vit que notre parti était pris, il perdit son sang-froid et commença à
pester et à jurer à faire crouler la voûte des cieux. Les rigoles de
pierres taillées qui portent les eaux de source à la ville s'étaient si
bien enflées, qu'elles avaient crevé comme la grenouille de la fable.
Puis, ne sachant où se promener, elles s'étaient répandues en flaques,
puis en mares, puis en lacs, puis en bras de mer sur toute la campagne.
Bientôt le birlocho ne sut plus à quel saint se vouer, ni à quel diable
se damner. Il prit un bain de jambes qu'il avait assez bien mérité, et
dont il nous trouva peu disposés à le plaindre. La brouette fermait
très-bien, et nous étions encore à sec; mais d'instant en instant, au
dire de mon fils, _la marée montait_, nous allions au hasard, recevant
des secousses effroyables, et tombant dans des trous dont le dernier
semblait toujours devoir nous donner la sépulture. Enfin, nous penchâmes
si bien, que le mulet s'arrêta comme pour se recueillir avant de rendre
l'âme: le birlocho se leva et se mit en devoir de grimper sur la berge
du chemin qui se trouvait à la hauteur de sa tête; mais il s'arrêta en
reconnaissant, à la lueur du crépuscule, que cette berge n'était autre
chose que le canal de Valldemosa, devenu fleuve, qui, de distance en
distance, se déversait en cascade sur notre sentier, devenu fleuve aussi
à un niveau inférieur.
Il y eut là un moment tragi-comique. J'avais un peu peur pour mon
compte, et grand'peur pour mon enfant. Je le regardai; il riait de la
figure du birlocho, qui, debout, les jambes écartées sur son brancard,
mesurait l'abîme, et n'avait plus la moindre envie de s'amuser à nos
dépens. Quand je vis mon fils si tranquille et si gai, je repris
confiance en Dieu. Je sentis qu'il portait en lui l'instinct de sa
destinée, et je m'en remis à ce pressentiment que les enfants ne savent
pas dire, mais qui se répand comme un nuage ou comme un rayon de soleil
sur leur front.
Le birlocho, voyant qu'il n'y avait pas moyen de nous abandonner à notre
malheureux sort, se résigna à le partager, et devenant tout à coup
héroïque: «N'ayez pas peur, mes enfants!» nous dit-il d'une voix
paternelle.--Puis il fit un grand cri, et fouetta son mulet, qui
trébucha, s'abattit, se releva, trébucha encore, et se releva enfin à
demi noyé. La brouette s'enfonça de côté: «Nous y voilà!» se rejeta de
l'autre côté: «Nous y voilà encore!» fit des craquements sinistres,
des bonds fabuleux, et sortit enfin triomphante de l'épreuve, comme un
navire qui a touché les écueils sans se briser.
Nous paraissions sauvés, nous étions à sec; mais il fallut recommencer
cet essai de voyage nautique en carriole une douzaine de fois avant de
gagner la montagne. Enfin, nous atteignîmes la rampe; mais là le mulet,
épuisé d'une part, et de l'autre effarouché par le bruit du torrent et
du vent dans la montagne, se mit à reculer jusqu'au précipice. Nous
descendîmes pour pousser chacun une roue, pendant que le birlocho tirait
maître Aliboron par ses longues oreilles. Nous mîmes ainsi pied à terre
je ne sais combien de fois; et au bout de deux heures d'ascension,
pendant lesquelles nous n'avions pas fait une demi-lieue, le mulet
s'étant acculé sur le pont et tremblant de tous ses membres, nous prîmes
le parti de laisser là l'homme, la voiture et la bête, et de gagner la
Chartreuse à pied.
Ce n'était pas une petite entreprise. Le sentier rapide était un torrent
impétueux contre lequel il fallait lutter avec de bonnes jambes.
D'autres menus torrents improvisés, descendant du haut des rochers à
grand bruit, débusquaient tout d'un coup à notre droite, et il fallait
souvent se hâter pour passer avant eux, ou les traverser à tout risque,
dans la crainte qu'en un instant ils ne devinssent infranchissables. La
pluie tombait à flots; de gros nuages plus noirs que l'encre voilaient
à chaque instant la face de la lune; et alors, enveloppés dans des
ténèbres grisâtres et impénétrables, courbés par un vent impétueux,
sentant la cime des arbres se plier jusque sur nos têtes, entendant
craquer les sapins et rouler les pierres autour de nous, nous étions
forcés de nous arrêter pour attendre, comme disait un poète narquois,
que Jupiter eût mouché la chandelle.
C'est dans ces intervalles d'ombre et de lumière que vous eussiez vu,
Eugène, le ciel et la terre pâlir et s'illuminer tour à tour des reflets
et des ombres les plus sinistres et les plus étranges. Quand la lune
reprenait son éclat et semblait vouloir régner dans un coin d'azur
rapidement balayé devant elle par le vent, les nuées sombres arrivaient
comme des spectres avides pour l'envelopper dans les plis de leurs
linceuls. Ils couraient sur elle et quelquefois se déchiraient pour nous
la montrer plus belle et plus secourable. Alors la montagne ruisselante
de cascades et les arbres déracinés par la tempête nous donnaient l'idée
du chaos. Nous pensions à ce beau sabbat que vous avez vu dans je ne
sais quel rêve, et que vous avez esquissé avec je ne sais quel pinceau
trempé dans les ondes rouges et bleues du Phlégéton et de l'Érèbe. Et à
peine avions-nous contemplé ce tableau infernal qui posait en
réalité devant nous, que la lune, dévorée par les monstres de l'air,
disparaissait et nous laissait dans des limbes bleuâtres, où nous
semblions flotter nous-mêmes comme des nuages, car nous ne pouvions même
pas voir le sol où nous hasardions les pieds.
Enfin nous atteignîmes le pavé de la dernière montagne, et nous fûmes
hors de danger en quittant le cours des eaux. La fatigue nous accablait,
et nous étions nu-pieds, ou peu s'en faut; nous avions mis trois heures
à faire cette dernière lieue.
Mais les beaux jours revinrent, et le steamer majorquin put reprendre
ses courses hebdomadaires à Barcelone. Notre malade ne semblait pas en
état de soutenir la traversée, mais il semblait également incapable de
supporter une semaine de plus à Majorque. La situation était effrayante;
il y avait des jours où je perdais l'espoir et le courage. Pour nous
consoler, la Maria-Antonia et ses habitués du village répétaient en
chœur autour de nous les discours les plus édifiants sur la vie future.
«Ce phtisique, disaient ils, va aller en enfer, d'abord parce qu'il est
phtisique, ensuite parce qu'il ne se confesse pas.--S'il en est ainsi,
quand il sera mort, nous ne l'enterrerons pas en terre sainte, et comme
personne ne voudra lui donner la sépulcre, ses amis s'arrangeront comme
ils pourront. Il faudra voir comment ils se tireront de là; pour moi, je
ne m'en mêlerai pas.--Ni moi.--Ni moi; et amen!»
Enfin nous partîmes, et j'ai dit quelle société et quelle hospitalité
nous trouvâmes sur le navire majorquin.
Quand nous entrâmes à Barcelone, nous étions si pressés d'en finir pour
toute l'éternité avec cette race inhumaine, que je n'eus pas la patience
d'attendre la fin du débarquement. J'écrivis un billet au commandant
de la station, M. Belvès, et je lui envoyai par une barque. Quelques
instants après, il vint nous chercher dans son canot, et nous nous
rendîmes à bord du _Méléagre_.
En mettant le pied sur ce beau brick de guerre, tenu avec la propreté et
l'élégance d'un salon, en nous voyant entourés de figures intelligentes
et affables, en recevant les soins généreux et empressés du commandant,
du médecin, des officiers et de tout l'équipage; en serrant la main
de l'excellent et spirituel consul de France, M. Gautier d'Arc, nous
sautâmes de joie sur le pont en criant du fond de l'âme: «Vive la
France!» Il nous semblait avoir fait le tour du monde et quitter les
sauvages de la Polynésie pour le monde civilisé.
Et la morale de cette narration, puérile peut-être, mais sincère, c'est
que l'homme n'est pas fait pour vivre avec des arbres, avec des pierres,
avec le ciel pur, avec la mer azurée, avec les fleurs et les montagnes,
mais bien avec les hommes ses semblables.
Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine que la solitude est
le grand refuge contre les atteintes, le grand remède aux blessures du
combat; c'est une grave erreur, et l'expérience de la vie nous apprend
que, là ou l'on ne peut vivre en paix avec ses semblables, il n'est
point d'admiration poétique ni de jouissances d'art capables de combler
l'abîme qui se creuse au fond de l'âme.
J'avais toujours rêvé de vivre au désert, et tout rêveur bon enfant
avouera qu'il a eu la même fantaisie. Mais croyez-moi, mes frères, nous
avons le cœur trop aimant pour nous passer les uns des autres; et ce
qu'il nous reste de mieux à faire, c'est de nous supporter mutuellement;
car nous sommes comme ces enfant d'un même sein qui se taquinent, se
querellent, se battent même, et ne peuvent cependant pas se quitter.
FIN D'UN HIVER A MAJORQUE