Je reçus hier votre lettre avec beaucoup de plaisir, mais qui ne
fut pas tout-à-fait sans mélange d'Inquietude. Je craignois vous
avoir encore offensé par quelque nouvelle faute. Vous savez combien
une affection vive et sincère prend facilement l'allarme aux plus
grandes minucies. Je fus frappé en ouvrant votre lettre de voir votre
style ordinaire de Dear Edward changé en un froid Monsieur. Il est
vrai que la suite me rassura; j'y voyois un Père tendre qui vouloit
bien entrer dans mes peines, les soulager, et me delivrer de toutes
mes craintes, en m'assurant que, si je me conduisois toujours d'une
façon conforme à mon devoir, le nouvel engagement qu'il avoit pris
ne me porteroit aucune prejudice. J'espère que je me connois assez
à présent pour pouvoir regarder cette condition comme une promesse
absolue. En effet si je m'en écartois, avec quels yeux pourrois-je me
regarder moi-même après m'être coupable d'une aussi noire ingratitude
pour tant de bonté? Ce trait dont vous me faites part au sujet de
votre nouvelle épouse, me la fait déjà aimer d'avance. Je n'aurai pas
beaucoup de peine à considérer comme ma mère celle qui, ne pouvant
pas me donner la vie, me l'a au moins rendu. J'aurai l'honneur de
lui en faire mes très humbles remerciemens, et de l'assurer des vœux
qui je fais pour son bonheur. Pour vous, mon très cher Père, je
puis vous protester dans la sincerité de mon cœur que tous ceux que
je fais à votre sujet ont pour unique but votre felicité mutuelle.
Puissiez-vous gouter tous les agreémens d'une Union fondée sur
l'amour et l'estime, et puisse je vous réiterer ces mêmes souhaits
pendant une longue suite d'années.
Vous me demandez compte de mes études et de mes exercises. Pour vous
en rendre il faut nécessairement que j'entre dans un certain détail.
Vos questions la-dessus peuvent se rapporter: 1. à mon François.
Je sais qu'il s'en faut de beaucoup que je ne possède cette langue
aussi bien que je pourrois le faire. Mais j'ose dire pourtant,
sans craindre d'en être démenti par Monsieur Pavilliard, que je la
sais mieux que la plupart des Anglois que j'ai vu à Lausanne. 2.
Mes Langues mortes. Vous savez mieux que personne ma faiblesse par
rapport au Latin lorsque j'ai quitté l'Angleterre. Il n'y avoit alors
point d'auteur que je pusse lire avec facilité ni par conséquent avec
plaisir. A present il n'y en aucun que je ne lise coulamment. J'en
ai lu plusieurs depuis quelque peu de tems, tels que la plus grande
partie des ouvrages de Ciceron, Virgile, Saluste, les Epitres de
Pline deux fois, les comédies de Terence autant, Velleius Patercule,
et je me propose de les lire tous avec le tems. Pour ce qui est du
Grec comme je n'ai commencé à l'aprendre que depuis un mois, ou
six semaines, vous sentez bien que j'en suis encore aux Premiers
Principes. 3. Ma Philosophie. J'ai achevé la Logique de Monsieur de
Crousaz laquelle est fort estimée dans ce pays-ci, en partie avec
Monsieur Pavilliard et en parti dans mon Particulier. Je vais lire
pour la seconde fois L'Etendement Humain, et, aussitôt que je l'aurai
fini, je commencerai l'Algèbre que vous me recommandez tant. 4. Ma
Danse et mon Dessein. Je crois que vous ne serez pas mécontent de mes
progrés dans la dernière de ces choses. Pour ce de la première je
fais tout ce que je puis. Monsieur Pavilliard me rendra la justice de
dire je ne suis pas fort dissipé. Je ne sors pas beaucoup et alors
même ce n'est que pour aller dans les compagnies de la ville.
[Sidenote: HIS STUDIES.]
Je suis bien faché, mon très cher Père, de voir que ces malheureux
mots de Mons. Hugonin, lachés et rapportés si mal à propos, ne sont
pas encore effacés de votre esprit. Je vous en demande sincèrement
excuse, et je vous prie de les oublier totalement. Pour ce qui est
de mon ...[12] que j'avois parlé à ma Tante, je voudrois n'en avoir
jamais parlé puisqu'il vous déplait. J'avoue pourtant que l'ayant
mûrement reconsideré je n'y ai point pu decouvrir l'Incongruité
dont vous me parlez. Comme ma Tante vous a montré mes lettres je ne
repeterai point ce que j'y ai dit. Je remarquerai seulement qui ce
même Locke dont vous me conseilliez tant la Lecture, pense tout comme
moi au sujet des voyages prematures.
J'ai, l'honneur d'être,
Mon très cher Père,
Avec un profond respect et une affection sincère,
Votre très humble et très obéissant serviteur et fils,
E. GIBBON.
P.S.--Si j'osois je prierois de m'envoyer par un des voituriers
qui vont si souvent de Londres en Suisse, la Bibliothèque Oriental
d'Herbellot qui est parmi mes Livres.
[12] Word omitted in original.
6.
_To his Father._