eût eté
en son hôtellerie ou auberge. Il est vrai qu'il regretta beaucoup son
invisible, et que, songeant continuellement en elle, il trouva cette
belle chambre plus triste qu'une prison, que l'on ne trouve jamais belle
que par dehors. Il crut facilement qu'on ne lui vouloit point de mal où
l'on l'avoit si bien logé, et ne douta point que la dame qui lui avoit
parlé le jour d'auparavant dans l'eglise ne fût la magicienne de tous
ces enchantemens. Il admira en lui-même l'humeur des femmes et combien
tôt elles executent leurs resolutions, et il se resolut aussi de son
côté à attendre patiemment la fin de l'aventure et de garder fidelité à
sa maîtresse de la grille, quelques promesses et quelques menaces qu'on
lui pût faire. À quelque temps de là, des officiers masqués et fort bien
vêtus vinrent mettre le couvert, et l'on servit ensuite le souper.
[Note 113: Le roi d'Assyrie est, dans le Grand Cyrus, le rival
d'Artamène à l'amour de Mandane. Zelmatide, un des principaux
personnages du Polexandre de Gomberville et l'ami du héros de ce roman,
est le successeur des Incas, le fils et l'héritier du grand Guina-Capa:
on conçoit, dès lors, qu'il devoit avoir un vaisseau meublé conformément
à son rang et aux magnifiques traditions de ses prédécesseurs. Mais
mademoiselle de Scudéry n'est pas en reste avec Gomberville: on peut
voir dans l'Illustre Bassa (3e l.) la longue et opulente Description du
palais d'Ibrahim, que celui-ci montre en détail à son ami Docria. Rien
n'y a été épargné: