CHAPITRE VII.

L'aventure des brancards.

Le plus jeune des comediens qui entrèrent chez la Rappinière etoit valet

de Destin. Il apprit de lui que le reste de la troupe etoit arrivé, à la

reserve de mademoiselle de l'Etoile, qui s'etoit demis un pied à trois

lieues du Mans. «Qui vous a fait venir ici, et qui vous a dit que nous y

etions? lui demanda le Destin.--La peste, qui etoit à Alençon, nous a

empêchés d'y aller et nous a arrêtés à Bonnestable[82], repondit l'autre

comedien, qui s'appeloit l'Olive, et quelques habitans de cette ville

que nous avons trouvés nous ont dit que vous avez joué ici, que vous

vous etiez battu et que vous aviez eté blessé. Mademoiselle de l'Etoile

en est fort en peine, et vous prie de lui envoyer un brancard[83].» Le

maître de l'hôtellerie voisine, qui etoit venu là au bruit de la mort de

Doguin, dit qu'il y avoit un brancard chez lui, et, pourvu qu'on le

payât bien, qu'il seroit en etat de partir sur le midi, porté par deux

bons chevaux. Les comediens arretèrent le brancard à un ecu, et des

chambres dans l'hôtellerie pour la troupe comique. La Rappinière se

chargea d'obtenir du lieutenant general permission de jouer, et, sur le

midi, le Destin et ses camarades prirent le chemin de Bonnestable. Il

faisoit un grand chaud. La Rancune dormoit dans le brancard; l'Olive

etoit monté sur le cheval de derrière, et un valet de l'hôte conduisoit

celui de devant; le Destin alloit de son pied, un fusil sur l'epaule, et

son valet lui contoit ce qui leur etoit arrivé depuis le Château du

Loir[84] jusqu'à un village auprès de Bonnestable, où mademoiselle de

l'Etoile s'etoit demis un pied en descendant de cheval, quand deux

hommes bien montés, et qui se cachèrent le nez de leur manteau en

passant auprès de Destin, s'approchèrent du brancard du côté qu'il etoit

decouvert, et, n'y trouvant qu'un vieil homme qui dormoit, le mieux

monté de ces deux inconnus dit à l'autre: «Je crois que tous les diables

sont aujourd'hui dechaînés contre moi et se sont deguisés en brancards

pour me faire enrager.» Cela dit, il poussa son cheval à travers les

champs, et son camarade le suivit. L'Olive appela le Destin, qui etoit

un peu eloigné, et lui conta l'aventure, en laquelle il ne put rien

comprendre et dont il ne se mit pas beaucoup en peine.

[Note 82: Petite ville du Maine, sur la Dive, avec une forêt

considérable.]

[Note 83: Un brancard étoit une sorte de lit portatif, destiné

surtout à voiturer les malades. Il étoit fait en forme de grande

civière, avec des cerceaux en berceau, qu'on pouvoit garnir au besoin de

matelas et de couvertures, et il étoit porté, comme une litière, sur des

mulets ou des chevaux.]

[Note 84: Petite ville du Maine, à onze lieues environ du Mans.]

À un quart de lieue de là, le conducteur du brancard, que l'ardeur du

soleil avoit assoupi, alla planter le brancard dans un bourbier, où la

Rancune pensa se repandre. Les chevaux y brisèrent leurs harnois, et il

les en fallut tirer par le cou et par la queue, après qu'on les eut

detelés. Ils ramassèrent les debris du naufrage et gagnèrent le prochain

village le mieux qu'ils purent. L'equipage du brancard avoit grand

besoin de reparation. Tandis qu'on y travailla, la Rancune, l'Olive et

le valet de Destin burent un coup à la porte d'une hôtellerie qui se

trouva dans le village. Là-dessus il arriva un autre brancard, conduit

par deux hommes de pied, qui s'arrêta aussi devant l'hôtellerie. À peine

fut-il arrivé qu'il en parut un autre, qui venoit cent pas après du même

côté. «Je crois que tous les brancards de la province se sont ici donné

rendez-vous pour une affaire d'importance ou pour un chapitre general,

dit la Rancune, et je suis d'avis qu'ils commencent leur conference, car

il n'y a pas apparence qu'il en arrive davantage.--En voici pourtant un

qui n'en quittera pas sa part», dit l'hôtesse. Et, en effet, ils en

virent un quatrième qui venoit du côté du Mans. Cela les fit rire de bon

courage, excepté la Rancune, qui ne rioit jamais, comme je vous ai déjà

dit. Le dernier brancard s'arrêta avec les autres. Jamais on ne vit tant

de brancards ensemble. «Si les chercheurs de brancards que nous avons

trouvés tantôt etoient ici, ils auraient contentement, dit le conducteur

du premier venu.--J'en ai trouvé aussi», dit le second. Celui des

comediens dit la même chose, et le dernier venu ajouta qu'il en avoit

pensé être battu. «Et pourquoi? lui demanda le Destin.--À cause, lui

repondit-il, qu'ils en vouloient à une demoiselle qui s'etoit demis un

pied et que nous avons menée au Mans. Je n'ai jamais vu des gens si

colères; ils se prenoient à moi de ce qu'ils n'avoient pas trouvé ce

qu'ils cherchoient.» Cela fit ouvrir les oreilles aux comediens, et, en

deux ou trois interrogations qu'ils firent au brancardier, ils sçurent

que la femme du seigneur du village où mademoiselle de l'Etoile s'etoit

blessée lui avoit rendu visite, et l'avoit fait conduire au Mans avec

grand soin.

La conversation dura encore quelque temps entre les brancards, et ils

sçurent les uns des autres qu'ils avoient eté reconnus en chemin par les

mêmes hommes que les comediens avoient vus. Le premier brancard portoit

le curé de Domfront, qui venoit des eaux de Bellesme[85] et passoit au

Mans pour faire faire une consultation de medecins sur sa maladie; le

second portoit un gentilhomme blessé qui revenoit de l'armée. Les

brancards se separèrent. Celui des comediens et celui du curé de

Domfront retournèrent au Mans de compagnie, et les autres où ils avoient

à aller. Le curé malade descendit en la même hôtellerie des comediens,

qui etoit la sienne. Nous le laisserons reposer dans sa chambre, et

verrons, dans le suivant chapitre, ce qui se passoit en celle des

comediens.

[Note 85: Petite ville du Perche, à trois lieues sud de Mortagne,

qui possède des eaux minérales.]

Le Roman Comique · 第 19 / 265 题