L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL
[Illustration]
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prx de
chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
l'Étranger. - 10 - 20 - 40
Nº 52. VOL. II.-SAMEDI 24 FEVRIER 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.
SOMMAIRE. Histoire de la Semaine. _Portrait de Marie-Christine_.--De la
Question de l'Enseignement.--Le Vésuve. _Maison de l'Ermitage du Vésuve;
Coupe du Cratère du Vésuve._--Algérie. Escadron de dromadaires.
_Manoeuvres de Dromadaires; Bride et Selle du Dromadaire._--Paris
souterrain. _Une rue souterraine._--Don Graviel l'Alférez. Fantaisie
maritime par M. de la Landelle. (Suite),--Courrier de Paris. _Descente
de la Courtille; un Sergent de Ville le mercredi des cendres; l'Ami
Carême, fils du Mardi Gras; Mort et Enterrement du Mardi
Gras._--Théâtres. Opéra-Comique, Cagliostro. _Une Scène de
Magnétisme_.--Fragments d'un Voyage en Afrique (Suite.)--Musique. Entre
Pise et Florence. Paroles de M. Philippe Busoni, Musique de M. Gustave
Hequet.--Bulletin bibliographique.--Modes.
_Travestissements_.--Amusements des Sciences. _Une Gravure_.--Rébus.
Histoire de la Semaine.
La discussion de la loi sur la chasse a encore occupé les trois premiers
jours de la semaine parlementaire. Cette loi a ouvert ses articles et
ses paragraphes à une foule d'amendements qui ne la rendront à coup sûr
pas bonne, qui lui auraient ôté surtout l'esprit d'ensemble, si elle en
avait eu, mais qui lui ont valu en définitive d'être adoptée à une assez
forte majorité.
Il était peu de membres de la Chambre qui n'eussent fait admettre, dans
le cours de cette interminable discussion, leur amendement ou leur
sous-amendement: chacun était donc poussé par une sorte d'amour-propre
d'auteur à donner une boule blanche à cette fille de ses oeuvres. Son
sort à cependant été un instant douteux. Dans la séance de lundi, un
amendement abrogeant par le fait la législation spéciale aux forêts du
domaine, de 1790, a fait ranger celles-ci dans la catégorie des forêts
particulières et a soumis le prince qui en a la jouissance et les siens
aux mêmes et sévères règles qu'elle impose aux citoyens.
Cette disposition, que le ministère absent ou distrait n'a pas su faire
rejeter, a, sans aucun doute, attiré d'un côte à la loi des antipathies,
tandis qu'elle lui assurait quelques suffrages de l'autre. Mais en
définitive elle aura été la cause de son adoption, car les suffrages
conquis lui sont restés et les antipathies se sont tues dans l'espoir
que la Chambre des Pairs n'admettrait pas cet amendement, et qu'une fois
supprimé, la Chambre des Députés ne le rétablirait pas.
Est venue ensuite la discussion sur la prise en considération de la
proposition de M. de Rémusat, relative aux incompatibilités. Il était
difficile de penser que ce débat, qui tant de fois déjà s'est engagé
devant la Chambre, verrait se produire aujourd'hui de nouveaux motifs.
Mais les questions personnelles sont venues l'animer et le rajeunir. En
effet, c'est peut-être le seul qui les comporte ou plutôt les nécessite.
Pour les partisans de la proposition, là où ils voient un abus ils
doivent voir nécessairement un argument, et la situation d'un
fonctionnaire menacée parce qu'il a voté, dans tel ou tel sens comme
député, ou le vote d'un autre représentant passant du blanc au noir par
la force de motifs secrets qu'ils ont la curiosité de connaître, tout
cela trouve naturellement place dans leurs discours. Quelques faits
récents avaient fourni des arguments de ce genre; il en a été fait usage
pour la plus grande satisfaction des spectateurs avides d'agitation,
plutôt que pour l'édification de ceux qui croient à la bonté du
gouvernement représentatif, honnêtement et sincèrement pratiqué, et qui
seraient profondément désolés qu'on arrivât à l'user sans s'en être
servi. MM. Barrot, Thiers et Guizot, sont successivement montés à la
tribune, qu'ont aussi occupée MM. Dugabé et de Salvandy. La prise en
considération a été repoussée par une majorité que quelques de membres
regardent comme douteuse.
[Illustration: Marie-Christine, ex-reine d'Espagne.--Voir à la page
suivante.]
La loi sur le roulage n'a pas été beaucoup plus heureuse à la Chambre
des Pairs que la loi sur la chasse à la Chambre des Députés. Ce que l'on
avait fait il y a deux ans au palais du Luxembourg, il y a un an au
palais Bourbon, on l'a défait cette année en grande partie. Dans les
précédentes discussions, on avait paru très-frappé du résultat des
expériences faites par M. Morin, par ordre du gouvernement, et de la
nécessité d'imposer, dans l'intérêt des routes et de leur conservation,
des conditions sévères et d'établir des distinctions tranchées pour la
largeur des jantes des voitures, selon qu'elles étaient à deux ou quatre
roues. Cette année on a paru croire beaucoup moins aux résultats des
expériences de M. Morin, sur lesquels était fondé le projet de loi, et
beaucoup plus à l'utilité de la liberté en matière de roulage, sinon
complète encore et illimitée, du moins beaucoup moins restreinte que par
le passé et que ne l'établissait le projet. Ainsi, sur la proposition
de M. le comte Daru, cette distinction a disparu pour le minimum des
jantes des voitures à quatre et des voitures à deux roues; il sera pour
les unes comme pour les autres indistinctement de 6 centimètres, et le
maximum de 17. Du reste, et par contre, si l'industrie a été bien
traitée par ce changement, l'agriculture a vu restreindre les facilités
que la Chambre des Députés avait voulu lui accorder l'an passé, en
adoptant un amendement de M. Darblay par lequel les voitures de
l'agriculture étaient affranchies dans tous les cas, c'est-à-dire
qu'elles allassent au marché ou qu'elles en revinssent, qu'elles
transportassent des matériaux pour les constructions de la ferme,
qu'elles allassent de la ferme aux champs ou des champs à la ferme, des
règles relatives à la largeur des bandes et à la limitation du poids. La
Chambre des Pairs a cru devoir restreindre cette exemption au cas
seulement où les véhicules agricoles vont de la ferme aux champs ou en
reviennent. Cet amendement oblige, on le voit, les fermiers et les
agriculteurs à avoir des voitures de plusieurs sortes. Cette loi doit
revenir de nouveau à la Chambre des Députés.
Nous déplorions dans notre dernier bulletin la vivacité que la
discussion avait prise dans un des bureaux de cette Chambre, à
l'occasion de l'admission à la lecture de la proposition de M. de
Rémusat. Mais ce que nous avons vu ici n'est qu'une gentillesse en
comparaison de ce qui se passait presque en même temps à la Chambre des
Représentants des États-Unis et à la Chambre des Lords d'Angleterre. A
tout seigneur tout honneur: nous commençons par la Chambre anglaise.
Dans la dernière discussion, à l'occasion des affaires d'Irlande, lord
Campbell a dit en répondant à lord Brougham:
«Le discours de mon noble et savant ami est parfaitement irrégulier:
cela ne m'étonne pas, car tout ce qu'il fait dans cette Chambre est
irrégulier. J'ai demandé hier l'ajournement, parce que je croyais qu'il
parlerait, et que je voulais lui répondre. J'étais bien pardonnable de
croire cela, car voilà bien, autant que je m'en souviens, le premier
débat de quelque importance dans lequel il n'ait parlé, et parlé au
moins sept fois... Toutes les fois qu'il prêchera les principes qu'il
condamnait autrefois, je ne me gênerai pas pour le lui rappeler, et pour
lui remettre devant les yeux ceux qu'il défendait avec moi et qu'il
abandonne aujourd'hui.» Lord Brougham lui a répondu avec le ton de la
plus violente colère: «Mylords, on dit que j'ai commis une irrégularité.
Jamais je n'ai vu dire une aussi grosse absurdité, même par mon noble et
savant ami. Je ne me laisserai pas faire la leçon par d'ignorants
nouveaux venus, qui ne connaissent pas l'A B C du règlement, et qui
montrent une ignorance si _crasse_ que je n'aurais jamais cru personne
capable d'en montrer une semblable sur quoi que ce soit. Je serai
heureux qu'on me donne l'occasion de repousser en face cette fausse,
vile et calomnieuse accusation que l'on me fait, d'avoir abandonné mes
principes. Je défie qu'on me le prouve, et je jette ce défi avec
l'assurance que je saurai le justifier.»
En Amérique on est infiniment moins parlementaire encore. M. Stewart,
membre de la Chambre des Représentants des États-Unis, avait été, il y
a quelque temps, en butte à une attaque très-vive d'un de ses collègues,
M. Waller. Un neveu de M. Stewart, M. Schriver, correspondant du
_Baltimore-Patriot_, et ayant, à ce titre, une place réservée dans
l'enceinte de la Chambre, avait rendu compte de cette sortie en termes
qui avaient blessé M. Waller. Celui-ci, rencontrant M. Schriver à la
Chambre, l'apostropha, et, après l'échange de quelques mots, le frappa.
Aussitôt ils se prirent au corps. Dans la lutte, les deux combattants
tombèrent dans une croisée et la défoncèrent. Plusieurs membres de la
chambre accoururent et essayèrent de les séparer, tandis que d'autres
criaient: «_Laissez-les se battre comme il faut._» Un membre démocrate
dit même, en s'adressant au banc des whigs: «S'il y a quelqu'un qui
veuille prendre part au combat, je pourrai bien m'en mêler un peu.»
Enfin, après que quelques horions eurent encore été échangés, un membre
se hasarda à séparer définitivement les deux champions. Plainte fut
portée par M. Schriver, et caution fournie par M. Waller.
D'importantes nouvelles sont arrivées de Taïti, et quoique depuis
plusieurs jours le gouvernement ait gardé un silence diversement, mais
en général peu favorablement interprété, il est impossible de ne pas
accorder toute confiance aux détails très-concordants qu'ont donnés
plusieurs correspondances particulières sur les événements dont la
nouvelle Cythère a été le théâtre. La reine Pomaré, cédant aux
suggestions de M. Pritchard, missionnaire, négociant et consul anglais,
se refusait obstinément à exécuter le traité du 9 septembre, après
l'avoir ratifié, et affectait le plus grand mépris pour le gouvernement
provisoire institué par l'amiral Dupetit-Thouars, en vertu du
protectorat de la France, accepté puis méconnu par la reine. Notre
pavillon avait été amené et remplacé par un chiffon bizarre qu'elle
avait déclaré être le pavillon taïtien. Cette résistance avait été, nous
ne dirons pas provoquée, mais très-ostensiblement appuyée par le
commandant de la frégate anglaise la _Vindictive_, lequel menaça même de
recourir à la force pour faire prévaloir les nouvelles façons d'agir de
la reine. Nous n'avions en ce moment que deux corvettes dans ces
parages; mais leurs officiers et leurs équipages n'hésitèrent pas un
seul instant, malgré l'inégalité des forces, à prendre l'attitude qui
convenait à la marine française, en réponse à cet insolent langage. Les
menaces demeurèrent alors sans effet, et l'amiral anglais Thomas, pour
éviter un conflit que rendait imminent la présence du commodore
Nicholas, qui montait _la Vindictive_, la remplaça par la frégate _le
Dublin_, qui se borna à demeurer spectatrice de nos démêlés avec la
reine Pomaré. Instruit de cette situation et des faits qui l'avaient
précédée, l'amiral Dupetit-Thouars se présenta, le 4 novembre dernier,
devant Papeiti avec les trois frégates _la Reine-Blanche, l'Uranie, la
Danaé_, dans la pensée que ce déploiement de forces épargnerait une
lutte déplorable pour l'humanité et enlèverait même à la reine, on
plutôt à ses imprudents conseillers, toute idée de résistance. Le calcul
de l'amiral n'était pas complètement exact. Il accorda un premier délai
qu'on laissa s'écouler sans rentrer dans l'ordre. Alors il en fixa un
définitif, expirant le 6 à midi, et au terme duquel le traité devait
avoir été exécuté sous peine de déchéance de la reine. Le capitaine de
la frégate anglaise, oubliant un moment les recommandations de
modération et de neutralité que son amiral lui avait faites, se laissa
aller à déclarer à l'amiral Dupetit-Thouars, sur le pont même de _la
Reine-Blanche_, qu'il allait faire venir à son bord la reine Pomaré,
hisser le pavillon taïtien et le saluer de vingt et un coups de canon.
Justement blessé de cette intervention injustifiable et hautaine, M.
Dupetit-Thouars répondit au commodore: «A votre aise, monsieur; menez,
tant qu'il vous plaira cette femme à votre bord, mais gardez-vous de
hisser le pavillon taïtien; et, si vous le saluez de vingt et un coups
de canon, vous assumerez sur vous toutes les conséquences qui pourront
en résulter. Maintenant que vous êtes prévenu, agissez comme il vous
plaira.» On comprend que la matinée du 6 ait tenu l'escadre française
dans une attente pleine d'émotions. Mais l'heure dite arriva sans que la
reine eût arboré le pavillon tricolore; l'ordre du débarquement fut
aussitôt exécuté que donné, et Pomaré a cessé de régner. Un gouvernement
a été installé par l'amiral, dont la conduite a été digne de son nom et
des couleurs sous lesquelles il sert.
La situation de l'Espagne, c'est-à-dire la lutte entre un gouvernement
qui s'est mis en dehors de toutes les règles constitutionnelles et une
insurrection qui n'offre pas beaucoup plus de garanties aux hommes qui
appellent de leurs voeux un gouvernement régulier, cette situation se
prolonge, et l'on se demande si le retour de la reine Christine en
Espagne (voir la page, précédente) y mettra fin. Bien des yeux, de
l'autre côté des Pyrénées, sont tournés vers cette princesse.
Désavouera-t-elle franchement les actes dictatoriaux du général Narvaez?
les désapprouvera-t-elle seulement pour la forme, ou enfin le
suivra-t-elle ouvertement dans cette voie? Voilà les questions que les
Espagnols s'adressent, et que beaucoup, dans leurs préventions ou dans
leur confiance, résolvent dans le sens qui justifie ou les unes ou
l'autre.
Mais la fièvre de l'insurrection et celle des mesures extraordinaires de
gouvernement ont passé la frontière d'Espagne, et travaillent à leur
tour et de nouveau le royaume de dona Maria. Une conspiration militaire
a éclaté en Portugal. Un général considéré, ancien ministre de la
guerre, le comte de Boulin, est à la tête de ce mouvement, qui fait
valoir comme griefs les violations qu'on a fait subir au principe de la
souveraineté nationale, en faisant revivre, sans la faire réviser par
une Chambre constitutionnelle, la Charte que don Pedro avait octroyée.
Là, connue en Espagne, les Chambres ont été fermes, la liberté de la
presse, la liberté individuelle suspendues, et le royaume entier mis en
état de siège. C'est bien mal commencer; attendons la fin.
Les feuilles françaises et étrangères ont vu cette semaine leurs
colonnes attristées par le récit de nombreux et déplorables malheurs. Le
_Standard_ du 17 annonce qu'un terrible accident est arrivé la veille
dans la houillère de Landshipping. Des mineurs, au nombre de
cinquante-huit, travaillaient dans l'une des galeries qui passent sous
la rivière, lorsque tout à coup l'eau fit irruption dans la mine avec
une telle violence que dix-huit de ces ouvriers seulement eurent le
temps de se sauver. Les quarante autres ont été noyés.--A Granville,
dans la nuit du 14 au 15, par un temps fort calme, un canot monté par
dix hommes ayant chaviré à une brasse ou deux tout au plus du bord du
quai, sept de ces matelots allèrent au fond, où ils restèrent engagés
dans des vases molles qui se sont accumulées dans cet endroit.--
Quel douloureux spectacle s'offrit le matin aux regards lorsque la mer
se fut retirée. Les cadavres de ces sept malheureux gisaient pêle-mêle,
dans un espace de quelques mètres, les uns retenus par les pieds,
d'autres engagés jusqu'aux épaules dans la boue noire et fétide du port.
Pour ceux-ci, l'asphyxie a dû être instantanée, et la position de l'un
d'eux, qui avait les mains dans les poches ne son paletot, le prouvait
assez. Six de ces hommes sont pères de famille et le laissent,
assure-t-on, sans aucune ressource plus de vingt orphelins.--Un des plus
anciens et des plus justement célèbres de nos généraux, le
lieutenant-général Pajol, a fait, dans le grand escalier du château des
Tuileries, une chute affreuse, qui a causé la fracture de la cuisse au
col du fémur, et donne de vives inquiétudes.--Le savant M. Gay-Lussac,
qui a la simplicité de faire encore son cours, et qui ne croit pas que
le rôle d'un professeur doive consister uniquement à se choisir un
suppléant, a pensé être victime de l'explosion d'un flacon dont le
contenu s'est enflammé par le contact subit de l'air, au moment où il
préparait une expérience de laboratoire du Jardin-des-Plantes.
L'illustre professeur et son jeune préparateur ont été blessés, le
premier grièvement, le second plus légèrement. L'état de M. Gay-Lussac
est aujourd'hui complètement rassurant.--On a annoncé, cette semaine, la
mort d'un homme excellent, d'un homme dont la vie a été vouée aux
oeuvres utiles, de M. Cassin, agent général des sociétés savantes et de
bienfaisance.--Un des plus éminents publicistes de la Suisse, le docteur
Charles Schnell, rédacteur du _Volksfreund_, depuis longtemps en proie à
une profonde mélancolie, par suite d'un état obstiné de souffrances
physiques, a mis fin à ses jours. C'était un des plus formidables
antagonistes de l'aristocratie suisse et de l'aristocratie bernoise en
particulier.--Le 15 février est mort à White-Lodge (Richmond-Barker),
dans sa quatre-vingt-septième année, Henry Addington, vicomte de
Sydmouth. Il avait été président de la Chambre des Communes de 1789 à
1801, premier lord de la trésorerie et chancelier de l'Échiquier de 1801
à 1804, lord président du conseil en 1805, lord du sceau privé en 1806,
secrétaire d'État de l'intérieur de 1812 à 1822.--Les nouvelles de
Stockholm peignent l'état du roi de Suède comme s'aggravant de jour en
jour, et nous devons craindre que la notice biographique que nous lui
avons consacrée ne devienne bientôt une notice nécrologique.
De la Question de l'Enseignement.
_L'Illustration_ ne saurait se proposer d'entrer dans toutes les
discussions qui s'engagent chaque jour sur les questions d'organisation
que le législateur a encore à résoudre. Mais elle regarde comme un
devoir, auquel elle ne manquera pas, d'exposer l'état de chacune de ces
questions au fur et à mesure qu'elles arriveront à l'examen des
Chambres. L'abbé Sieyès a laissé en mourant un manuscrit volumineux
ayant pour titre cette proposition, à la démonstration de laquelle
l'ouvrage entier est consacré; _Il n'y a point de questions insolubles,
il n'y a que des questions mal posées_. Nous pourrons donc croire avoir
contribué pour notre part à la solution de celles qui seront agitées
quand nous aurons clairement fait connaître la difficulté qu'il faut
trancher ou les différents intérêts qu'il s'agit de mettre d'accord.
En remontant dans notre histoire, aux premiers temps où le règne des
lois régulières commença à s'établir, même au temps où la science était
presque uniquement cléricale, aux premières années du quatorzième siècle
(1312), sous Philippe le Bel, on trouve déjà admis et en vigueur le
principe que l'instruction publique dépend de l'État. Celui-ci eut sans
aucun doute à défendre son droit contre plus d'une tentative
empiètement; mais, d'une part, les édits, les ordonnances, etc., de
l'autre l'action de la magistrature, fixèrent et maintinrent son
influence. Ainsi, en 1446, une ordonnance de Charles VII vint donner
juridiction aux Parlements sur les Universités, qui prétendaient ne
relever que du pouvoir royal et du pape. En même temps, de leur côté,
les Parlements établissaient par des arrêts le droit d'autorisation et
d'inspection des Universités sur les écoles particulières, et
l'obligation pour les maîtres d'être gradués dans les le lettres qu'ils
enseignaient.--La collation des grades et leur indispensabilité furent
encore l'objet de prescriptions nouvelles dans l'édit de Blois de mai
1579.--Elles furent confirmées par l'édit réglementaire de Henri IV sur
l'Université de Paris, de septembre 1598, édit marquant davantage la
sécularisation commencée de l'enseignement public.--Une ordonnance
royale de janvier 1629 dispose également que «nul ne sera reçu aux
degrés qu'il n'ait étudié l'espace de trois ans en l'Université où
seront conférés lesdits degrés, ou en une autre pour partie dudit temps,
et en ladite Université pour le surplus, dont il rapportera certificat
suffisant; mais elle va plus loin encore, et, ne se contentant pas
d'imposer des conditions aux hommes qui se vouaient à l'enseignement ou
aux jeunes gens qui voulaient entrer dans certaines carrières, elle
subroge en quelque sorte l'État à tous les droits des pères de famille:
«Nous défendons, y est-il dit, à tous nos sujets, de quelque état et
condition qu'ils soient, d'envoyer leurs enfants étudier hors de notre
royaume, pays et terres de notre obéissance, sans notre permission et
congé.»
Nous pourrions montrer également la constante surveillance de l'État sur
les Universités; sa vigilance à ne laisser établir aucun collège, qu'il
fût fondé par une dotation particulière, ou entretenu par une ville, ou
même doté sur des biens ecclésiastiques, sans une autorisation spéciale
et l'intervention d'une ordonnance du roi. Nous pourrions rappeler
comment, à diverses reprises, furent refoulés les empiètements des
jésuites et montrer comment, dès 1708, fut imposée l'obligation de
fréquenter les collèges aux élèves de tout établissement particulier
d'instruction; mais l'historique de l'instruction publique en France et
la préexistence presque immémoriale de toutes les prescriptions dont
Napoléon, en les coordonnant, a fait le code de Université, sont trop
clairement et trop complètement déduits et démontrés dans l'exposé des
motifs du projet de loi que M. Villemain vient de présenter à la Chambre
des Pairs, pour que nous n'y renvoyions pas ceux de nos lecteurs qui
voudraient, à ce sujet plus de preuves et de détails que l'espace ne
nous permet d'en donner ici.
Si la liberté de l'enseignement n'exista jamais au profit des
particuliers sous l'ancienne monarchie; et le clergé lui-même, malgré
ses immenses privilèges, vit continuellement dans cette matière la
législation et la jurisprudence lui dicter des règles et lui imposer des
obligations, cette liberté n'exista pas davantage de fait après 1789 et
sous la République elle-même. L'Assemblée constituante en prononça le
nom, mais ne la constitua point. La Convention la proclama, mais y mit
d'abord des conditions qui assuraient qu'il n'en serait point usé sans
l'agrément de l'autorité; et si la constitution de l'an III ne semblait
pas imposer les mêmes limites, dès l'année suivante elles furent en
quelque sorte tracées par le décret du 3 brumaire, et, un peu plus tard,
la loi du 1er mai 1802 statua positivement que «il ne pourrait être
établi d'école secondaire sans l'autorisation du gouvernement.»
Enfin vint l'Empire, qui, par la loi du 10 mai 1806 et les décrets du 17
mars 1809 et du 15 novembre 1811, codifia avec ensemble tout ce que les
ordonnances des rois et les arrêts des Parlements avaient accumulé de
précautions et de garanties, les compléta, et faisant des anciennes
universités autant d'académies, les relia toutes à une seule et puissante
Université, dépendante de l'État, qui, selon l'expression de M.
Boyer-Collard, n'était autre chose que le gouvernement appliqué à la
direction universelle de l'instruction publique, et qui avait le
monopole de l'éducation à peu près comme les tribunaux ont le monopole
de la justice, et l'armée celui de la force publique.
Cette organisation puissante fut maintenue par la Restauration, qui ne
consentit de dérogation à cette règle générale qu'en faveur des écoles
secondaires ecclésiastiques ou petits séminaires. Dès 1802, les besoins
du service religieux avaient fait créer par plusieurs évêques, avec des
secours particuliers, quelques écoles préparatoires à l'enseignement des
séminaires métropolitains ou diocésains, reconnus par un article du
Concordat, et, plus tard, organisés par la loi du 14 mars 1804. Un
décret du 9 avril 1809 mentionna pour la première fois ces écoles
préparatoires. Un titre spécial du décret du 15 novembre 1811, les
assimila tout à fait aux écoles ordinaires, leur interdisant de plus de
s'établir autre part que dans les localités où se trouvait placé un
collège communal ou un lycée, dont leurs élèves étaient tenus de suivre
les cours. Un ordonnance royale du 5 octobre 1814 vint dispenser ces
établissements de ces obligations et autorisa l'augmentation de leur
nombre. Ces facilités amenèrent un état de choses auquel on crut devoir
porter remède en 1828. L'exemption de toute obligation de grades quant
aux maîtres, la dispense de toute rétribution envers l'État quant aux
élevés, favorisaient les petits séminaires au détriment des collèges et
des institutions universitaires, et mettant ces derniers établissements
dans l'impossibilité de soutenir une lutte rendue trop inégale.
C'est alors que, sur la proposition de M. le comte Portalis, ministre de
la justice, fut instituée, pour constater les faits et proposer les
mesures à prendre, une commission composée de neuf membres, qui
choisirent pour rapporteur M. de Quéleu, archevêque de Paris. Son
travail remarquable constate que, outre le nombre des écoles secondaires
ecclésiastiques porté à 126, 53 autres établissements s'étaient formés
comme succursales ou écoles cléricales; que plusieurs étaient dirigées,
non par des prêtres, mais par des membres de corporations religieuses
non autorisées par les lois; qu'enfin le but de l'institution des petits
séminaires était tout a fait dépassé. Il conclut à ce que nulle nouvelle
école secondaire ecclésiastique ne fût établie sans une autorisation
spéciale; à ce qu'on ne fît dans ces écoles que des études compatibles
avec l'état ecclésiastique; que l'habit y fût pris par les élèves ayant
deux ans d'études; qu'il leur fût interdit de recevoir des externes, et
enfin à ce que tous les élèves qui auraient abandonné l'état
ecclésiastique après leurs cours d'études, fussent tenus, pour obtenir
le diplôme de bachelier ès-lettres, _de se soumettre de nouveau aux
études et aux examens, selon les règlements de l'Université._
Les ordonnances du 16 juin 1828 ne furent que la mise en pratique et en
vigueur de ces principes et de ces conclusions. Elles furent présentées
à la signature de Charles X par M. Feutrier, évêque de Beauvais,
ministre des affaires ecclésiastiques, à la suite d'un rapport au roi où
ce prélat faisait ressortir la nécessité de conserver aux écoles
ecclésiastiques un caractère tout spécial, de le maintenir par la
condition relative, au baccalauréat, par l'obligation de porter le
vêtement ecclésiastique; et où il établissait, par des calculs bien
déduits, que le nombre de vingt mille élèves était largement suffisant
pour répondre à tous les besoins à venir du culte, et devait être fixé
comme une limite légale.
Ces ordonnances furent exécutées immédiatement; mais vint la révolution
de 1830, qui, dans un des articles de sa Charte nouvelle, consacra le
principe de la liberté de l'enseignement, et promit la présentation d'un
projet de loi pour réglementer l'exercice de cette liberté En 1836, en
1841, deux projets furent portés aux Chambres; mais, à l'une comme à
l'autre de ces époques, beaucoup de personnes voulurent voir dans la
démarche ministérielle plutôt un acte conservatoire pour empêcher la
prescription de la promesse de la Constitution que la pensée bien
sérieuse de fixer immédiatement et définitivement la législation. On ne
fit rien pour démentir ces suppositions, car ni l'un ni l'autre de ces
projets n'arriva à la sanction royale, et il allèrent reposer dans les
archives des Chambres. L'hésitation à résoudre une question difficile, à
prononcer entre des prétentions aminées était explicable; mais ce qui
devait être d'une évidence non moins grande, c'est qu'il ne pouvait être
sans de nombreux inconvénients de prolonger la situation dans laquelle
on se trouvait: car les lois dont la Charte de 1830 avait promis la
révision d'après un principe qui n'était pas celui qui avait inspiré
leur rédaction, ces lois avaient inévitablement, par cette promesse
même, perdu de leur empire; les parties intéressées mettaient de
l'empressement à s'y soustraire comme à une législation caduque, et
l'administration incitait peut-être trop de faiblesse à faire exécuter
leurs plus importantes prescriptions; car, enfin, bien que condamnées à
une refonte, à ses yeux, elles devaient former encore le code de
l'enseignement jusqu'à la promulgation d'un code nouveau. En
législation, un interrègne c'est l'anarchie.
De cette situation prolongée il est résulté que, tandis que l'Université
se bornait à élever quelques collèges communaux au titre de collège
royal, il s'est formé à côté d'elle une sorte d'Université
ecclésiastique, jouissant du privilège de ne pas payer le droit
universitaire, auquel les élèves des collèges, internes et externes,
sont tous tenus, et multipliant ses établissements grâce à cet avantage
et à son activité. Il n'y a aujourd'hui, en France, que 46 collèges
royaux et 312 collèges communaux, tandis que l'on compte 1,137
établissements particuliers et séminaires indépendants de l'Université.
Les établissements de l'Université ne sont fréquentés que par 45,581
élèves, sur lesquels 25,000 sont externes, et soumis pour l'éducation
morale à toute l'influence de la famille. Les établissements
particuliers, au contraire, comptent 63,000 élèves.
On comprend que si la liberté de l'enseignement eût été réglementée en
1830, aussitôt que le principe fut proclamé, l'enseignement
ecclésiastique, qui était à cette époque renfermé dans les limites
tracées par les ordonnances de 1828, se fût montré de facile composition
pour un état de choses qui serait venu rendre plus favorable sa
situation. Mais quatorze années se sont passées depuis lors, quatorze
aimées durant lesquelles la liberté promise par la Charte a été à peu
près accordée dans le fait à cette nature d'établissements, et accordée
par l'État, gardant pour les siens toute la charge dont il exemptait ses
rivaux; le point de départ n'est plus le même, et les exigences ont
changé comme lui.
Les prétentions aujourd'hui sont celles-ci:
Une partie du clergé, en demandant pour les établissements qu'il a
fondés, et pour ceux qu'il serait maître de fonder encore, une complète
liberté, semble vouloir se réserver une sorte de censure sur les
établissements universitaires, en en retirant ou en y laissant à son gré
les aumôniers.
Une autre partie se borne à réclamer la liberté, mais la liberté
entière, c'est-à-dire le droit d'élever non-seulement les jeunes gens
qui se destinent au culte, mais tous ceux qu'elle amènerait les parents
à lui confier, et sans que ces jeunes gens, pour être reçus bacheliers
ès-lettres, fussent tenus, comme le prescrivent les ordonnances de 1828,
de se soumettre aux études et aux examens selon les règlements de
l'Université.
L'opinion la plus générale demande au gouvernement de fixer les
conditions auxquelles toute personne les remplissant pourra ouvrir un
établissement d'éducation, mais de traiter chacun également, de
n'accorder de privilège particulier et d'exemption de faveur à personne.
De ce côté on est tout disposé à reconnaître l'action supérieure et la
surveillance constante de l'État; on ne prétend point qu'elle ne doive
s'exercer sur les maisons d'éducation que comme celle de la police
s'exerce sur les lieux publics; on reconnaît qu'il est du droit, du
devoir du gouvernement d'exiger des garanties particulières des
établissements où se forment de jeunes citoyens, les intérêts de l'État
et ceux des pères de famille ne sauraient, aux yeux des hommes éclairés
et de bonne foi, être des intérêts opposés. On ne demande pas qu'on
soumette les écoles ecclésiastiques à la rétribution universitaire, mais
qu'on exempte toutes les institutions de cet impôt fort malentendu, fort
lourd, et arbitrairement assis. On ne demande pas que les grades ne
soient pas délivrés par l'État, et qu'il ne soit pas appelé à juger, par
l'intervention de ses fonctionnaires, de la capacité de ceux qui se
présentent pour les obtenir, mais que ce soit lui, désintéressé dans la
question d'amour-propre, et non des hommes que leur situation de
rivalité rend juges et parties, qui reconnaisse et proclame la capacité;
en un mot, que le grand-maître de l'Université et le ministre de
l'instruction publique soient deux fonctionnaires distincts, l'un
dirigeant, sous les ordres de ce dernier, les établissements dont l'État
aura pris le patronage spécial, et où il placera ses boursiers; l'autre
surveillant et gouvernant tous les établissements, qu'ils dépendent de
l'Université ou qu'ils soient dirigés par les hommes qui les auront
ouverts à leur compte, après avoir rempli les formalités voulues et
satisfait aux conditions imposées.
Voilà les exigences, les prétentions et les demandes en présence
desquelles se trouve M. Villemain. Comment y a-t-il répondu, et quelle
transaction a-t-il su trouver? C'est ce qui demandera de notre part ou
de celle de l'historien de la Semaine un examen à part, et quelques
développements nouveaux, quand le projet présenté arrivera à la
discussion définitive, car nous ne sommes pas de ceux qui pensent que ce
projet n'a été porté d'abord à Chambre des Pairs que pour qu'il ne
revint pas, en temps utile, à la Chambre de Députés, et pour qu'une
solution, difficile sans doute, se trouvât encore une fois différé.
Mais, aujourd'hui, nous ne nous sommes proposé que d'exposer la
question. Une autre fois nous examinerons de quelle façon on entreprend
de la trancher.
Le Vésuve.
Nous empruntons à un ouvrage qui paraîtra prochainement quelques détails
curieux sur le Vésuve. Quoique le sujet ait fourni la matière de
beaucoup de volumes, chaque nouveau récit présente encore de l'intérêt,
surtout quand il contient, comme les extraits suivants, les impressions
et les expériences de deux savants tels que les docteurs Magendie et
Constantin James, auxquels nous devons cette communication.
«Depuis le bas de la montagne jusqu'à l'Ermitage, les substances qui
proviennent de la décomposition des cendres vomies par le cratère
recouvrent la lave d'un terreau extrêmement fertile. C'est là qu'on
récolte le fameux vin de Lacryma-Christi. Triste fécondité cependant que
celle qui est achetée au prix d'incessantes alarmes!
«Il était une heure quand j'arrivai à l'Ermitage. Je m'attendais à
rencontrer là quelqu'un de ces vénérables religieux qui inspirent à la
fois l'admiration et le respect. Je fus bien désappointé. L'ermite du
Vésuve est tout bonnement un cabaretier qui a pris à ferme l'Ermitage,
et vend fort cher de très-mauvais vin. Il n'a d'un ermite que la robe de
bure, le capuchon et un gros trousseau de clefs, auxquelles il manque
des serrures à ouvrir.
«A partir de l'Ermitage, le chemin cesse bientôt d'être praticable pour
nos montures. Nous nous trouvons au milieu d'une nature aride, désolée,
morte, sans trace aucune de végétation. Le sol, bouleversé affreusement,
est partout hérissé de masses volcaniques d'un gris plombé, miroitantes,
jetées pêle-mêle les unes à côté des autres, et unies entre elles par un
ciment de lave. Il nous faut marcher sur les aspérités des roches, et
souvent sauter par-dessus de larges crevasses. A notre gauche est le
cratère à demi écroulé de l'ancien volcan, aujourd'hui éteint et appelé
_Monte di summa_, le même qui a enseveli Pompéi, Herculanum et Stabia
(1). Sur la droite, l'épaisse coulée de lave de la dernière éruption,
celle de 1839. En face de nous, le cône de cendre qui nous reste à
gravir.
[Note 1: L'an 79 de notre ère. Parti du cap Visene pour aller
étudier de plus près le phénomène de l'éruption, Pline fut étouffé
à Herculanum sous les cendres vomies par le volcan. Voir
l'admirable lettre de Pline le jeune à Tacite, dans laquelle il
raconte la mort de son oncle, et les détails de la catastrophe.]
«Mon thermomètre indique 19 degrés. On aperçoit de distance en distance
des fumaroles, et on commence à entendre les détonations du volcan.
«Notre marche devient de plus en plus pénible. La cendre superposée par
couches molles et fines constitue un plancher mouvant qui s'affaisse
sous les pas, et dans lequel on peut craindre à chaque instant de rester
embourbé. Nous enfoncions quelquefois jusqu'au-dessus du genou. A mesure
qu'on s'approche de la cime du cône, cette cendre s'échauffe et fume.
J'ai vu le thermomètre, que j'y plongeais, s'élever jusqu'à 55 degrés.
«Enfin, nous voici au sommet du volcan, dont la hauteur totale est de
1,207 mètres. Il est trois heures. Mon oeil plonge dans le cratère. Quel
imposant spectacle!
«Représentez-vous un large gouffre, profond de plus de cent pieds,
irrégulièrement circulaire, d'où s'échappe un nuage de fumée suffocante
et roussâtre. Enveloppé de ténèbres, il s'illumine par intervalle de
jets de lumière, accompagnés d'explosions, qui sont immédiatement
suivies d'une chute de pierres sur des surfaces retentissantes. On
dirait souvent d'un bouquet d'artifices. Ainsi, au fond de l'abîme,
l'éclair a brillé; une fusée s'élance, s'irradie à une certaine hauteur,
retombe verticalement, et ruisselle en filons étincelants sur les
facettes sonores d'une pyramide. La base de cette pyramide repose au
milieu d'une nappe de feu semée de fissures en zigzag, qui reflètent
inégalement la lueur de l'incendie. Cependant le sol que nous foulons
est brûlant. Dans certains endroits, la chaleur est si forte qu'elle
pénétré la chaussure, l'attaque, et oblige de changer de place
fréquemment.
«Ce gouffre, ces vapeurs, l'horreur des ténèbres, ces conflagrations
constituent un panorama dont aucune expression ne pourrait traduire la
terrible harmonie. Aussi le premier sentiment que j'éprouvai fut-il un
sentiment de stupeur mêlée de crainte. J'osais à peine circuler autour
du cratère; je sentais la poussière crépiter sous mes pas, et il me
fallait prendre garde aux inégalités du terrain.
«Le jour paraît. Il éclaire peu à peu l'intérieur du volcan; les objets
se dessinent; les scènes de la nuit s'expliquent et diminuent le
prestige.
«Le cratère a la forme d'un immense entonnoir, dont l'orifice évasé
couronne la crête de la montagne, et se continue insensiblement avec les
parois de l'infundibulum. Des parois aboutissent à un étroite enceinte,
qu'elles circonscrivent.
Au centre est la bouche du cratère. Celle-ci n'occupe pas la partie la
plus déclive de l'excavation, mais au contraire le sommet tronqué d'un
cône qui se dresse comme une île au milieu de la lave, et dont la
formation est facile à comprendre.
«Supposons une surface plane percée d'un trou. Des pierres sortent de ce
trou par jets alternatifs et retombent les unes dans le trou, les autres
autour. Ces dernières, s'entassant graduellement, finissent par figurer
un cône ou pyramide, dont le conduit central se continue avec le trou
d'émission. Vous diriez presque d'un tuyau de cheminée. Telle est, sur
une plus grande échelle, la manière dont se forme et s'accroît la
pyramide du volcan.
«En effet, le sommet de cette pyramide vomit des matières
incandescentes. Des matières retombent les unes perpendiculairement dans
la bombe du cratère, les autres sur son pourtour, d'autres enfin roulent
jusqu'à la base ou bondissent, en se brisant sur les arêtes de la
pyramide. A mesure qu'elles se refroidissent, elles passent par diverses
nuances de coloration, dont on n'apprécie bien la teinte que pendant la
nuit.
«Ces éruptions se succèdent toutes les huit ou dix secondes. Elles sont
précédées d'un murmure profond, et la bouche du volcan paraît embrassée.
Puis on entend une explosion pareille à un coup de pistolet, à un coup
de canon ou même au roulement de la foudre. C'est la lave qui jaillit.
La hauteur du jet dépasse rarement trente ou quarante pieds. Court
moment de silence; puis un pétillement sec, à grains nombreux et gros,
indique que la lave retombe en pluie sur la pyramide.
«La quantité et le volume des matières lancées ainsi par chaque éruption
sont très-variables. Tantôt il n'y a que quelques scories de la grosseur
du poing; d'autres fois, des fragments de roches fondues en nombre
considérable.
«Je ne suis encore qu'à la moitié de mes explorations. Il s'agit
maintenant de descendre dans le cratère.
«Il n'y a pas de chemin tracé. Les parois du cratère me rappelaient
assez ces grandes falaises qui bordent le rivage de certaines côtes,
excepte qu'au lieu d'être taillées à pic, elles représentent un plan
incliné dont la surface est inégalement onduleuse. La pente est trop
rapide pour qu'on puisse, suivre une ligne directe. Je marchais donc en
biaisant, tantôt à droite, tantôt à gauche, revenant souvent sur mes
pas, en un mot obéissant à tous les caprices du terrain. Le guide allait
devant moi, sondant avec son bâton les endroits suspects. On ne peut pas
se traîner sur les genoux, ni se cramponner avec les mains, car le sol
n'est formé que de cendres et de roches brûlantes. Des roches sont de
nature sulfureuse. Elles offrent, suivant leur degré plus ou moins
avancé de combustion, toutes les nuances possibles de couleur, depuis le
jaune safrané jusqu'au jaune paille.
«On rencontre à chaque pas des fumaroles. Ce sont autant de bouches de
vapeur dont les émanations, semblables à celles du soufre qui brûle,
provoquent la toux et oppressent. La température de ces fumaroles est
d'environ 60 degrés. Quand on plonge le thermomètre dans les points d'où
la fumée s'échappe, le mercure monte rapidement jusqu'à 90 et 95 degrés.
Il faut retirer l'instrument, de peur que le tube n'éclate.
«J'arrive ainsi non sans peine, jusqu'au fond du cratère. Il est six
heures. Nous avions mis près de quarante minutes à descendre.
«Pour bien comprendre l'endroit où je pose actuellement le pied, qu'on
se figure un cirque, et au milieu de l'arène une pyramide. Il règne un
espace libre entre la base de la pyramide et les premiers gradins du
cirque. Or, c'est dans cet espace que me voici parvenu. La cheminée, du
cratère représente la pyramide de l'arène, et le pourtour des parois les
gradins du cirque.
«La largeur de cet espace est d'environ trois mètres. Son plancher,
qu'on me pardonne l'expression, est uni et légèrement granuleux comme
l'asphalte d'un trottoir. Et, en effet, ce n'est autre chose qu'une
couche de lave refroidie. Cette lave a la solidité de la dalle.
Frappez-la avec le talon de la chaussure ou l'extrémité ferrée d'un
bâton, vous ne réussirez pas à l'entamer.
«Peut-on circuler autour de la cheminée du cratère? Oui, mais seulement
dans un tiers de sa circonférence, car dans les deux autres tiers la
lave est en pleine ébullition.
«Maintenant que nous nous sommes occupés de ce qui est à nos pieds,
levons les yeux vers la pyramide du cratère (2).
[Note 2: Il y a quelques années un Français gravit cette pyramide,
et se précipita volontairement dans la bouche du cratère. Il fut
rejeté quelques instants après entièrement calciné.]
«Cette pyramide ressemble à un énorme tas de coke, seulement sa couleur
est d'un gris plus foncé. Ce n'est pourtant pas tout à fait celle du
charbon de terre, ni surtout son reflet luisant. Les détritus
volcaniques qui la composent sont entassés grossièrement les uns
au-dessus des autres, de manière à laisser des creux où l'air pénètre.
C'est à cette disposition que la pyramide doit sa sonorité, alors que
les matières lancées par le cratère pleuvait à sa surface.
«Des matières arrivaient quelquefois en roulant jusqu'à nous. On les
évite aisément; car, arrêtées en chemin à tout instant par leur
viscosité, elles laissent derrière elles une traînée de feu qui en
diminue et ralentis la masse. Jamais elles ne sont venues d'emblée de
notre côté. Pour franchir d'un seul bond la pyramide, il eût fallu
qu'elles décrivissent dans l'air une parabole, que leur projection
verticale rendait impossible.
«La lave lancée par le volcan est plus liquide et a une température plus
élevée que celle qui baigne la base de la pyramide. En voici la preuve.
«Je m'étais amusé à détacher du fond des crevasses des fragments de lave
liquéfiée dans lesquels j'enfonçais avec mon bâton de petites pièces en
argent. Je rapprochais ensuite l'orifice du trajet, de manière à n'y
laisser qu'un simple pertuis. La lave, en se refroidissant, acquérait
bientôt la dureté de la pierre. Quant à la pièce, elle restait
emprisonnée sans pouvoir ressortir, puisque son diamètre se trouvait
devenu plus large que celui du trou qui lui avait livré passage.
«Je veux répéter la même expérience sur un morceau de lave que venait de
lancer le cratère. La pièce y pénètre par son propre poids, mais à
l'instant même elle fond, brûle et disparaît. Il me fallut, pour
prévenir la fusion du métal, laisser s'écouler près d'une demi-minute
avant d'introduire d'autres pièces dans la lave.
«Ces deux laves, quand elles sont refroidies, ont la même teinte, la
même consistance, le même poids. J'en ai rapporté plusieurs
échantillons, que j'ai fait examiner par des personnes très-compétentes.
On leur a trouvé une composition parfaitement identique. Elles sont en
très-grande partie formées par du granit fondu, ce qui explique pourquoi
leur pesanteur est si considérable.
«Chaque éruption du volcan faisait vibrer notre plancher, de lave. Au
moment des plus fortes détonations, je sentais des oscillations
véritables. Ces phénomènes étaient produits par l'ébranlement de l'air
et la conductivité du sol.
[Illustration: Maison de l'Ermitage du Vésuve.]
«Il me sembla aussi plusieurs fois, même en l'absence de l'éruption,
entendre une suite de mugissement souterrain. Ayant recouvert de mon
mouchoir un endroit refroidi de la lave, j'y appliquai l'oreille.
D'abord, il me fut impossible de rien distinguer. J'étais comme assourdi
par le frétillement des couches voisines en ébullition. Mais bientôt,
concentrant toute mon attention, j'entendis par intervalle, dans la
profondeur du volcan, une sorte de clapotement humide, de gargouillement
tumultueux, qui indiquait des déplacements de gaz et de matières
liquides.»
[Illustration: Coupe du Cratère du Vésuve.]
Algérie.--Escadron de Dromadaires.
L'excessive mobilité des tribus arabes et la rapidité avec laquelle
leurs cavaliers franchissent de grandes distances ont été jusqu'ici de
sérieux obstacles à l'affermissement de notre domination en Algérie.
Comment, en effet, triompher d'un ennemi presque insaisissable, et
imposer une obéissance durable à des populations fugitives? Dès 1843,
cependant, on avait eu recours, pour les atteindre, à lui expédient
couronné de succès. Un corps expéditionnaire fut organisé sous les
ordres du colonel Jusuf, et composé de quelques escadrons de spahis avec
environ deux mille fantassins montés sur des mulets. Ce corps se mit à
la poursuite des tribus réfugiées dans le petit Désert, où elles se
croyaient à l'abri de nos coups. Il ne tarda pas à les rejoindre, et les
força à rentrer dans le Tell, pour y rester soumises à l'autorité de la
France.
Dans le courant de la même année, un autre essai fut tenté afin de
remplacer les mulets par des dromadaires. Un mulet, en filet, revient en
Afrique à 850 fr.; il coûte 1 fr. 50 c. par jour de nourriture, et ne
peut servir, terme moyen, que dix-huit mois; taudis qu'un dromadaire ne
coûte que 200 fr., vit avec ce qu'il trouve, porte le triple du fardeau
d'un mulet, peut servir vingt ans, parcourt de grands espaces, sans
éprouver les besoins des autres bêtes de somme, et supporte pendant
plusieurs jours les privations de boisson et d'aliments. Sous tous les
rapports, l'usage du dromadaire est donc plus économique et plus
avantageux que celui du mulet.
[Illustration: Bride du Dromadaire.]
Il existe deux variétés de dromadaires; les uns, très-grands, très-gros,
très-forts à la marche pesante, sont destinés exclusivement au transport
des marchandises; les autres, moins grands, de forme moins épaisse,
sveltes et élancés, sont extrêmement agiles et servent spécialement de
monture. Ils sont, à l'égard des premiers, comme des chevaux de selle
auprès des chevaux de trait. Les dromadaires de la grosse espèce portent
des poids énormes et jusqu'à cinq ou six cents kilogrammes. Comme ils
sont très-hauts, ils sont dressés à s'accroupir pour recevoir les
charges énormes que l'on met sur leur dos. Ce sont ceux que l'on a
appelés avec raison les vaisseaux du désert, et qui le traversent avec
les caravanes où on les compte souvent par centaines. Les seconds ne
portent que les hommes; ils sont également dressés à s'accroupir sur les
genoux, lorsqu'on veut les monter; le cavalier se place alors sur une
espèce de bât creusé vers le milieu, et garni à chacun des arçons d'un
morceau de bois arrondi, planté verticalement, qu'il saisit fortement
avec les mains pour se tenir.
Les dromadaires ne sont pas conduits par le mors. Dans les villes, on
leur passe aux narines, partie chez eux fort sensible, un anneau auquel
on attache un bridon. Dans le désert, on se contente de les retenir par
un licou, et on les frappe avec un kourbach (fouet) du côté où on veut
les faire avancer. Leur plus grand mérite est d'avoir un trot allongé et
doux. Leur allure pourtant, très-fatigante pour ceux qui n'y sont pas
accoutumés, produit sur le cavalier l'effet du roulis.
[Manoeuvres de Dromadaires]
Déjà, dans la célèbre expédition d'Égypte, les dromadaires furent
enrégimentés avec succès. Les Arabes bédouins inquiétaient les derrières
de l'armée, venaient jusque dans les faubourgs du Caire commettre des
vols et des assassinats, et parvenaient presque toujours, grâce à la
vitesse supérieure de leurs chevaux, à échapper aux poursuites de la
cavalerie française. Le général Bonaparte, voulant mettre un terme à ces
incursions, ordonna, par un arrêté du 9 janvier 1799, la formation d'un
régiment de dromadaires, composé de deux escadrons à quatre compagnies
de soixante hommes. Chaque dromadaire portait des vivres et de l'eau
pour cinq ou six jours; il était monté par deux hommes places dos à dos
et armés d'un fusil de dragon avec baïonnette et d'un sabre de hussard.
Les officiers avaient des pistolets, et ils étaient munis de boussoles
pour se diriger dans le désert. L'uniforme, dessiné par Kléber dans le
goût oriental, était très-brillant. Lorsque, dans les engagements qui
avaient lieu autour du Caire, une tribu arabe était parvenue à échapper
à la cavalerie européenne, on dirigeait sur ses traces un détachement du
corps des dromadaires, et il était rare qu'il ne parvint pas à
l'atteindre. Les chameaux fléchissant alors le genou, les cavaliers
descendaient avec leurs armes, entravaient leurs moulures, les
pelotonnaient toutes ensemble, en laissant au milieu un espace vide
pour placer quelques hommes chargés de les défendre; puis le reste,
manoeuvrant en dehors de ce groupe, engageait l'action avec les Arabes,
déjà découragés par cette attaque inattendue, et ne tardant pas à les
vaincre.
Au mois d'août 1843, M. le chef de bataillon Carluccia, du 33e de ligne,
a obtenu, sur sa demande, du gouverneur-général, l'autorisation
d'organiser à la Maison-Carrée un escadron de cent dromadaires, avec
deux ceins hommes d'élite du 33e de ligne et du 6e bataillon de
chasseurs d'Orléans. Il y a ainsi deux hommes pour un dromadaire: un
seul monte, un autre conduit; ils se relayent à chaque halte; tous deux
peuvent monter au besoin. C'est sur l'arriére du bât que le cavalier est
assis; le devant est occupé par les deux sacs des soldats, par deux
outres contenant de quatre à cinq litres d'eau chaque, ainsi que par un
grand sac en toile renfermant pour un mois de vivres des deux soldats en
biscuit, sel, sucre, café et riz.
Le bât se maintient au moyen d'une corde fortement sanglée. A
l'extrémité d'une des traverses du bât, à laquelle s'attachent les
bagages ci-dessus mentionnés, vient s'enrouler une double corde que
traversent deux étriers en bois. Le cavalier est, de cette manière,
libre de mettre ses pieds à la position qui lui convient le mieux, et de
se servir des étriers pour monter et descendre.
Le licol est à la fois simple et ingénieux. Au moyen de deux anneaux
fixés en dessus et en dessous du museau, on fait passer en sens
contraire une double corde attachée à l'anneau supérieur. A l'aide de
ces brides, on maîtrise le dromadaire le plus méchant et le plus rétif.
Le soldat monte habituellement sur le dromadaire en faisant agenouiller
sa monture et en lui mettant le pied sur une des jambes de devant; pour
descendre, il passe les deux jambes du même côté, et se laisse glisser
au commandement _à terre!_
Le dimanche 28 janvier 1811, le maréchal gouverneur-général passait en
revue la gendarmerie, l'artillerie et le génie sur le champ de
manoeuvres de Mustapha, près d'Alger, quand tout à coup des cris
sauvages se firent entendre. Aussitôt on vit déboucher par le chemin de
la Maison-Carrée, en une masse noire et compacte, un groupe de cavaliers
d'une espèce toute nouvelle, élevant dans les airs, du haut de leurs
montures africaines, leurs fusils reluisant au soleil; c'était
l'escadron de dromadaires. La première vue de cette cavalerie provoqua
un mouvement d'hilarité, que le gouverneur-général réprima en s'écriant:
«Ne riez pas; la chose est plus sérieuse que vous ne pensez.» En effet,
l'escadron de dromadaires exécuta sur-le-champ diverses manoeuvres avec
une extrême précision, marchant tantôt en colonne, tantôt en bataille,
se formant sur la droite, sur la gauche et en avant en bataille, tantôt
au pas, tantôt au trot. Bientôt, à un commandement, les hommes sautèrent
lestement à terre et se portèrent en avant, exécutant des feux de
tirailleurs, tandis qu'un quart d'entre, eux suivaient le mouvement
offensif, chaque homme conduisant quatre dromadaires par les rênes.
La promptitude de toutes ces évolutions, la facilité avec laquelle nos
braves et intelligents fantassins ont appris à manier leurs dromadaires,
ont vivement frappé toute l'assistance. Aux plaisanteries a succédé
l'admiration, et chacun a compris tout l'avantage qu'il sera possible de
retirer de cette institution. Grâce aux escadrons de dromadaires, aucune
population arabe ne saurait plus désormais trouver dans l'émigration un
asile où elles soient assurées d'échapper à l'atteinte de nos colonnes
expéditionnaires.
Paris souterrain.
[Illustration: Une rue souterraine de Paris.]
I.
Du temps de nos bons aïeux, lorsqu'on croyait encore aux esprits,--car
nous sommes aujourd'hui trop raisonnables pour y croire,--on avait
divisé notre momie en trois parties habitées par des êtres de nature
diverse. L'air et les nuées étaient le domaine des sylphes, esprits
légers, toujours beaux, toujours jeunes, nés pour la poésie et le
plaisir, habitant des palais brillants formés de nuages dorés par le
soleil, étincelants comme l'arc-en-ciel.--Au-dessous d'eux, à la surface
de la terre, c'était la race humaine, notre domaine à nous, tel que nous
l'habitons.--et puis, au-dessous encore, dans les entrailles de la
terre, se trouvait un troisième monde, celui des gnomes, esprits
souterrains, relégués au dernier degré de l'univers. Ceux-ci, on le
conçoit, étaient encore moins connus. Des hommes doués de bons yeux, et
surtout d'une bonne dose de crédulité, pouvaient bien avoir entrevu, par
intervalles, dans les nuages, les palais fantastiques et les armées
légères des sylphes rangées en bataille dans le ciel; de graves
historiens en rapportent mille témoignages. Mais nul regard, si
complaisant qu'il fût, ne pouvait percer jusqu'aux cavernes
inaccessibles des gnomes. L'imagination, qui ne fait jamais défaut, y
suppléait; tantôt, selon le caprice du rêveur, on peignait ces pauvres
gnomes comme des démons malfaisants, difformes, rabougris, accaparant
les trésors de la terre, et les enfouissant avec eux par une insatiable
avarice; tantôt, au contraire, on trouve des palais d'or, de pierres
précieuses, qui s'ouvrent dans les longues galeries souterraines à la
lueur étincelante des escarboucles et des ruisseaux de phosphore; pays
merveilleux où règnent des esprits irrésistibles, vifs et séduisants,
mais capricieux et fugitifs comme ces feux errants qui scintillent dans
l'obscurité des cavernes.
Sans doute nos lecteurs ne sont pas sans avoir entendu quelquefois, et
même avec plaisir, ces récits fantastiques. Eh bien! sans rouvrir les
vieux contes de la _Bibliothèque bleue_, ou les graves entretiens du
comte de Gabalis sur les êtres élémentaires, nous allons faire aussi des
histoires de l'autre monde. Nous allons décrire des régions
souterraines; nous allons nous promener à vingt pieds, à cent pieds, à
cent cinquante pieds sous terre, avec les habitants de ces domaines,
dans le royaume des gnomes et des farfadets; tout cela, sans dire autre
chose que ce qui est, que ce que nous avons vu et touché,--et sans
sortir, qui plus est, de l'enceinte de Paris et de sa banlieue.
Nous allons conduire nos lecteurs dans le Paris souterrain. Nous leur
ferons faire, j'en suis presque certain, d'inévitables découvertes dans
ce monde nouveau et presque inconnu. Cela ne doit pas surprendre, car la
superficie du pavé de Paris est souvent assez boueuse pour qu'on ne soit
guère tenté de regarder dessous. Cependant, à chaque pas, de nombreux
témoignages viennent révéler l'existence de cette seconde ville enfouie
sous les pieds de la première. Chacun a sans doute remarqué ces épaisses
et larges plaques de fonte ciselée, éparpillées çà et là au milieu des
chaussées, tremblant et résonnant sous les roues des voitures; ce sont
les portes et les fenêtres des rues souterraines. Il n'est personne qui
n'ait rencontré, de temps en temps, un escadron de ces hommes armés
d'échelles, de cordes, de râteaux, et chaussés de ces redoutables bottes
qui broient le pavé; ou bien encore, ceux que l'on entend et que l'on
voit le soir, courant sur les trottoirs, fouillant à l'angle des murs et
des soupiraux, et faisant retentir par intervalles, d'un son stridont et
cadencé, la barre de fer poli dont ils sont armés?--Ce sont les
habitants, ou les ambassadeurs de la ville invisible que vous foulez aux
pieds.
On a décrit, on a peint souvent avec talent l'aspect du Paris à vol
d'oiseau; nous allons faire le contraire, et donner l'aspect de Paris à
course de taupe. Au lieu de nous élever, nous descendrons; au lieu de
voir Paris au-dessus des toits, nous le verrons au-dessous des caves. Ce
sera peut-être moins facile, moins lumineux; mais ce sera peut-être
aussi intéressant, et sans doute ce sera plus neuf.
Avant de nous engager dans les détails de ce voyage, prenons d'abord une
idée générale du pays; et, en voyageurs érudits, prenons-en la
configuration générale, la disposition et les limites.
De même que ces villes édifiées au pied des volcans et construites sur
d'autres villes enfouies qui leur servent de base, le Paris souterrain
compte plusieurs étages de régions souterraines, superposées les unes
aux autres et descendant ainsi de degré en degré depuis la surface du
pavé jusqu'à d'immenses profondeurs. Chaque étage caverneux, bien
distinct de celui qui le précède et de celui qui s'enfonce au-dessous de
lui, a sa physionomie particulière et ses habitants qui lui
appartiennent. Aussi, pour procéder par ordre, nous commencerons notre
voyage par la région la plus.--rapprochée de nous pour descendre ensuite
de plus en plus. Et, placé d'abord en simple piéton sur le pavé de la
rue, nous allons, tout à coup, changer de place, et, glissant plus bas,
regarder dessous...--Voici le premier étage de Paris souterrain.--Que
vous en semble?
Depuis quelque temps on a beaucoup parlé de travaux d'assainissement, de
distribution d'eau, d'éclairage public; et on sait bien vaguement que
toutes ces dispositions exigent des constructions souterraines. Mais,
malgré tout ce qu'on peut avoir su et entendu, sans doute on ne se
figure pas ce dédale de cavernes obscure, ce tissu croisé et recroisé de
tuyaux, de conduites enchevêtrées les unes dans les autres, et les unes
sur les autres; il est facile de comprendre à cet aspect tout ce
qu'exige de combinaisons et de travaux le placement, l'entretien et le
renouvellement d'un semblable appareil.
Il faut penser qu'il existe sous le sol de Paris environ cent vingt
kilomètres d'égouts, qui représentent par conséquent trente lieues de
rues souterraines, et environ autant de lieues de conduites d'eau. Quant
aux conduites de gaz, elles sont encore bien plus étendues. Nous ne
comptons pas, en outre, tous les embranchements particuliers qui coupent
les conduites maîtresses pour distribuer droite et à gauche l'eau et le
gaz dans les maisons ou sur la voie publique.
Nous avons cherché à présenter dans cet aspect du sol de la rue un
aperçu des principales dispositions adoptées pour l'agencement et le
service de ces conduites. En voici rapidement l'indication et
l'explication.
A est la coupe d'un égout. Les balayeurs-égoutiers y descendent à l'aide
d'une échelle par le tampon de regard B.--C'est une bouche sous
trottoir, qui absorbe les eaux du ruisseau; et D est un tuyau de chute,
par lequel les eaux ménagères et pluviales de la maison voisine tombent
directement dans l'égout. L'administration accorde en effet aux
propriétaires qui le demandent, l'autorisation de se débarrasser ainsi
de leurs eaux, moyennant l'apposition de grilles convenablement
établies, et certaines dispositions qu'exigent la prudence et la sûreté
publique.--De distance en distance, des trappes de regard sont ouvertes
sous la voûte de l'égout, afin de pouvoir en opérer la ventilation au
besoin, et y faire parvenir les ouvriers.
C'est la conduite d'eau qui dessert la rue à main droite; au point F
elle porte une concession particulière servie au moyen d'une bourbe à
clef, dont la manoeuvre peut avoir lieu à travers le madrier perforé G,
à l'affleurement du pavé. Cette conduite d'embranchement E a sa prise
d'eau sur la conduite maîtresse H, qui dessert la rue à main gauche et
fournit la borne-fontaine I; comme elle est placée au niveau de l'égout,
elle rencontre sur sa route les reins de la voûte, et la traverse sur
une espèce de chevalet en fonte qui la soutient dans ce passage.
La prise d'eau d'embranchement a lieu dans le regard par un double
système, de manière à pouvoir arrêter l'eau de la maîtresse conduite en
amont ou en aval sans arrêter le service de l'embranchement. Le regard
en maçonnerie y est ainsi établi, afin que les agents des eaux de Paris
puissent faire la manoeuvre des robinets d'écoulement et d'arrêt.
Les conduites E et H ont été posées dans de simples tranchées, et ne
sont à découvert que dans le regard. Il n'en est pas de même de celles
qui sont figurées aux lettres K. L. Celles-ci sont posées sur
encorbellement dans des galeries. Ce système, qui permet de s'assurer à
chaque instant de l'état des conduites, et de les réparer sans
intercepter la circulation et remuer le pavage, peut être adopté pour
les conduites d'eau. Mais cette méthode ne pourrait être employée pour
les tuyaux de gaz, à cause des dangers qui en résulteraient.
Notre, gravure représente la mise en communication de deux conduites, de
diamètre différent par le tuyau circulaire M, garni de ses robinets
d'écoulement et de vanne.
Nous n'entrerons pas dans les détails explicatifs sur la forme et la
manoeuvre de ces robinets; ils seraient longs et exigeraient des
développements techniques qui n'intéresseraient qu'un petit nombre de
nos lecteurs. Nous dirons seulement que cette mise en communication des
tuyaux a lieu pour remédier aux irrégularités du service. On tient ainsi
les conduites en charge l'une par l'autre, on supplée au besoin aux eaux
de l'Ourcq, lorsqu'elles font défaut, par les eaux de la Seine, et
réciproquement. Lors d'un accident, la seule manoeuvre d'un robinet
suffit pour procurer l'eau à tout un quartier, que sans cela pourrait en
rester privé fort longtemps.
Après les conduites d'eau viennent les conduites de gaz. Les tuyaux N.
O. desservent la rue à droite, et les tuyaux P. R. la rue à gauche. Dans
les rues dont la largeur est assez considérable, et qui surtout sont
divisées dans le milieu par un égout, il est d'usage de placer une
conduite de gaz de chaque côté, afin d'éviter les inconvénients qui
résulteraient pour les branchements particuliers des deux côtés de la
rue, s'il fallait à chaque fois traverser toute la largeur de la
chaussée et la maçonnerie de l'égout. Notre gravure ne présente donc que
les conduites nécessaires; les petits tuyaux S sont ceux qui desservent
la borne-fontaine, l'éclairage public, et quelques concessions
particulières d'eau, de gaz, etc.
Quelquefois le nombre de ces tuyaux est plus considérable. La grosseur
en varie aussi beaucoup, il y en a dont l'énorme diamètre est de 0,50 à
0,60 c. sont de véritables tonneaux; la maîtresse conduite des eaux de
Chaillot est de ce nombre. D'autres, au contraire, n'ont que 0,08 c. Les
petits tuyaux en plomb sont aussi exigus qu'on le désire.
Les égouts varient également de largeur; ils sont de petite ou de grande
section, pour se servir du terme administratif, selon l'importance et la
longueur de leur parcours, selon le volume des eaux qu'ils sont appelés
à recevoir. Les égouts-galeries sont ceux qui reçoivent en outre une
conduite supportée par encorbellement.
Voilà donc l'aperçu rapide de ce que l'on trouve sous le pavé, de ce qui
constitue le premier étage de Paris souterrain. Quant au peuple qui
anime et gouverne cette cité suburbaine, sans doute il vaut mieux
n'avoir pas de fréquents rapports avec ses râteaux mal odorants, ses
lampes fumeuses et ses grosses bottes; mais cette existence d'un travail
pénible et rebutant mérite bien aussi quelque intérêt. Passer les jours
entiers dans ces étroites et humides cavernes, sans lumière, sans
soleil, et sans autre air que les émanations fétides des immondices,
gagner sa vie à remuer la fange produite par un million d'individus qui
s'agitent sur leurs tête, certes le salaire de ceux qui se dévouent à
une semblable profession est rudement gagné. D'ailleurs cette existence,
triste toujours, n'est souvent pas sans péril. Ces dédales obscurs ont
vu de sanglantes catastrophes, de terribles agonies, et la funeste
histoire de la galerie des Martyrs n'est pas la seule que les égouts de
Paris aient à déplorer.
Pour achever cette rapide description du premier plan de la ville
souterraine, nous devons dire qu'elle possède deux fleuves: l'un au
nord, sur la rive droite; l'autre, au sud, sur la rive gauche de la
Seine.--Le premier, que l'on appelle l'aqueduc de ceinture, est une
large galerie voûtée qui reçoit les eaux du canal à la Vilette, et les
mène jusqu'au faubourg du Roule. C'est une rivière claire, limpide et
tranquille.--L'autre..., hélas! elle fut jadis célèbre, et, non contente
de traverser la grande cité aux rayons du soleil, elle la menaçait sans
cesse de sa puissance et de ses colériques débordements. En 1579, la
nuit du 1er avril, elle inonda Paris, et ses eaux montèrent jusqu'au
deuxième étage des maisons. O gloire! ô vanité des puissances déchues!
depuis, la Bièvre n'a menacé que d'empester, par l'infection de sa vase,
les quartiers qu'elle inondait autrefois. On l'a emprisonnée, murée,
voûtée..., et elle n'est plus qu'un égout obscur!
Mais ce premier étage souterrain est bien près encore de la surface. En
suivant les conduites, en traversant les galeries, nous avons pu heurter
le sol des caves, et mettre la tête aux soupiraux pour demander et
recevoir des nouvelles du monde supérieur. Toutefois, en descendant plus
bas par intervalles, nous avons pu ouïr quelques bruits étranges,
quelques signes précurseurs de demeures plus profondes encore. Nous
avons pu voir que quelques-unes de ces trappes, mystérieuses ouvertures
placées à la superficie du pavé comme les fenêtres de ces habitations
obscures, ne s'étaient pas ouvertes à notre approche. Elles
appartiennent à nue autre cité enfouie. C'est de ce côté que nous allons
diriger notre voyage.
_(La suite à un prochain numéro.)_
Don Graviel l'Alférez.