Le ravin se rétrécit comme s'il allait se refermer. Un grand

Au lecteur

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT

LA PRÉSENTE ÉDITION

DES

ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

A ÉTÉ TIRÉE

PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

EN VERTU D'UNE AUTORISATION

DE M. LE GARDE DES SCEAUX

EN DATE DU 30 JANVIER 1902.

IL A ÉTÉ TIRÉ À PART

100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

SAVOIR:

60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.

20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.

20 exemplaires (81 à 100) sur chine.

_Le texte de ce volume

est conforme à celui de l'édition originale_: Au Soleil.

_Paris, Victor Havard, 1884,

avec addition de_: La Patrie de Colomba.

Le Monastère de Corbara.--Les Bandits corses.

Une Page d'histoire inédite (_inédits_).

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT

AU SOLEIL

LA PATRIE DE COLOMBA

LE MONASTÈRE DE CORBARA--LES BANDITS CORSES

UNE PAGE D'HISTOIRE INÉDITE

PARIS

LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR

17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

MDCCCCVIII

_Tous droits réservés._

AU SOLEIL

_À POL ARNAULT._

_LA vie si courte, si longue, devient parfois insupportable. Elle

se déroule, toujours pareille, avec la mort au bout. On ne peut ni

l'arrêter, ni la changer, ni la comprendre. Et souvent une révolte

indignée vous saisit devant l'impuissance de notre effort. Quoi que

nous fassions, nous mourrons! Quoi que nous croyions, quoi que nous

pensions, quoi que nous tentions, nous mourrons. Et il semble qu'on

va mourir demain sans rien connaître encore, bien que dégoûté de

tout ce qu'on connaît. Alors on se sent écrasé sous le sentiment

de «l'éternelle misère de tout», de l'impuissance humaine et de la

monotonie des actions._

_On se lève, on marche, on s'accoude à sa fenêtre. Des gens, en face,

déjeunent, comme ils déjeunaient hier, comme ils déjeuneront demain:

le père, la mère, quatre enfants. Voici trois ans, la grand'mère était

encore là. Elle n'y est plus. Le père a bien changé depuis que nous

sommes voisins. Il ne s'en aperçoit pas; il semble content; il semble

heureux. Imbécile!_

_Ils parlent d'un mariage, puis d'un décès, puis de leur poulet qui est

tendre, puis de leur bonne qui n'est pas honnête. Ils s'inquiètent de

mille choses inutiles et sottes. Imbéciles!_

_La vue de leur appartement, qu'ils habitent depuis dix-huit ans,

m'emplit de dégoût et d'indignation. C'est cela, la vie! Quatre murs,

deux portes, une fenêtre, un lit, des chaises, une table, voilà!

Prison! prison! Tout logis qu'on habite longtemps devient prison! Oh!

Fuir, partir! fuir les lieux connus, les hommes, les mouvements pareils

aux mêmes heures, et les mêmes pensées, surtout._

_Quand on est las, las à pleurer du matin au soir, las à ne plus avoir

la force de se lever pour boire un verre d'eau, las des visages amis

vus trop souvent et devenus irritants, des odieux et placides voisins,

des choses familières et monotones, de sa maison, de sa rue, de sa

bonne qui vient dire: «que désire monsieur pour son dîner», et qui

s'en va en relevant à chaque pas, d'un ignoble coup de talon, le bord

effiloqué de sa jupe sale, las de son chien trop fidèle, des taches

immuables des tentures, de la régularité des repas, du sommeil dans le

même lit, de chaque action répétée chaque jour, las de soi-même, de sa

propre voix, des choses qu'on répète sans cesse, du cercle étroit de

ses idées, las de sa figure vue dans la glace, des mines qu'on fait en

se rasant, en se peignant, il faut partir, entrer dans une vie nouvelle

et changeante._

_Le voyage est une espèce de porte par où l'on sort de la réalité

connue pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve._

_Une gare! un port! un train qui siffle et crache son premier jet de

vapeur! un grand navire passant dans les jetées, lentement, mais dont

le ventre halète d'impatience et qui va fuir là-bas, à l'horizon, vers

des pays nouveaux! Qui peut voir cela sans frémir d'envie, sans sentir

s'éveiller dans son âme le frissonnant désir des longs voyages?_

_On rêve toujours d'un pays préféré, l'un de la Suède, l'autre des

Indes; celui-ci de la Grèce et celui-là du Japon. Moi je me sentais

attiré vers l'Afrique par un impérieux besoin, par la nostalgie du

Désert ignoré, comme par le pressentiment d'une passion qui va naître._

_Je quittai Paris le 6 juillet 1881. Je voulais voir cette terre du

soleil et du sable en plein été_, _sous la pesante chaleur, dans

l'éblouissement furieux de la lumière._

_Tout le monde connaît la magnifique pièce de vers du grand poète

Leconte de Lisle._

_Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,

Tombe, en nappes d'argent, des hauteurs du ciel bleu.

Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine;

La terre est assoupie en sa robe de feu._

_C'est le midi du désert, le midi épandu sur la mer de sable immobile

et illimitée, qui m'a fait quitter les_ bords fleuris _de la Seine

chantés par Mme Deshoulières, et les bains frais du matin, et l'ombre

verte des bois pour traverser les solitudes ardentes_.

_Une autre cause donnait en ce moment à l'Algérie un attrait

particulier. L'insaisissable Bou-Amama conduisait cette campagne

fantastique qui a fait dire, écrire et commettre tant de sottises.

On affirmait aussi que les populations musulmanes préparaient une

insurrection générale, qu'elles allaient tenter un dernier effort, et

qu'aussitôt après le Ramadan la guerre éclaterait d'un seul coup par

toute l'Algérie. Il devenait extrêmement curieux de voir l'Arabe à ce

moment, de tenter de comprendre son âme, ce dont ne s'inquiètent guère

les colonisateurs._

_Flaubert disait quelquefois: «On peut se figurer le désert, les

pyramides, le Sphinx, avant de les avoir vus; mais ce qu'on ne

s'imagine point, c'est la tête d'un barbier turc accroupi devant sa

porte.»_

_Ne serait-il pas encore plus curieux de connaître ce qui se passe dans

cette tête?_

LA MER.

MARSEILLE palpite sous le gai soleil d'un jour d'été. Elle semble

rire, avec ses grands cafés pavoisés, ses chevaux coiffés d'un

chapeau de paille comme pour une mascarade, ses gens affairés et

bruyants. Elle semble grise avec son accent qui chante par les rues,

son accent que tout le monde fait sonner comme par défi. Ailleurs

un Marseillais amuse, et paraît une sorte d'étranger, écorchant le

français; à Marseille, tous les Marseillais réunis donnent à l'accent

une exagération qui prend les allures d'une farce. Tout le monde parler

comme ça, c'est trop, tron de l'air! Marseille au soleil transpire,

comme une belle fille qui manquerait de soins, car elle sent l'ail, la

gueuse, et mille choses encore. Elle sent les innomables nourritures

que grignotent les Nègres, les Turcs, les Grecs, les Italiens, les

Maltais, les Espagnols, les Anglais, les Corses, et les Marseillais

aussi, pécaïre, couchés, assis, roulés, vautrés sur les quais.

Dans le bassin de la Joliette les lourds paquebots, le nez tourné vers

l'entrée du port, chauffent, couverts d'hommes qui les emplissent de

paquets et de marchandises.

L'un d'eux, l'_Abd-el-Kader_, se met tout à coup à pousser des

mugissements, car le sifflet n'existe plus, il est remplacé par une

sorte de cri de bête, une voix formidable qui sort du ventre fumant du

monstre.

Le vaste navire quitte son point d'attache, passe doucement au milieu

de ses frères encore immobiles, sort du port, et, brusquement,

le capitaine ayant jeté par son porte-voix qui descend dans les

profondeurs du bateau, le commandement: «En route», il s'élance, pris

d'une ardeur, ouvre la mer, laisse derrière lui un long sillage,

pendant que fuient les côtes et que Marseille s'enfonce à l'horizon.

C'est l'heure du dîner, à bord. Peu de monde. On ne se rend guère en

Afrique en juillet. Au bout de la table, un colonel, un ingénieur, un

médecin, deux bourgeois d'Alger avec leurs femmes.

On parle du pays où l'on va, de l'administration qu'il lui faut.

Le colonel réclame énergiquement un gouverneur militaire, parle

tactique dans le désert et déclare que le télégraphe est inutile et

même dangereux pour les armées. Cet officier supérieur a dû éprouver

quelque désagrément de guerre par la faute du télégraphe.

L'ingénieur voudrait confier la colonie à un inspecteur général des

ponts et chaussées qui ferait des canaux, des barrages, des routes et

mille autres choses.

Le capitaine du bâtiment laisse entendre, avec esprit, qu'un marin

ferait bien mieux l'affaire, l'Algérie n'étant abordable que par mer.

Les deux bourgeois signalent les fautes grossières du gouverneur; et

chacun rit s'étonnant qu'on puisse être aussi maladroit.

Puis on remonte sur le pont. Rien que la mer, la mer calme, sans un

frisson, et dorée par la lune. Le lourd bateau paraît glisser dessus,

laissant derrière lui un long sillage bouillonnant, où l'eau battue

semble du feu liquide.

Le ciel s'étale sur nos têtes, d'un noir bleuâtre, ensemencé d'astres

que voile par instants l'énorme panache de fumée vomie par la cheminée;

et le petit fanal en haut du mât a l'air d'une grosse étoile se

promenant parmi les autres. On n'entend rien que le ronflement de

l'hélice dans les profondeurs du navire. Qu'elles sont charmantes, les

heures tranquilles du soir sur le pont d'un bâtiment qui fuit!

Toute la journée du lendemain, on pense étendu sous la tente, avec

l'Océan de tous les côtés. Puis la nuit revient, et le jour reparaît.

On a dormi dans l'étroite cabine, sur la couchette en forme de

cercueil. Debout, il est quatre heures du matin.

Quel réveil! Une longue côte, et, là-bas, en face, une tache blanche

qui grandit--Alger!

ALGER.

FÉERIE inespérée et qui ravit l'esprit! Alger a passé mes attentes.

Qu'elle est jolie, la ville de neige sous l'éblouissante lumière! Une

immense terrasse longe le port, soutenue par des arcades élégantes.

Au-dessus s'élèvent de grands hôtels européens et le quartier français,

au-dessus encore s'échelonne la ville arabe, amoncellement de petites

maisons blanches, bizarres, enchevêtrées les unes dans les autres,

séparées par des rues qui ressemblent à des souterrains clairs. L'étage

supérieur est supporté par des suites de bâtons peints en blanc; les

toits se touchent. Il y a des descentes brusques en des trous habités,

des escaliers mystérieux vers des demeures qui semblent des terriers

pleins de grouillantes familles arabes. Une femme passe, grave et

voilée, les chevilles nues, des chevilles peu troublantes, noires des

poussières accumulées sur les sueurs.

De la pointe de la jetée le coup d'œil sur la ville est merveilleux.

On regarde, extasié, cette cascade éclatante de maisons dégringolant

les unes sur les autres du haut de la montagne jusqu'à la mer. On

dirait une écume de torrent, une écume d'une blancheur folle; et,

de place en place, comme un bouillonnement plus gros, une mosquée

éclatante luit sous le soleil.

Partout grouille une population stupéfiante. Des gueux innombrables,

vêtus d'une simple chemise, ou de deux tapis cousus en forme de

chasuble, ou d'un vieux sac percé de trous pour la tête et les bras,

toujours nu-jambes et nu-pieds, vont, viennent, s'injurient, se

battent, vermineux, loqueteux, barbouillés d'ordure et puant la bête.

Tartarin dirait qu'ils sentent le «Teur» (Turc) et on sent le Teur

partout ici.

Puis il y a tout un monde de mioches à la peau noire, métis de Kabyles,

d'Arabes, de nègres et de blancs, fourmilière de cireurs de bottes,

harcelants comme des mouches, cabriolants et hardis, vicieux à trois

ans, malins comme des singes, qui vous injurient en arabe et vous

poursuivent en français de leur éternel «cïé mosieu.» Ils vous tutoient

et on les tutoie. Tout le monde ici d'ailleurs se dit «Tu». Le cocher

qu'on arrête dans la rue vous demande «Où je mènerai Toi». Je signale

cet usage aux cochers parisiens qui sont dépassés en familiarité.

J'ai vu, le jour même de mon arrivée, un petit fait sans importance

et qui pourtant résume à peu près l'histoire de l'Algérie et de la

colonisation.

Comme j'étais assis devant un café, un jeune mauricaud s'empara, de

force, de mes pieds et se mit à les cirer avec une énergie furieuse.

Après qu'il eut frotté pendant un quart d'heure et rendu le cuir de

mes bottines plus luisant qu'une glace, je lui donnai deux sous. Il

prononça «méci mosieu», mais ne se releva pas. Il restait accroupi

entre mes jambes, tout à fait immobile, roulant des yeux comme s'il se

fût trouvé malade. Je lui dis: «Va-t'en donc, arbico.» Il ne répondit

point, ne remua pas, puis, tout à coup, saisissant à pleins bras sa

boîte à cirage il s'enfuit de toute sa vitesse. Et j'aperçus un grand

nègre de seize ans qui se détachait d'une porte où il s'était caché et

s'élançait sur mon cireur. En quelques bonds il l'eut rejoint, puis il

le giffla, le fouilla, lui arracha ses deux sous qu'il engloutit dans

sa poche et s'en alla tranquillement en riant, pendant que le misérable

volé hurlait d'une épouvantable façon.

J'étais indigné. Mon voisin de table, un officier d'Afrique, un ami,

me dit: «Laissez donc, c'est la hiérarchie qui s'établit. Tant qu'ils

ne sont pas assez forts pour prendre les sous des autres, ils cirent.

Mais dès qu'ils se sentent en état de rouler les plus petits ils ne

font plus rien. Ils guettent les cireurs et les dévalisent.» Puis mon

compagnon ajouta en riant: «Presque tout le monde en fait autant, ici.»

Le quartier Européen d'Alger, joli de loin, a, vu de près, un aspect

de ville neuve poussée sous un climat qui ne lui conviendrait point.

En débarquant, une large enseigne vous tire l'œil: «Skating-Rink

Algérien»; et, dès les premiers pas, on est saisi, gêné, par la

sensation du progrès mal appliqué à ce pays, de la civilisation

brutale, gauche, peu adaptée aux mœurs, au ciel et aux gens. C'est

nous qui avons l'air de barbares au milieu de ces barbares, brutes il

est vrai, mais qui sont chez eux, et à qui les siècles ont appris des

coutumes dont nous semblons n'avoir pas encore compris le sens.

Napoléon III a dit un mot sage (peut-être soufflé par un ministre):

«Ce qu'il faut à l'Algérie ce ne sont pas des conquérants, mais

des initiateurs.» Or nous sommes restés des conquérants brutaux,

maladroits, infatués de nos idées toutes faites. Nos mœurs imposées,

nos maisons parisiennes, nos usages choquent sur ce sol comme des

fautes grossières d'art, de sagesse et de compréhension. Tout ce que

nous faisons semble un contre-sens, un défi à ce pays, non pas tant à

ses habitants premiers qu'à la terre elle-même.

J'ai vu quelques jours après mon arrivée un bal en plein air à

Mustapha. C'était la fête de Neuilly. Des boutiques de pain d'épice,

des tirs, des loteries, le jeu des poupées et des couteaux, des

somnambules, des femmes silures, et des calicots dansant avec des

demoiselles de magasin les vrais quadrilles de Bullier, tandis que

derrière l'enceinte où l'on payait pour entrer, dans la plaine large

et sablonneuse du champ de manœuvres, des centaines d'Arabes,

couchés, sous la lune, immobiles en leurs loques blanches, écoutaient

gravement les refrains des chahuts sautés par les Français.

LA PROVINCE D'ORAN.

POUR aller d'Alger à Oran il faut un jour en chemin de fer. On traverse

d'abord la plaine de la Mitidja, fertile, ombragée, peuplée. Voilà ce

qu'on montre au nouvel arrivé pour lui prouver la fécondité de notre

colonie. Certes la Mitidja et la Kabylie sont deux admirables pays.

Or la Kabylie est actuellement plus habitée que le Pas-de-Calais

par kilomètre carré; la Mitidja le sera bientôt autant. Que veut-on

coloniser par là? Mais je reviendrai sur ce sujet.

Le train roule, avance; les plaines cultivées disparaissent; la terre

devient nue et rouge, la vraie terre d'Afrique. L'horizon s'élargit,

un horizon stérile et brûlant. Nous suivons l'immense vallée du

Chelif, enfermée en des montagnes désolées, grises et brûlées, sans un

arbre, sans une herbe. De place en place la ligne des monts s'abaisse,

s'entr'ouvre comme pour mieux montrer l'affreuse misère du sol dévoré

par le soleil. Un espace démesuré s'étale, tout plat, borné, là-bas,

par la ligne presque invisible des hauteurs perdues dans une vapeur.

Puis sur les crêtes incultes, parfois, de gros points blancs, tout

ronds, apparaissent, comme des œufs énormes pondus là par des oiseaux

géants. Ce sont des marabouts élevés à la gloire d'Allah.

Dans la plaine jaune, interminable, quelquefois on aperçoit un bouquet

d'arbres, des hommes debout, des Européens hâlés, de grande taille, qui

regardent filer le convoi, et, tout près de là, des petites tentes,

pareilles à de gros champignons, d'où sortent des soldats barbus. C'est

un hameau d'agriculteurs protégé par un détachement de ligne.

Puis, dans l'étendue de terre stérile et poudreuse, on distingue, si

loin qu'on la voit à peine, une sorte de fumée, un nuage mince qui

monte vers le ciel et semble courir sur le sol. C'est un cavalier qui

soulève, sous les pieds de son cheval, la poussière fine et brûlante.

Et chacune de ces nuées sur la plaine indique un homme dont on finit

par distinguer le burnous clair presque imperceptible.

De temps en temps, des campements d'indigènes. On les découvre à

peine, ces douars auprès d'un torrent desséché où des enfants font

paître quelques chèvres, quelques moutons ou quelques vaches (paître

semble infiniment dérisoire). Les huttes de toile brune, entourées

de broussailles sèches, se confondent avec la couleur monotone de la

terre. Sur le remblai de la ligne un homme à la peau noire, à la jambe

nue, nerveuse et sans mollets, enveloppé de haillons blanchâtres,

contemple gravement la bête de fer qui roule devant lui.

Plus loin, c'est une troupe de nomades en marche. La caravane s'avance

dans la poussière, laissant un nuage derrière elle. Les femmes et les

enfants sont montés sur des ânes ou des petits chevaux; et quelques

cavaliers marchent gravement en tête, d'une allure infiniment noble.

Et c'est ainsi toujours. Aux haltes du train, d'heure en heure, un

village européen se montre: quelques maisons pareilles à celles de

Nanterre ou de Rueil, quelques arbres brûlés alentour, dont l'un porte

des drapeaux tricolores, pour le 14 juillet, puis un gendarme grave

devant la porte de sortie, semblable aussi au gendarme de Rueil ou de

Nanterre.

La chaleur est intolérable. Tout objet de métal devient impossible à

toucher, même dans le wagon. L'eau des gourdes brûle la bouche. Et

l'air qui s'engouffre par la portière semble soufflé par la gueule

d'un four. A Orléansville, le thermomètre de la gare donne, à l'ombre,

quarante-neuf degrés passés!

On arrive à Oran pour dîner.

Oran est une vraie ville d'Europe, commerçante, plus espagnole que

française, et sans grand intérêt. On rencontre par les rues de belles

filles aux yeux noirs, à la peau d'ivoire, aux dents claires. Quand il

fait beau on aperçoit, paraît-il, à l'horizon les côtes de l'Espagne,

leur patrie.

Dès qu'on a mis le pied sur cette terre africaine, un besoin singulier

vous envahit, celui d'aller plus loin, au sud.

J'ai donc pris, avec un billet pour Saïda, le petit chemin de fer à

voie étroite qui grimpe sur les hauts plateaux. Autour de cette ville

rôde avec ses cavaliers l'insaisissable Bou-Amama.

Après quelques heures de route on atteint les premières pentes de

l'Atlas. Le train monte, souffle, ne marche plus qu'à peine, serpente

sur le flanc des côtes arides, passe auprès d'un lac immense formé

par trois rivières que garde, amassées dans trois vallées, le fameux

barrage de l'Habra. Un mur colossal, long de cinq cents mètres, haut et

large de quarante mètres, contient, suspendus au-dessus d'une plaine

démesurée, quatorze millions de mètres cubes d'eau.

(Ce barrage s'est écroulé l'an suivant, noyant des centaines d'hommes,

ruinant un pays entier. C'était au moment d'une grande souscription

nationale pour des inondés hongrois ou espagnols. Personne ne s'est

occupé de ce désastre français.)

Puis nous passons par des défilés étroits entre deux montagnes qu'on

dirait incendiées depuis peu, tant elles ont la peau rouge et nue; nous

contournons des pics, nous filons le long des pentes, nous faisons des

détours de dix kilomètres pour éviter les obstacles, puis nous nous

précipitons dans une plaine à toute vitesse, en zigzaguant toujours un

peu, comme par suite de l'habitude prise.

Les wagons sont tout petits, la machine grosse comme celle d'un

tramway. Elle semble parfois exténuée, râle, geint ou rage, va si

doucement qu'on la suivrait au pas, et tout à coup elle repart avec

furie.

Toute la contrée est aride et désolée. Le Roi d'Afrique, le Soleil, le

grand et féroce ravageur a mangé la chair de ces vallons, ne laissant

que la pierre et une poussière rouge où rien ne pourrait germer.

Saïda! c'est une petite ville à la française qui ne semble habitée

que par des généraux. Ils sont au moins dix ou douze et paraissent

toujours en conciliabule. On a envie de leur crier: «Où est aujourd'hui

Bou-Amama, mon général?» La population civile n'a pour l'uniforme aucun

respect.

L'auberge du lieu laisse tout à désirer. Je me couche sur une paillasse

dans une chambre blanchie à la chaux. La chaleur est intolérable. Je

ferme les yeux pour dormir. Hélas!

Ma fenêtre est ouverte, donnant sur une petite cour. J'entends aboyer

des chiens. Ils sont loin, très loin, et jappent par saccades comme

s'ils se répondaient.

Mais bientôt ils approchent, ils viennent; ils sont là maintenant

contre les maisons, dans les vignes, dans les rues. Ils sont là, cinq

cents, mille peut-être, affamés, féroces, les chiens qui gardaient sur

les hauts plateaux les campements des Espagnols. Leurs maîtres tués ou

partis, les bêtes ont rôdé, mourant de faim; puis elles ont trouvé la

ville, et elles la cernent, comme une armée. Le jour, elles dorment

dans les ravins, sous les roches, dans les trous de la montagne: et,

sitôt la nuit tombée, elles gagnent Saïda pour chercher leur vie.

Les hommes qui rentrent tard chez eux marchent le revolver au poing,

suivis, flairés par vingt ou trente chiens jaunes pareils à des renards.

Ils aboient à présent d'une façon continue, effroyable, à rendre fou.

Puis d'autres cris s'éveillent, des glapissements grêles; ce sont

les chacals qui arrivent; et parfois on n'entend plus qu'une voix

plus forte et singulière, celle de l'hyène, qui imite le chien pour

l'attirer et le dévorer.

Jusqu'au jour dure sans repos cet horrible vacarme.

Saïda, avant l'occupation française, était protégée par une petite

forteresse édifiée par Abd-el-Kader.

La ville nouvelle est dans un fond, entourée de hauteurs pelées. Une

mince rivière, qu'on peut presque sauter à pieds joints, arrose les

champs alentour où poussent de belles vignes.

Vers le sud les monts voisins ont l'aspect d'une muraille, ce sont les

derniers gradins conduisant aux hauts plateaux.

Sur la gauche se dresse un rocher d'un rouge ardent, haut d'une

cinquantaine de mètres et qui porte sur son sommet quelques maçonneries

en ruines. C'est là tout ce qui reste de la Saïda d'Abd-el-Kader.

Ce rocher, vu de loin, semble adhérent à la montagne, mais si on

l'escalade, on demeure saisi de surprise et d'admiration. Un ravin

profond, creusé entre des murs tout droits, sépare l'ancienne redoute

de l'émir de la côte voisine. Elle est, cette côte, en pierre de

pourpre et entaillée par places par des brèches où tombent les pluies

d'hiver. Dans le ravin coule la rivière au milieu d'un bois de

lauriers-roses. D'en haut on dirait un tapis d'Orient étendu dans un

corridor. La nappe de fleurs paraît ininterrompue, tachetée seulement

par le feuillage vert qui la perce par endroits.

On descend en ce vallon par un sentier bon pour des chèvres.

La rivière, fleuve là-bas (l'oued Saïda), ruisseau pour nous, s'agite

dans les pierres, sous les grands arbustes épanouis, saute des roches,

écume, ondoie et murmure. L'eau est chaude, presque brûlante. D'énormes

crabes courent sur les bords avec une singulière rapidité, les pinces

levées en me voyant. De gros lézards verts disparaissent dans les

feuillages. Parfois un reptile glisse entre les cailloux.

Le ravin se rétrécit comme s'il allait se refermer. Un grand bruit sur

ma tête me fait tressaillir. Un aigle surpris s'envole de son repaire,

s'élève vers le ciel bleu, monte à coups d'aile lents et forts, si

large qu'il semble toucher aux deux murailles.

Au bout d'une heure on rejoint la route qui va vers Aïn-el-Hadjar en

gravissant le mont poudreux.

Devant moi une femme, une vieille femme en jupe noire, coiffée d'un

bonnet blanc, chemine, courbée, un panier au bras gauche et tenant de

l'autre, en manière d'ombrelle, un immense parapluie rouge. Une femme

ici! Une paysanne en cette morne contrée où l'on ne voit guère que la

haute négresse cambrée, luisante, chamarrée d'étoffes jaunes, rouges

ou bleues, et qui laisse sur son passage un fumet de chair humaine à

tourner les cœurs les plus solides.

La vieille, exténuée, s'assit dans la poussière, haletante sous la

chaleur torride. Elle avait une face ridée par d'innombrables petits

plis de peau comme ceux des étoffes qu'on fronce, un air las, accablé,

désespéré.

Je lui parlai. C'était une Alsacienne qu'on avait envoyée en ces pays

désolés, avec ses quatre fils, après la guerre. Elle me dit:

--Vous venez de là-bas?

Ce «là-bas» me serra le cœur.

--Oui.

Et elle se mit à pleurer. Puis elle me conta son histoire bien simple.

On leur avait promis des terres. Ils étaient venus, la mère et les

enfants. Maintenant trois de ses fils étaient morts sous ce climat

meurtrier. Il en restait un, malade aussi. Leurs champs ne rapportaient

rien, bien que grands, car ils n'avaient pas une goutte d'eau. Elle

répétait, la vieille: «De la cendre, Monsieur, de la cendre brûlée. Il

n'y vient pas un chou, pas un chou, pas un chou!» s'obstinant à cette

idée de chou qui devait représenter pour elle tout le bonheur terrestre.

Je n'ai jamais rien vu de plus navrant que cette bonne femme d'Alsace

jetée sur ce sol de feu où il ne pousse pas un chou. Comme elle devait

souvent penser au pays perdu, au pays vert de sa jeunesse, la pauvre

vieille!

En me quittant, elle ajouta: «Savez-vous si on donnera des terres en

Tunisie? On dit que c'est bon par là. Ça vaudra toujours mieux qu'ici.

Et puis je pourrai peut-être y réchapper mon garçon.»

Tous nos colons installés au delà du Tell en pourraient dire à peu près

autant.

Un désir me tenait toujours, celui d'aller plus loin. Mais, tout le

pays étant en guerre, je ne pouvais m'aventurer seul. Une occasion

s'offrit, celle d'un train allant ravitailler les troupes campées le

long des chotts.

C'était par un jour de siroco. Dès le matin le vent du sud se leva,

soufflant sur la terre ses haleines lentes, lourdes, dévorantes. A sept

heures le petit convoi se mit en route, emportant deux détachements

d'infanterie avec leurs officiers, trois wagons-citernes pleins d'eau

et les ingénieurs de la Compagnie, car depuis trois semaines aucun

train n'était allé jusqu'aux extrêmes limites de la ligne que les

Arabes ont pu détruire.

La machine «_l'Hyène_» part bruyamment s'avançant vers la montagne,

droite, comme si elle voulait pénétrer dedans. Puis soudain elle

fait une courbe, s'enfonce dans un étroit vallon, décrit un crochet,

et revient passer à cinquante mètres au-dessus de l'endroit où elle

courait tout à l'heure. Elle tourne de nouveau, trace des circuits,

l'un sur l'autre, monte toujours en zigzag, déroulant un grand lacet

qui gagne le sommet du mont.

Voici de vastes bâtiments, des cheminées de fabriques, une sorte de

petite ville abandonnée. Ce sont les magnifiques usines de la Compagnie

franco-algérienne. C'est là qu'on préparait l'alfa avant le massacre

des Espagnols. Ce lieu s'appelle Aïn-el-Hadjar.

Nous montons encore. La locomotive souffle, râle, ralentit sa marche,

s'arrête. Trois fois elle essaye de repartir, trois fois elle demeure

impuissante. Elle recule pour prendre de l'élan, mais reste encore sans

force au milieu de la pente trop rude.

Alors les officiers font descendre les soldats qui, égrenés le long

du train, se mettent à pousser. Nous repartons lentement au pas d'un

homme. On rit, on plaisante; les lignards blaguent la machine. C'est

fini. Nous voici sur les hauts plateaux.

Le mécanicien, le corps penché en dehors, regarde sans cesse la voie

qui peut être coupée; et nous autres, nous inspectons l'horizon,

très attentifs, en éveil dès qu'un filet de poussière semble indiquer

au loin un cavalier encore invisible. Nous portons des fusils et des

revolvers.

Parfois, un chacal s'enfuit devant nous; un énorme vautour s'envole,

abandonnant la carcasse d'un chameau presque entièrement dépecé; des

poules de Carthage, très semblables à des perdrix, gagnent des touffes

de palmiers nains.

A la petite halte de Tafraoua, deux compagnies de ligne sont campées.

Ici, on a tué beaucoup d'Espagnols.

A Kralfallah, c'est une compagnie de zouaves qui se fortifient à la

hâte, édifiant leurs retranchements avec des rails, des poutres, des

poteaux télégraphiques, des balles d'alfa, tout ce qu'on trouve. Nous

déjeunons là; et les trois officiers, tous trois jeunes et gais, le

capitaine, le lieutenant et le sous-lieutenant nous offrent le café.

Le train repart. Il court interminablement dans une plaine illimitée

que les touffes d'alfa font ressembler à une mer calme. Le siroco

devient intolérable, nous jetant à la face l'air enflammé du désert;

et, parfois, à l'horizon, une forme vague apparaît. On dirait un lac,

une île, des rochers dans l'eau: c'est le mirage. Sur un talus, voici

des pierres brûlées et des ossements d'homme: les restes d'un Espagnol.

Puis, d'autres chameaux morts, toujours dépecés par des vautours.

On traverse une forêt! Quelle forêt! Un océan de sable où des touffes

rares de genévriers ressemblent à des plants de salade dans un potager

gigantesque! Désormais aucune verdure, sauf l'alfa, sorte de jonc d'un

vert bleu qui pousse par touffes rondes et couvre le sol à perte de vue.

Parfois on croit voir un cavalier dans le lointain. Mais il disparaît;

on s'était peut-être trompé.

Nous arrivons à l'Oued-Fallette, au milieu d'une étendue toujours morne

et déserte. Alors je m'éloigne à pied avec deux compagnons, vers le sud

encore. Nous gravissons une colline basse sous une écrasante chaleur.

Le siroco charrie du feu; il sèche la sueur sur le visage à mesure

qu'elle apparaît, brûle les lèvres et les yeux, dessèche la gorge. Sous

toutes les pierres on trouve des scorpions.

Autour du convoi arrêté et qui a l'air de loin d'une grosse bête noire

couchée sur la terre sèche, les soldats chargent les voitures envoyées

du campement voisin.

Puis ils s'éloignent dans la poussière, lentement, d'un pas accablé,

sous l'écrasant soleil. On les voit longtemps, longtemps, s'en aller

là-bas, sur la gauche; puis on n'aperçoit plus que le nuage gris qu'ils

soulèvent au-dessus d'eux.

Nous restons à six maintenant auprès du train. On ne peut plus toucher

à rien, tout brûle. Les cuivres des wagons semblent rougis au feu. On

pousse un cri si la main rencontre l'acier des armes.

Voici quelques jours, la tribu des Rezaïna, tournant aux rebelles,

traversa ce chott que nous n'avions pu atteindre, car l'heure nous

force à revenir. La chaleur fut telle durant le passage de ce marais

desséché que la tribu fugitive perdit tous ses bourricots de soif, et

même seize enfants, morts entre les bras de leurs mères.

La machine siffle. Nous quittons l'Oued-Fallette. Un remarquable fait

de guerre rendit alors ce lieu célèbre dans la contrée.

Une colonne y était établie, gardée par un détachement du 15e de ligne.

Or, une nuit, deux goumiers se présentent aux avant-postes, après dix

heures de cheval, apportant un ordre pressant du général commandant à

Saïda. Selon l'usage, ils agitent une torche pour se faire reconnaître.

La sentinelle, recrue arrivant de France, ignorant les coutumes et les

règles du service en campagne dans le sud, et nullement prévenue par

ses officiers, tire sur les courriers. Les pauvres diables avancent

quand même; le poste saisit ses armes; les hommes prennent position,

et une fusillade terrible commence. Après avoir essuyé cent cinquante

coups de fusil, les deux Arabes, enfin, se retirent; l'un d'eux avait

une balle dans l'épaule. Le lendemain, ils rentraient au quartier

général, rapportant leurs dépêches.

BOU-AMAMA.

BIEN malin celui qui dirait, même aujourd'hui, ce qu'était Bou-Amama.

Cet insaisissable farceur, après avoir affolé notre armée d'Afrique,

a disparu si complètement qu'on commence à supposer qu'il n'a jamais

existé.

Des officiers dignes de foi, qui croyaient le connaître, me l'ont

décrit d'une certaine façon; mais d'autres personnes non moins

honnêtes, sûres de l'avoir vu, me l'ont dépeint d'une autre manière.

Dans tous les cas, ce rôdeur n'a été que le chef d'une bande peu

nombreuse, poussée sans doute à la révolte par la famine. Ces gens ne

se sont battus que pour vider les silos ou piller des convois. Ils

semblent n'avoir agi ni par haine, ni par fanatisme religieux, mais par

faim. Notre système de colonisation consistant à ruiner l'Arabe, à le

dépouiller sans repos, à le poursuivre sans merci et à le faire crever

de misère, nous verrons encore d'autres insurrections.

Une autre cause peut-être à cette campagne est la présence sur les

hauts plateaux des alfatiers espagnols.

Dans cet océan d'alfa, dans cette morne étendue verdâtre, immobile

sous le ciel incendié, vivait une vraie nation, des hordes d'hommes à

la peau brune, aventuriers que la misère ou d'autres raisons avaient

chassés de leur patrie. Plus sauvages, plus redoutés que les Arabes,

isolés ainsi, loin de toute ville, de toute loi, de toute force, ils

ont fait, dit-on, ce que faisaient leurs ancêtres sur les terres

nouvelles; ils ont été violents, sanguinaires, terribles envers les

habitants primitifs.

La vengeance des Arabes fut épouvantable.

Voici, en quelques lignes, l'origine apparente de l'insurrection.

Deux marabouts prêchaient ouvertement la révolte dans une tribu du Sud.

Le lieutenant Weinbrenner fut envoyé avec la mission de s'emparer du

caïd de cette tribu. L'officier français avait une escorte de _quatre_

hommes. Il fut assassiné.

On chargea le colonel Innocenti de venger cette mort, et on lui envoya

comme renfort l'agha de Saïda.

Or, en route, le goum de l'agha de Saïda rencontra les Trafis qui

se rendaient également auprès du colonel Innocenti. Des querelles

s'élevèrent entre les deux tribus; les Trafis firent défection et

allèrent se mettre sous les ordres de Bou-Amama. C'est ici que se place

l'affaire de Chellala qui a été cent fois racontée. Après le sac de

son convoi, le colonel Innocenti, qui semble avoir été accusé bien

légèrement par l'opinion publique, remonta à marches forcées vers le

Kreïder, afin de refaire sa colonne, et laissa la route entièrement

libre à son adversaire. Celui-ci en profita.

Mentionnons un fait curieux. Le même jour, les dépêches officielles

signalaient en même temps Bou-Amama sur deux points distants l'un de

l'autre de cent cinquante kilomètres.

Ce chef, profitant de l'entière liberté qu'on lui donnait, passa à

douze kilomètres de Géryville, tua en route le brigadier Bringeard,

envoyé avec quelques hommes seulement en plein pays révolté pour

établir les communications télégraphiques; puis il remonta au nord.

C'est alors qu'il traversa le territoire des Hassassenas et des

Harrars, et qu'il donna vraisemblablement à ces deux tribus le mot

d'ordre pour le massacre général des Espagnols, qu'elles devaient

exécuter peu après.

Enfin, il arriva à Aïn-Kétifa, et deux jours plus tard il campait à

Haci-Tirsine, à vingt-deux kilomètres seulement de Saïda.

L'autorité militaire, inquiète enfin, prévint, le 10 juin au soir, la

Compagnie franco-algérienne de faire rentrer tous ses agents, le pays

n'étant pas sûr. Des trains circulèrent toute la nuit jusqu'à l'extrême

limite de la ligne; mais on ne pouvait, en quelques heures, faire

revenir les chantiers disséminés sur un territoire de cent cinquante

kilomètres, et le onze, au point du jour, les massacres commencèrent.

Ils furent accomplis surtout par les deux tribus des Hassassenas et

des Harrars, exaspérés contre les Espagnols qui vivaient sur leurs

territoires.

Et cependant, sous prétexte de ne point les pousser à la révolte, on

a laissé tranquilles ensuite ces tribus, qui ont égorgé près de trois

cents personnes, hommes, femmes et enfants. Des cavaliers arabes

trouvés chargés de dépouilles, avec des robes de femmes espagnoles sous

leurs selles, ont été relâchés, dit-on, sous prétexte que les preuves

manquaient.

Donc, le 10 au soir, Bou-Amama campait à Haci-Tirsine, à vingt-deux

kilomètres de Saïda. A la même heure, le général Cérez télégraphiait au

gouverneur que le chef révolté tentait de repasser dans le sud.

Les jours suivants, le hardi marabout pilla les villages de Tafraoua

et de Kralfallah, chargeant tous ses chameaux de butin, emportant la

valeur de plusieurs millions en vivres et en marchandises.

Il remonta de nouveau à Haci-Tirsine pour reconstituer sa troupe;

puis il divisa son convoi en deux parties, dont l'une se dirigea vers

Aïn-Kétifa. Là, elle fut arrêtée et pillée par le goum de Sharraouï

(colonne Brunetière).

L'autre section, commandée par Bou-Amama lui-même, se trouvait prise

entre la colonne du général Détrie campée à El-Maya et la colonne

Mallaret postée près du Kreïder, à Ksar-el-Krelifa. Il fallait passer

entre les deux, ce qui n'était pas facile. Bou-Amama envoya alors un

parti de cavaliers devant le camp du général Détrie qui le poursuivit,

avec toute sa colonne, jusqu'à Aïn-Sfisifa, bien au delà du chott,

persuadé qu'il tenait le marabout devant lui. La ruse avait réussi. La

voie était libre. Le lendemain du départ du général, le chef insurgé

occupait son camp, c'était le 14 juin.

De son côté le colonel Mallaret, au lieu de garder le passage du

Kreïder, s'était campé à Ksar-el-Krelifa, quatre kilomètres plus loin.

Bou-Amama envoya aussitôt un fort détachement de cavaliers défiler

devant le colonel qui se contenta de tirer les six coups de canon

légendaires. Et, pendant ce temps, le convoi de chameaux chargés

passait tranquillement le chott au Kreïder, seul point où la traversée

fût facile. De là le marabout dut aller mettre ses provisions à

l'abri chez les Mograr, sa tribu, à quatre cents kilomètres au sud de

Géryville.

D'où viennent, dira-t-on, des faits si précis? De tout le monde. Ils

seront naturellement contestés par l'un sur un point, par l'autre sur

un autre point. Je ne puis rien affirmer, n'ayant fait que recueillir

les renseignements qui m'ont paru les plus vraisemblables. Il serait

d'ailleurs impossible d'obtenir en Algérie un détail certain sur ce qui

se passe ou s'est passé à trois kilomètres du point où l'on se trouve.

Quant aux nouvelles militaires, elles semblaient, pendant toute cette

campagne, fournies par un mauvais plaisant. Le même jour, Bou-Amama

a été signalé sur six points différents par six chefs de corps qui

croyaient le tenir. Une collection complète des dépêches officielles,

avec un petit supplément contenant celles des agences autorisées,

constituerait un recueil tout à fait drôle. Certaines dépêches, dont

l'invraisemblance était trop évidente, ont d'ailleurs été arrêtées dans

les bureaux, à Alger.

Une caricature spirituelle, faite par un colon, m'a paru expliquer

assez bien la situation. Elle représentait un vieux général, gros,

galonné, moustachu, debout en face du désert. Il considérait d'un

œil perplexe le pays immense, nu et vallonné, dont les limites ne

s'apercevaient point, et il murmurait: «Ils sont là!... quelque part!»

Puis, s'adressant à son officier d'ordonnance, immobile dans son dos,

il prononçait d'une voix ferme: «Télégraphiez au gouvernement que

l'ennemi est devant moi et que je me mets à sa poursuite.»

Les seuls renseignements un peu certains qu'on se procurait venaient

des prisonniers espagnols échappés à Bou-Amama. J'ai pu causer, au

moyen d'un interprète, avec un de ces hommes, et voici ce qu'il m'a

raconté.

Il s'appelait Blas Rojo Pélisaire. Il conduisait avec des camarades,

le 10 juin au soir, un convoi de sept charrettes, quand ils trouvèrent

sur la route d'autres charrettes brisées, et, entre les roues, les

charretiers massacrés. Un d'eux vivait encore. Ils se mirent à le

soigner; mais une troupe d'Arabes se jeta sur eux. Les Espagnols

n'avaient qu'un fusil; ils se rendirent; ils furent néanmoins

massacrés, à l'exception de Blas Rojo, épargné sans doute à cause

de sa jeunesse et de sa bonne mine. On sait que les Arabes ne sont

point indifférents à la beauté des hommes. On le conduisit au camp où

il retrouva d'autres prisonniers. A minuit, on tua l'un d'eux, sans

raison. C'était un _homme de mécanique_ (un de ceux chargés de serrer

les freins des charrettes) nommé Domingo.

Le lendemain 11, Blas apprit que d'autres prisonniers avaient été tués

dans la nuit. C'était le jour des grands massacres. On resta au même

endroit; puis, le soir, les cavaliers amenèrent deux femmes et un

enfant.

Le 12, on leva le camp et on marcha tout le jour.

Le 13 au soir, on campait à Dayat-Kereb.

Le 14, on marchait dans la direction de Ksar-Krelifa. C'est le jour

de l'affaire Mallaret. Le prisonnier n'a pas entendu le canon. Ce qui

laisse supposer que Bou-Amama a fait défiler un parti de cavaliers

seulement devant le corps expéditionnaire français, tandis que

le convoi de butin où se trouvait Blas passait le chott quelques

kilomètres plus loin, bien à l'abri.

Pendant huit jours, on marcha en zigzag. Une fois arrivés à

Tis-Moulins, les goums dissidents se séparèrent, emmenant chacun ses

prisonniers.

Bou-Amama se montra bienveillant pour les prisonniers, surtout pour les

femmes, qu'il faisait coucher dans une tente spéciale et garder.

Une d'elles, une belle fille de dix-huit ans, s'unit en route avec

un chef Trafi, qui la menaçait de mort si elle résistait. Mais le

marabout refusa de consacrer leur union.

Blas Rojo fut attaché au service de Bou-Amama, qu'il ne vit pas

cependant. Il ne vit que son fils, qui dirigeait les opérations

militaires. Il semblait âgé de trente ans environ. C'était un grand

garçon maigre, brun, pâle, aux yeux larges et qui portait une petite

barbe.

Il possédait deux chevaux alezans, dont un français qui semble avoir

appartenu au commandant Jacquet.

Le prisonnier n'a pas eu connaissance de l'affaire du Kreïder.

Blas Rojo se sauva dans les environs de Bas-Yala; mais, ne connaissant

pas bien le pays, il fut forcé de suivre les rivières à sec, et, après

trois jours et trois nuits de marche, il arriva à Marhoum. Bou-Amama

avait avec lui cinq cents cavaliers et trois cents fantassins, plus un

convoi de chameaux destinés à porter le butin.

Pendant quinze jours après les massacres, des trains ont circulé jour

et nuit sur la petite ligne du chemin de fer des chotts. On recueillait

à tout moment de misérables Espagnols mutilés, de grandes et belles

filles nues, violées, et ensanglantées. L'autorité militaire aurait

pu, disent tous les habitants de la contrée, éviter cette boucherie

avec un peu de prévoyance. Elle n'a pu, dans tous les cas, venir à bout

d'une poignée de révoltés. Quelles sont les causes de cette impuissance

de nos armes perfectionnées contre les matraques et les mousquets des

Arabes? A d'autres de les pénétrer et de les indiquer.

Les Arabes, dans tous les cas, ont sur nous un avantage contre lequel

nous nous efforçons en vain de lutter. Ils sont les fils du pays.

Vivant avec quelques figues et quelques grains de farine, infatigables

sous ce climat qui épuise les hommes du Nord, montés sur des chevaux

sobres comme eux et comme eux insensibles à la chaleur, ils font, en un

jour, cent ou cent trente kilomètres. N'ayant ni bagages, ni convois,

ni provisions à traîner derrière eux, ils se déplacent avec une

rapidité surprenante, passent entre deux colonnes campées pour aller

attaquer et piller un village qui se croit en sûreté, disparaissent

sans laisser de traces, puis reviennent brusquement alors qu'on les

suppose bien loin.

Dans la guerre d'Europe, quelle que soit la promptitude de marche d'une

armée, elle ne se déplace pas sans qu'on puisse en être informé.

La masse des bagages ralentit fatalement les mouvements et indique

toujours la route suivie. Un parti arabe, au contraire, ne laisse pas

plus de marques de son passage qu'un vol d'oiseaux. Ces cavaliers

errants vont et viennent autour de nous avec une célérité et des

crochets d'hirondelles.

Quand ils attaquent, on les peut vaincre, et presque toujours on les

bat malgré leur courage. Mais on ne peut guère les poursuivre; on ne

peut jamais les atteindre quand ils fuient. Aussi évitent-ils avec

soin les rencontres, et se contentent-ils en général de harceler nos

troupes. Ils chargent avec impétuosité, au galop furieux de leurs

maigres chevaux, arrivant comme une tempête de linge flottant et de

poussière.

Ils déchargent, tout en galopant, leurs longs fusils damasquinés, puis,

soudain décrivant une courbe brusque, s'éloignent ainsi qu'ils étaient

venus, ventre à terre, laissant sur le sol derrière eux, de place en

place, un paquet blanc qui s'agite, tombé là comme un oiseau blessé qui

aurait du sang sur ses plumes.

LA PROVINCE D'ALGER.

LES Algériens, les vrais habitants d'Alger ne connaissent guère de leur

pays que la plaine de la Mitidja. Ils vivent tranquilles dans une des

plus adorables villes du monde, en déclarant que l'Arabe est un peuple

ingouvernable, bon à tuer ou à rejeter dans le désert.

Ils n'ont vu d'ailleurs, en fait d'Arabes, que la crapulerie du Sud

qui grouille dans les rues. Dans les cafés, on parle de Laghouat, de

Bou-Saada, de Saïda comme si ces pays étaient au bout du monde. Il

est même assez rare qu'un officier connaisse les trois provinces. Il

demeure presque toujours dans le même cercle jusqu'au moment où il

revient en France.

Il est juste d'ajouter qu'il devient fort difficile de voyager dès

qu'on s'aventure en dehors des routes connues dans le Sud. On ne

le peut faire qu'avec l'appui et les complaisances de l'autorité

militaire. Les commandants des cercles avancés se considèrent comme

de véritables monarques omnipotents; et aucun inconnu ne pourrait se

hasarder à pénétrer sur leurs terres sans risquer gros... de la part

des Arabes. Tout homme isolé serait immédiatement arrêté par les caïds,

conduit sous escorte à l'officier le plus voisin, et ramené entre deux

spahis sur le territoire civil.

Mais, dès qu'on peut présenter la moindre recommandation, on rencontre,

de la part des officiers des bureaux arabes, toute la bonne grâce

imaginable. Vivant seuls, si loin de tout voisinage, ils accueillent

le voyageur de la façon la plus charmante; vivant seuls, ils ont lu

beaucoup, ils sont instruits, lettrés et causent avec bonheur; vivant

seuls dans ce large pays désolé, aux horizons infinis, ils savent

penser comme les travailleurs solitaires. Parti avec les préventions

qu'on a généralement en France contre ces bureaux, je suis revenu avec

les idées les plus contraires.

C'est grâce à plusieurs de ces officiers que j'ai pu faire une longue

excursion en dehors des routes connues, allant de tribu en tribu.

Le Ramadan venait de commencer. On était inquiet dans la colonie, car

on craignait une insurrection générale dès que serait fini ce carême

mahométan.

Le Ramadan dure trente jours. Pendant cette période, aucun serviteur

de Mahomet ne doit boire, manger ou fumer depuis l'heure matinale où

le soleil apparaît jusqu'à l'heure où l'œil ne distingue plus _un fil

blanc d'un fil rouge_. Cette dure prescription n'est pas absolument

prise à la lettre, et on voit briller plus d'une cigarette dès que

l'astre de feu s'est caché derrière l'horizon, et avant que l'œil ait

cessé de distinguer la couleur d'un fil rouge ou noir.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 08 · 第 1 / 12 段