Votre nom seul porte avec soi tous les titres et tous les eloges que
l'on peut donner aux personnes les plus illustres de notre siècle. Il
fera passer mon livre pour bon, quelque mechant qu'il puisse être; et
ceux mêmes qui trouveront que je le pouvois mieux faire seront
contraints d'avouer que je ne le pouvois mieux dedier[40]. Quand
l'honneur que vous me faites de m'aimer, que vous m'avez temoigné par
tant de bontés et tant de visites, ne porteroit pas mon inclination à
rechercher soigneusement les moyens de vous plaire, elle s'y porteroit
d'elle-même. Aussi vous ai-je destiné mon roman dès le temps que j'eus
l'honneur de vous en lire le commencement, qui ne vous deplut pas[41].
C'est ce qui m'a donné courage de l'achever plus que toute autre chose,
et ce qui m'empêche de rougir en vous faisant un si mauvais present. Si
vous le recevez pour plus qu'il ne vaut, ou si la moindre partie vous en
plaît, je ne me changerois pas au plus dispos homme de France. Mais,
Monseigneur, je n'oserois espérer que vous le lisiez; ce seroit trop de
temps perdu à une personne qui l'employe si utilement que vous faites et
qui a bien autre chose à faire. Je serai assez recompensé de mon livre
si vous daignez seulement le recevoir, et si vous croyez sur ma parole,
puisque c'est tout ce qui me reste[42], que je suis de toute mon ame,
Monseigneur,
Votre très humble, très obeissant et très obligé serviteur,
SCARRON.
[Note 39: Paul de Gondi, cardinal de Retz, un des nombreux amis et
protecteurs de Scarron, qu'il étoit venu voir bien des fois dans sa
petite maison pour causer familièrement avec lui (V. plus bas, et
Lettres de Scarron), et avec qui il s'étoit lié plus intimement encore
dans leur guerre commune contre Mazarin.]
[Note 40: Tout le monde ne sera pas de cet avis. Quoique le Roman
comique fût l'ouvrage d'un bénéficier, il semble d'abord étrange que
cette première partie ait été dédiée au coadjuteur d'un archevêque; mais
celui-ci n'y regardoit pas de si près, ni Scarron non plus. Du reste,
vers la même époque, et ce n'est pas le seul exemple, le Recueil des
poésies choisies, de Sercy, malgré plusieurs pièces plus que légères,
paroissoit sous la dédicace de l'abbé de Saint-Germain Beaupré, aumônier
du roi.]
[Note 41: Nous savons par Segrais (Mém. anecd.) que Scarron avoit
coutume d'essayer son Roman comique, comme il disoit, en le lisant à ses
visiteurs, et qu'il auguroit bien de son succès futur en voyant qu'il
faisoit rire de si habiles gens.]
[Note 42: Le Segraisiana dit qu'il n'avoit d'autre mouvement libre
que celui de la langue et de la main; mais lui-même fait bien voir par
plusieurs passages de ses oeuvres que ses mains ne lui obéissoient pas
toujours (Épîtres à la comtesse de Fiesque, à Pélisson; Seconde légende
de Bourbon). Scarron revient sans cesse sur son infirmité, pour mieux
exciter la compassion de ses protecteurs. On sait qu'il en a tracé
lui-même, dans son épître à Sarrazin, et surtout dans l'avis précédant
sa Relation véritable sur la mort de Voiture, un tableau plein de verve,
qu'il est curieux de comparer à celui qu'en a laissé Cyrano de Bergerac,
son ennemi intime, dans ses lettres contre les Frondeurs, et surtout
contre Ronscar.]