LE CORSAIRE L'AVENTURE, ET LE CAPITAINE MALVIRÉ[6].

[6] _Malviré_, _Mal-bordé_, c'est-à-dire mal disposé, de mauvaise

humeur. Le capitaine d'un navire qui a mal viré de bord, est

ordinairement de mauvaise humeur: de là le nom de _Malviré_, donné

au capitaine du lougre l'_Aventure_, qui, cependant, virait assez

probablement bien de bord à l'occasion.

Le lougre corsaire l'_Aventure_, après avoir fait deux ou trois bonnes

prises à l'entrée de la Manche, vint, par une belle et froide nuit

d'hiver, mouiller à Lézardrieux, petit port, taillé commodément dans une

des échancrures du rivage de la Basse-Bretagne, et présentant aux

navires relâcheurs, une plage presque déserte, enclavée entre deux

masses de rochers de l'aspect le plus sauvage.

Une fois l'ancre descendue sur le fond tenace et sableux de la rade, le

capitaine Malviré, qui commandait l'_Aventure_, se fit jeter à terre,

pour avoir un mot de conversation avec les autorités du lieu dans lequel

il venait chercher momentanément un asile.

Les autorités, réveillées au fond de leurs maisons couvertes de chaume

et de neige, par la voix retentissante du capitaine, se rendirent, à

moitié habillées et à moitié endormies, dans le local de la mairie, et

dès qu'elles se virent rassemblées autour de la table de

l'_Hôtel-de-Ville_ de la bourgade, elles demandèrent au loup de mer, par

l'organe officiel et un peu enroué du maire, ce qu'il pouvait y avoir

pour son service, à cette heure de la nuit.

Le capitaine, qui ne se flattait pas d'être doué du don précieux de

l'improvisation, leur dit tout bonnement, dans le langage sans façon

dont il avait habitude de se servir avec tout le monde:

--Messieurs ou mesdames les autorités, comme vous voudrez; il est bon de

vous dire que j'ai un équipage charmant, un vrai bijou d'équipage,

enfin, mais tapageur en diable et amoureux par dessus tout, et à qui il

faut, d'abord, des femmes, pour peu que l'on désire conserver un brin de

tranquillité dans le pays. En avez-vous à lui donner, des femmes?

M. le maire de Lézardrieux, assez embarrassé de cette question

inattendue, répondit à Malviré, avec l'approbation tacite de ses deux

adjoints:

--Capitaine, oui, nous avons des femmes, mais pour nous.

--Ah diable! reprit le capitaine, mais ce sont des femmes pour les

autres que nous voudrions, en payant, s'entend. A moins que vous ne

consentiez à nous céder les vôtres, pour quelque chose de plus.

Cette proposition, comme bien vous devez penser, résonna fort mal aux

oreilles des magistrats interdits, et encore plus étonnés qu'interdits

de la témérité d'une telle allocution. Le capitaine, devinant la

perplexité administrative dans laquelle il venait de jeter les trois

municipaux, reprit aussitôt sans se déconcerter:

--Je vois que nous ne nous entendons guères, et même que nous ne nous

entendons pas du tout. Au lieu de vous demander si vous avez des femmes,

j'aurais dû vous demander, premièrement, si vous aviez ici assez de

bonnes citoyennes de filles pour la consommation journalière des

étrangers. Et en supposant que je vous eusse fait cette question,

qu'auriez-vous répondu, s'il vous plaît, M. le maire, vous qui paraissez

être, avec l'autorisation du gouvernement, le plus malin d'entre tous

ces messieurs?

--J'aurais répondu, reprit alors avec dignité M. le maire, et toujours à

la satisfaction générale de ses subordonnés, que les moeurs, ici, sont

excellentes, que les femmes y sont fidèles à leurs devoirs, et que, par

conséquent, vous n'avez qu'à chercher...

--Oui, qu'à chercher de bonnes filles ailleurs, parce qu'ici elles sont

trop rares, n'est-ce pas? Mais le pays, sans doute, n'est pas sans avoir

des environs, et dans les environs, on peut trouver, à coup sûr, ce qui

manque chez vous... Tenez, voilà des piastres, en bel et bon argent, et

des onces d'or comme s'il en pleuvait, pour que vous vous procuriez ce

qu'il me faut, avant que je ne lâche tout mon monde à terre. Vous n'avez

qu'à faire une petite proclamation aux habitans, en leur distribuant

cette monnaie, et en moins de vingt-quatre heures d'ici, je largue la

bride sur le cou à tous mes gens, qui trouveront probablement bientôt,

grâce à vos soins, à qui parler, une fois qu'ils auront mis le pied sur

le plancher des vaches.

Les autorités communales, justement offensées de la singulière

commission que prétendait leur donner le capitaine Malviré, jetèrent

loin d'elles l'argent et l'or qu'il venait de répandre sur la table du

conseil: le conseil même se sépara aussitôt, tout suffoqué d'indignation

et sans pouvoir proférer une parole; mais le garçon de la mairie et le

sonneur de cloches de la paroisse, présens à la délibération, se

précipitèrent, moins scrupuleux et mieux avisés que leurs chefs, sur les

piastres et les onces que le libéral capitaine n'avait pu faire accepter

aux trois revêches notabilités... Vous aurez ce qu'il vous faut, mon

commandant, lui dit à l'oreille le garçon de la municipalité... Ce soir

même, vous en aurez peut-être bien plus que vous n'en voudrez, ajouta le

sonneur de cloches, hors de lui et couvant dans ses avides mains, l'or

et l'argent qu'il venait de ramasser.

--Eh bien, parlez-moi de vous, au moins, leur cria Malviré; c'est vous

qu'on aurait dû faire maire et adjoints du pays, et vos municipaux,

garçon et sonneur de cloches à votre place; car vos autorités m'ont

paru, en vérité, par trop bégueules pour être ce qu'elles sont. A ce

soir, donc, ou à demain, vous autres: je compte sur votre promesse,

comme j'ai déjà compté, pour faire mon affaire, sur les piastres que

vous venez de rengaîner, si souplement, dans le creux de vos poches de

côté.

Malviré, en revenant à son bord, où son retour était fort impatiemment

attendu, sauta de son canot sur le bastingage du corsaire, et perché là,

dans une attitude un peu plus noble et un peu moins gauche que celle que

prennent la plupart de nos orateurs, après avoir grimpé à la tribune, il

dit à tout son monde, rassemblé sur le pont:

«Enfans de l'_Aventure_,

«Vous aurez des femmes, comme s'il en fusillait dans le pays; mais pas

celles des autorités, ni des habitans. Vous pourrez les battre, mais

en payant. Chacun de vous va recevoir, à la chambre, vingt-cinq

gourdes d'avances, sur ses parts de prise à venir, et tout le monde,

indistinctement, ira ensuite à terre, s'amuser pendant trois jours,

tant qu'il voudra, et comme il pourra. Mais, au bout de ce temps de

_jouisserie_ générale, et au moment de l'appareillage, il est bon de

vous prévenir, que le premier qui reviendra à bord avec un sou,

seulement, dans la poche, me fera l'honneur d'avoir affaire à moi, et

vous savez tous, que je ne m'appelle pas Malviré pour des prunes de

Tours, et pour faire l'amour avec vous autres, quand le coeur ne m'en

dit pas! Salut à vous! C'est là tout ce que j'avais à vous confier.

Valsez!»

_Vive le capitaine Malviré! vive le capitaine!_ s'écrièrent tous les

corsaires, depuis le premier maître jusqu'aux plus petits mousses! _A

lui le coq, à nous la poule, et allons à terre nous rondir une bosse

pour nos vingt-cinq gourdes d'avance!!!_

Le galant équipage de l'_Aventure_ se jeta aussitôt dans les trois ou

quatre embarcations du bord, pour se faire transporter, sans perdre de

temps, sur le rivage promis. Les plus pressés se précipitèrent à l'eau,

ou le long des canots dans lesquels ils n'avaient pu trouver place, au

milieu de la foule qui les encombrait. Tout le monde, enfin, gagna

terre, comme il put, soit en chaloupe, soit à la nage, et les premières

beautés accourues des environs pour recevoir, sur la grève, les courtois

chevaliers dont on leur avait déjà vanté la générosité, s'en allèrent

bras dessus, bras dessous, vers les cabarets les plus voisins, avec les

nouveaux débarqués qui venaient de sortir de l'eau pour se replonger

dans les délices du continent. Les choix que commande la nécessité, et

que règle le hasard, ne sont ni difficiles ni longs à faire, comme vous

savez; et ces choix-là valent bien quelquefois, comme vous ne l'ignorez

pas non plus, ceux que dictent si souvent l'intérêt ou la prudence.

Revenons à notre affaire.

Trois jours durant, jours d'orgie et de frénésie, de délire et d'amour,

le tranquille rivage de Lézardrieux se trouva livré à la plus infernale

liesse que l'on puisse imaginer; et pendant cette bacchanale maritime,

le corsaire l'_Aventure_, paisiblement mouillé sur ses amarres, flotta

abandonné de tout son monde, à vingt brasses de la côte où il avait vomi

son voluptueux et turbulent équipage. Patience, patience! se disait le

capitaine Malviré, en jouissant à sa manière de la folle ivresse dans

laquelle il voyait ses matelots se vautrer avec tant de cynique ardeur,

patience, patience, mes amis; chacun aura son tour: l'argent file et le

vent tourne, et demain, si j'ai bon nez, il ne sera pas plus question de

tout cela que de l'an quarante, et l'_Aventure_, aujourd'hui si

tristement délaissée sur ses deux ancres d'affourche, reprendra

crânement sa bordée du large avec toute cette canaille, rassasiée et

harassée des sots amusemens de la terre.»

Le garçon de la mairie et le sonneur de cloches n'avaient pas non plus

été infidèles à leurs promesses de la veille. Aux premières _bonnes

filles_ venues sur la foi de la libéralité des corsaires, succédèrent

des masses d'autres _bonnes filles_ encore meilleures enfans que les

premières. L'argent pleuvait, le vin et le rhum ruisselaient, et le vin

et le rhum enflammaient l'amour; mais avec le vin, le rhum et l'amour,

arrivaient aussi les querelles et avec les querelles, les coups de poing

sur l'oeil et les horions de tendresse sur les joues enluminées des

corsaires et des bonnes filles. Les autorités du pays, justement

alarmées de ce désordre incessant et croissant, avaient cru, dans leur

sollicitude publique, devoir réclamer la prompte assistance de tous les

gendarmes de la circonscription. Les gendarmes nouveaux venus, furent un

peu battus, dès leur arrivée, par les corsaires et par les filles même

que les corsaires battaient de leur côté. On fut réduit à implorer

bientôt, au milieu de cette confusion inextricable, l'intervention de la

brigade active des douanes; et le pays allait être envahi, à la fois,

par la force publique et les amours, quand, vers la fin du troisième

jour de cette ardente saturnale, se fit entendre le coup de canon de

partance du corsaire l'_Aventure_! Il était temps; l'argent commençait à

manquer dans le gousset des matelots, et les amours menaçaient déjà

d'être à sec comme le gousset des amoureux. Oh! c'est alors que la

gendarmerie et la douane, redevenues fortes par la faiblesse de leurs

adversaires, eussent pu reprendre, avec avantage, leur revanche sur les

corsaires et les bonnes filles! Le coup de canon de partance et le bon

vent, épargnèrent à la fierté de ceux-ci une telle honte et une aussi

redoutable humiliation.

Le fringant équipage, que soixante et quelques heures auparavant, le

capitaine Malviré avait vu s'élancer sur le rivage, si rempli d'ardeur

pour les délices de la terre, revint à bord accablé de douces fatigues,

désenchanté des plaisirs qui avaient fui, et ne demandant pas mieux que

de courir les pénibles hasards d'une nouvelle croisière.--Pas un des

matelots ne regagna le bord avec un denier en poche... Quelques-uns se

rappelant même la sévère consigne du capitaine, jetèrent même à l'eau

avant de dépasser le plat-bord du lougre, la petite monnaie qu'ils

pouvaient avoir oubliée au fond de la mesquine bourse dans laquelle ils

avaient si largement puisé.

--C'est bien, dit alors Malviré, satisfait, à son équipage blasé... Vire

à pic sur l'ancre: Saute sur la drisse de foc. Tout est payé: Range à

hisser et à amurer le grand appareil[7].

[7] Les lougres corsaires avaient deux appareils de voiles. Le grand

appareil, le plus favorable à la marche du navire, se hissait dans

les circonstances où il était nécessaire de faire de la toile.

Et le grand lougre noir, taillé en forme de coin et rasant l'eau comme

l'aileron d'un requin nageant à la surface de la mer, appareilla en

envoyant pour dernier adieu, le hourra de tout son équipage aux échos

mugissans de la rive fugitive de Lézardrieux.

M. le maire, ses adjoints, les gendarmes de toute la circonscription et

le syndic même des gens de mer, répondirent à cet adieu infernal en

envoyant leurs malédictions à leurs hôtes farouches qu'emportait au

large le rapide et sauvage corsaire.

On ne sait pas précisément ce que dirent ni ce que firent les tendres

Arianes abandonnées sur le rivage par leurs infidèles séducteurs. Mais

le garçon de la mairie et le bedeau, ont assuré depuis, à l'auteur de

cette histoire, que ces belles délaissées pleurèrent beaucoup tant

qu'elles purent apercevoir l'_Aventure_ cinglant vers l'horizon, pour

aller noyer sa voile penchée dans l'immensité des flots, et qu'ensuite,

après avoir perdu de vue cette voile bien aimée, elles allèrent se

consoler avec les gendarmes et les douaniers qu'elles avaient si fort

dédaignés, et même aidé à battre, pendant le court séjour des rudes et

généreux corsaires.

Les maires et les adjoints de tous les pays nous ont toujours inspiré

beaucoup de respect, en leur qualité d'autorités constituées: les

_bonnes filles_ venues de loin, pour embellir les quelques instans que

les marins peuvent donner aux terrestres faiblesses, n'ont jamais cessé

non plus de nous inspirer la sorte d'intérêt qu'elles méritent; mais aux

maires, aux adjoints et aux _bonnes filles_, nous avons toujours préféré

les corsaires, ces mauvais garnemens si beaux dans leurs excès, si

originaux par les vices qui ne sont qu'à eux, et si pittoresques enfin

dans la liberté de toutes leurs farouches allures. L'entraînement

inexplicable que nous avons même toujours eu pour cette espèce de

vilaines gens, nous a quelquefois emporté si loin de tous les sentimens

ordinaires qu'avoue la société, que nous aimerions mieux, tant nos

singulières préventions nous aveuglent encore en ce moment, tomber sous

les redoutables griffes d'un ancien écumeur de mer de Saint-Malo ou de

Calais, qu'entre les mains bien blanches et bien potelées de la plupart

des plus honnêtes fonctionnaires du royaume. C'est là peut-être un aveu

pénible à faire et un tort sans doute difficile à expier; mais nous

avons avoué ce tort pour l'acquit de notre conscience, et nous allons

continuer notre histoire. Nous mettrons d'abord de côté pour un instant

et avec la permission du lecteur, monsieur le maire, les adjoints et les

autres autorités, dont nous nous sommes déjà occupé, pour ne nous

occuper maintenant que de ce qui se passa à bord de l'_Aventure_, après

son départ flamboyant de Lézardrieux.

Le capitaine Malviré laissa ses gens dormir tant qu'ils voulurent, à

l'exception de quelques hommes de quart, qu'il chargea du soin

d'exécuter les manoeuvres qu'il jugea à propos de commander pendant la

nuit.

Le matin, il demanda à son second: Tout le monde est-il rentré à bord et

n'avons-nous oublié personne à terre?

--Non, capitaine, répondit le second; il ne nous manque personne à

bord... Au contraire.

--Comment au contraire? Est-ce que l'équipage, par hasard, aurait déjà

fait des petits pendant la nuit.

--Pas précisément encore, capitaine; mais il y aurait peut-être à bord

de nous, de quoi en faire, si toutefois on le permettait, s'entend.

--S'entend! s'entend! Mais c'est que je ne vous _entends_ pas du tout,

moi. Que voulez-vous dire, au bout du compte?

--Je veux dire, capitaine, que tout-à-l'heure en faisant ma visite, sans

avoir l'air de rien, je me suis aperçu qu'il y avait dans la cale un

supplément de quinze à vingt individus, plus ou moins, mâles ou

femelles, cachés sous des habits de notre sexe à nous. Je dis mâles ou

femelles, vous entendez bien, parce que je n'ai pas eu beaucoup le temps

d'examiner physiquement le genre naturel de la découverte sur laquelle

je n'ai fait encore que mettre la main dans l'obscurité.

--Allons, je le vois bien, ce sont quinze ou vingt _guinches_ que ces

gaillards-là auront amenées à bord, pour leurs provisions de campagne.»

Pardon du terme _guinches_, il est historique, et le capitaine n'en

trouva pas de meilleur pour rendre la pensée qu'il se croyait permis

d'exprimer dans un moment de contrariété.

Le second reprit:

--J'ai eu d'abord la même idée que vous, capitaine; mais je me suis dit

que, puisqu'elles étaient à bord, ces gueunuches, ou plutôt ces

_guinches_, il fallait bien les y garder, ou les faire passer par dessus

le bastingage, si la loi ne s'y opposait pas.

--Si vous aviez mieux fait votre inspection, quand tout ce ramassis de

cabaret est revenu à bord, ce supplément de lest là ne vous serait pas

passé sous le nez sans vous tomber sous les yeux. Et voilà ce que c'est

que de ne faire les choses qu'à moitié et trop tard.

--Passer l'inspection, c'est bien facile à dire; mais s'il vous en

souvient, quand nos gens sont revenus de terre, on aurait été bien

embarrassé de les compter un à un; ils arrivaient tous en bloc, deux par

deux, ou trois par trois; le diable même n'aurait seulement pu réussir à

faire plusieurs lots pour pouvoir les compter individuellement à la

mine.

--Allons, c'est bien; assez causé: elles feront la campagne avec nous,

ces _dames_, puisqu'il n'y a plus moyen de faire autrement. Mais

avertissez-les bien, elles et nos gens, qu'au premier petit mot un peu

trop haut ou à la première dispute un peu trop vive, vous tomberez sur

les amans et les maîtresses, comme pauvreté sur misère. La discipline

avant tout, et l'amour après tout le reste, entendez-vous bien; voilà ma

maxime, monsieur mon second.

--Oh! l'amour, il n'y en aura guère maintenant, je suppose: une fois la

première fumée du vin dissipée, les plus belles femmes ne sont pas déjà

si ragoûtantes pour les amoureux à jeun et à sec. C'est la bêtise des

hommes qui les fait valoir ce qu'elles ne valent plus après que la

bêtise est passée.

Le second du corsaire l'_Aventure_, comme on le voit, avait aussi sa

dose de philosophie et de stoïcisme: philosophie insolente, il est vrai,

et stoïcisme dégoûtant peut-être, mais trop ordinaires aux seconds des

corsaires qui n'ont fait ni leurs humanités au collège, ni suivi leur

cours de galanterie dans les salons du Faubourg St.-Germain.

Grâce à la tolérance du capitaine Malviré à l'égard des belles qui

avaient désiré faire la course à bord du lougre, ces dames purent venir

se promener sur le pont et partager avec leurs protecteurs, les vivres

assez abondans du bord. Tout l'équipage se réjouit fort, dans les

premiers momens du voyage, de la présence des aimables passagères que

l'indulgence de leur chef avait consenti à leur laisser pour compagnes.

Quelques unes d'entr'elles, enhardies par les privautés qu'on leur avait

d'abord permis de prendre, osèrent s'approcher du capitaine lui-même, et

celui-ci ne reconnut pas sans étonnement, dans les traits de ces

familières amazones, les épouses légitimes de cinq ou six des habitans

du pays qu'il venait de quitter.

--Quoi! s'écria le capitaine après avoir acquis cette complète et triste

certitude, en voilà bien une autre, à présent! Ces bégueules d'autorités

qui m'avaient assuré qu'il n'y avait, dans leur endroit, de femmes que

pour eux! Ah! la farce est vraiment impayable; c'était ma foi bien la

peine de faire venir, des environs, de _bonnes filles_ pour la

satisfaction de nos affamés. Le pays lui seul, était deux fois plus

riche pour nous qu'il ne l'aurait fallu pour notre consommation

particulière! Allons, allons: il n'y a pas tant de mal que je le

craignais!... Mais j'aurais donné quelque chose de bon pour savoir tout

cela avant le départ... Le diable m'emporte, ces gueux de matelots sont

de vrais suborneurs de vertus, quand ils se mettent en tête de donner la

chasse aux femmes à grands sentimens.

Les amours, qui à terre avaient commencé sous de si heureux auspices,

entre les corsaires et les déités basses-bretonnes, ne firent plus,

hélas! que décliner et languir à la mer, et sur ces flots où cependant

la menteuse mythologie a eu la fantaisie de faire naître la mère des

amours. Les marins, en général, se montrent fort tendres quand ils n'ont

rien autre chose à faire, et que les loisirs de leur profession leur

laissent le temps d'être aimables. Mais pour peu que les devoirs du bord

remplissent leur vie en occupant l'activité ordinaire de leur esprit, il

ne leur reste plus que fort peu de chose à donner au sentiment ou à la

volupté, et voilà peut-être pourquoi ils commencent si bien ce qu'ils

finissent quelquefois si mal, sous le rapport de la galanterie et du

sentiment.

On s'amusa des passagères de l'_Aventure_ le premier jour: on les traita

avec un peu plus d'indifférence le lendemain, quoiqu'elles n'eussent pas

cessé d'être aussi aimables que la veille, et le troisième jour de

croisière et de cohabitation, on ne les regarda plus que comme des

objets inutiles ou embarrassans à bord. A terre, enfin, elles avaient eu

un règne de trois jours: à bord, elles n'eurent à peine qu'un jour de

vogue que devaient suivre tant de jours de dédains et d'abandon.

--Savez-vous bien, disaient les matelots les plus philosophes au maître

d'équipage, le plus philosophe lui-même de toute sa secte, que c'est

bien amusant à terre les femmes, mais que ça commence à être bien

embêtant à bord?

--Oui, répondait le maître devenu non moins austère que les matelots qui

venaient lui confier leurs dégoûts naissans: c'est amusant pour le

moment; mais, c'est seulement bien dommage que le moment dure si peu!

C'est comme qui dirait un manche de gaffe avec quoi les femmes savent

nous hâler à elles: le fer de la gaffe s'use, le manche reste, et il

faut l'avaler. Savez-vous, à votre place, ce que je me permettrais de

demander au capitaine, dans l'instant actuel?

--Non, maître Goueznou? Mais vous qui êtes habitué à ces choses là,

dites-nous votre idée, si c'est un effet de votre part?

--Eh bien, il faut aller faire entendre au capitaine que ça vous embête,

quoi donc! Il n'y a pas de milieu à ça ni de mitaines à prendre pour lui

dire une chose qui est et qui n'est que trop la vérité.

--Mais, dites-lui donc la circonstance vous-même pour nous, maître

Goueznou, puisque vous parlez mieux que nous, et que ça vous ennuie

peut-être autant pour le moins que tous les autres.

--Lui dire moi-même la vérité! Pardieu donc, croyez-vous que je prendrai

des gants blancs, comme le jour de ma première communion, pour lui faire

savoir ce qu'il ne doit pas ignorer?

--Nous ne disons pas cela, bien loin de là; mais dites-lui-z-y donc

l'affaire en question, le plus joliment possible.

--Vous allez voir ce que c'est que de défier un homme de parler à un

autre mortel comme lui.

Le maître, à la suite de cette conversation, s'approcha respectueusement

du capitaine Malviré; et en présence de l'équipage attentif, il

s'exprima ainsi:

--Capitaine, j'aurais un mot à vous confier en particulier, de la part

de tout notre monde.

--Dites en deux, au lieu d'un, si ça vous arrange, et que cela finisse

rondement. Que veut notre monde?

--Ils voulaient vous dire, nos gens, que ça les embête.

--Qu'est-ce qui les embête?

--Les femmes.

--Quelles femmes?

--Les femmes généralement quelconques, et individuellement, celles

qu'ils ont enlevées de bonne volonté avec eux à bord du corsaire.

--Eh bien, pourquoi les ont-ils enlevées?

--Voilà ce qu'ils se demandent à présent qu'ils n'en veulent plus.

--Et que veulent-ils que j'y fasse?

--Que vous ayez la bonté de les prendre avec vous, les princesses, ou de

les faire prendre aussi par les officiers, les plus avenantes, s'entend,

car on ne prétend forcer personne. Ça nous débarrassera d'autant pour le

moment, pourvu que chacune consente à faire la corvée à son tour de

rôle, comme de juste et de raison.

--Et que tonnerre de D... venez-vous me chanter là, vous et tout notre

monde? Faites tout ce qu'il vous plaira de vos femmes et avec vos

femmes, et laissez-moi tranquille avec vos plaintes. Le vin est tiré;

c'est vous qui avez percé la barrique, n'est-ce pas? eh bien,

maintenant, c'est à vous de le boire.

--Le vin est tiré; c'est pas faux, et je ne dis pas non; mais quant à

avoir percé la barrique, je vous prie de croire, capitaine, que je suis

là-dessus aussi innocent que l'enfant qui vient de naître.

--C'est bon, c'est bon, avec votre innocence... fichez-moi la paix, et

arrangez-vous comme vous le pourrez, c'est tout ce que je vous demande

pour long-temps, et ce que je suis en droit de réclamer dès aujourd'hui

même.

--C'est bon, c'est bon, murmura en s'éloignant le maître débouté de sa

plainte; c'est peut-être pas déjà si bon qu'il veut bien le dire.

--Eh bien! s'écrièrent les gens de l'équipage, après avoir entendu la

réponse de leur capitaine. Il a raison tout de même, Malviré: le vin est

tiré, qu'il a dit, et il faut le boire. Mais si encore c'était du vin au

lieu de ces quinze à vingt donzelles... Bon Dieu de Dieu, est-ce-t-il

donc embêtant, les femmes à bord!

Quelque embêtantes, cependant, que fussent, selon la courtoise

expression de ces messieurs, les beautés qu'ils avaient à leur charge,

il fallut bien se résoudre à les supporter pendant la campagne que le

lougre l'_Aventure_ avait à faire. Mais par combien de mauvaises

querelles et d'injustes aggressions, les corsaires se promirent de faire

acheter à leurs tristes conquêtes de Lézardrieux, la faveur qu'elles

avaient obtenue en venant partager avec leurs ravisseurs les dangers et

les profits d'une croisière d'hiver! Bientôt, aussi fatiguées du séjour

forcé du bord, que leurs amans paraissaient las eux-mêmes de supporter

leur présence inévitable, elles se décidèrent à envoyer, à leur tour,

deux ou trois d'entr'elles en députation vers le capitaine, pour lui

demander à être jetées sur le premier navire ou la première terre que

l'on rencontrerait dans le cours de ce malheureux voyage.

La plus éloquente et la plus hardie des trois déléguées, après s'être

concertée avec ses commettantes, s'en vint aborder le capitaine, au

moment où il se promenait sur le pont, en regardant de quel côté

s'élevait la brise qu'il attendait depuis deux jours, avec la plus vive

impatience.

--Monsieur le capitaine, lui dit l'orateur féminin, au nom de ses

tristes compagnes, il est devenu impossible que nous restions plus

long-temps à votre bord.

--Et pourquoi cela? répondit brusquement Malviré, en portant sur

l'_oratrice_ les yeux qu'il avait long-temps tenus fixés sur les lames

qui clapotaient à l'horizon.

--Parce que messieurs les hommes de votre équipage, se comportent d'une

manière indigne à notre égard.

--Bah! laissez donc! Ils ne font plus seulement attention à vous!

--Et c'est justement là, monsieur le capitaine, ce que nous trouvons

d'infâme dans la conduite de ces messieurs envers nous.

--Ah! par exemple, en voila une bonne! Aimeriez-vous donc mieux qu'au

lieu de vous laisser là, en plant, ils se missent à vous maltraiter et à

vous rendre la vie plus dure que la culasse de mes caronades?

--Et sans doute, monsieur, que nous préférerions cent fois, toutes

autant que nous sommes, les plus durs traitemens au mortel abandon dans

lequel ils nous laissent languir. Ce ne serait plus là, au moins, de

l'indifférence.

--Oui, mais ce serait peut-être des tapes un peu rudes et des coups de

bouts de corde pas très séduisans!

--Qu'importe, vous dis-je! ce serait vivre, au moins, par des émotions

qui nous rappelleraient au sentiment de l'existence, et c'est leur

dédain et leur mépris qui nous tuent par l'ennui et le dégoût d'eux et

de nous-mêmes. Vos hommes sont des monstres d'ingratitude.

--Et que diriez-vous donc d'eux, encore une fois, s'ils vous battaient?

--Nous dirions alors, peut-être encore, que ce sont des monstres

exécrables; mais nous supporterions au moins, plus patiemment, le

malheur d'appartenir à des gens qui s'occuperaient de nous, que

l'humiliation d'avoir suivi sur mer des êtres qui nous accablent du plus

affreux dédain.

--Voilà bien trente ans que je navigue, mais le diable me brûle si je

comprends quelque chose au chavirement d'esprit des femmes!

--Et où serait le charme, si vous y compreniez quelque chose?

--Où serait le charme, dites-vous? Ma foi, je n'en sais trop rien. Mais

vous, qui vous croyez si savante, faites-moi, puisque nous y sommes, le

plaisir de me dire où est pour moi le charme que je dois trouver en vous

dans la circonstance présente?... Tourmenté d'un côté par les

réclamations de mes gens qui ne veulent plus de vous autres; ennuyé de

l'autre par les plaintes que vous venez me pousser, parce que vous

commencez à fatiguer mes gens, je ne sais plus, en vérité, de quel bord

amurer pour me dégager de vous et d'eux, et sans compliment, je crois

que j'aimerais cent fois mieux avoir la fièvre jaune à bord, que...

--Que... Achevez, pendant que vous y êtes!

--Eh bien! ma foi, que... vous savez bien quoi..., sans qu'il soit

besoin de vous mettre les points sur les I... Ah! ce n'est pas pour vous

flatter, mais mes gens avaient bien raison de me dire, tout-à-l'heure,

que c'était joliment embêtant d'avoir le plaisir de posséder des femmes

à bord d'un navire. A présent, je commence à penser, comme eux et plus

qu'eux, que c'est même un peu plus qu'embêtant, et si ce n'était les

égards qu'on est obligé, malgré soi, d'avoir pour le sexe, je crois, le

diable m'écouvillonne l'âme, que je serais tenté de vous envoyer toutes

en vrac, par dessus...

--Par-dessus quoi? s'il vous plaît, monsieur le capitaine; car vous

n'achevez jamais vos phrases. Dites, je vous en supplie, pendant que

vous êtes en train: il ne vous en coûtera pas plus.

--Eh! par-dessus, vous savez bien quoi, sans qu'il soit nécessaire

d'être malhonnête avec vous.

--C'est-à-dire, _par-dessus le bord_. Oh! je devine votre pensée à la

politesse de vos procédés. Et être forcées de s'avouer que c'est pour

des hommes de cette espèce, que nous avons quitté ce que nous devions

avoir de plus cher et de plus saint au monde: nos maris, notre famille

et notre pays! Oh! que les hommes en général, et que les marins surtout

en particulier, sont _crapules_ et scélérats avec les femmes qu'ils ont

perdues!

L'explication, entre Malviré et la déléguée des passagères, en était

arrivée à ce degré de courtoisie et d'aménité, lorsqu'on vint annoncer

au capitaine que les gabiers placés en vigie au tenon des bas-mâts du

corsaire, avaient aperçu une voile du bord du vent à eux. Cet

avertissement qui n'est jamais accueilli avec indifférence à bord d'un

bâtiment chercheur d'aventures suffit pour interrompre tout à coup et

fort à propos l'entretien qui avait commencé, comme je l'ai déjà fait

remarquer, à prendre entre les deux interlocuteurs un caractère assez

peu convenable à ce ton de modération qui fait ordinairement le charme

des causeries intimes. Malviré, après avoir brusquement envoyé promener

sur l'avant son éloquente beauté, et s'être ainsi débarrassé des

réclamations postérieures qu'on aurait pu lui présenter, se mit en

devoir de reconnaître le navire que les vigies venaient de signaler à

son attention.

Notre bourru de capitaine, qui se piquait, et avec raison, d'avoir la

vue meilleure que la langue, n'eut pas plutôt braqué sa longue vue

ficelée de bout en bout, sur le bâtiment nouvellement aperçu, qu'il

reconnut que c'était un trois-mâts louvoyant sous toutes ses voiles du

plus près, et cherchant, selon toute apparence, à s'éloigner du corsaire

qu'il devait avoir déjà entrevu sous le vent à lui.

Le parti du vieux renard, c'est de Malviré que nous voulons parler, fut

bientôt pris, en cette circonstance qui n'était pour lui rien moins que

nouvelle; car nous croyons avoir déjà dit que depuis trente ans le

capitaine de l'_Aventure_ n'avait guère fait autre chose que de rôder

sur l'Océan, tantôt du Nord au Sud, tantôt de l'Est à l'Ouest.

--_Attrape_, dit-il à son équipage, après avoir recueilli à la lunette

tous les indices suffisans sur le navire à vue, _attrape à hisser, à

courir, le grand appareil_. Nous allons essayer de tailler des

croupières de longueur à ce gueux de _carré_[8].

[8] Les bricks et les trois-mâts, c'est-à-dire les bâtimens qui

portent des voiles rectangulaires, se nomment des bâtimens _carrés_.

Les lougres, les goëlettes et les côtres, dont les voiles sont

taillées en trapèze et s'orientent en dedans des bas haubans, sont

ce qu'on appelle des bâtimens en pointe.

Le _petit appareil_, sous lequel avait navigué jusque là le tranquille

lougre, fut remplacé à la minute même, selon l'ordre du capitaine, par

le jeu de voiles immenses que l'_Aventure_, comme tous les bâtimens de

son espèce, déployait dans les grandes occasions où il s'agissait de

_torcher de la toile_ et de faire ce qu'on appelle vulgairement _un bon

coup de boulines_.

Puis une fois le commandement fait par le chef, et exécuté par les gens

de l'équipage, à la satisfaction du capitaine, on vit Malviré, l'espoir

pétillant dans les yeux, et le contentement peint sur son large visage,

donner à chaque minute un coup de longue vue au navire qu'il chassait,

en attendant qu'il pût lui envoyer d'aplomb quelques beaux coups de

canon et de caronade dans les flancs.

La brise, ce jour là, était forte et ronde et la mer encore passablement

unie sous le souffle régulier et carabiné de la risée naissante. C'était

le temps qui convenait à l'_Aventure_, que l'on ne voyait jamais mieux

se _patiner_, que lorsqu'il fallait pincer le vent à quatre ou cinq

quarts, serrés, en se couchant sur l'eau, la moitié au moins du

bastingage cachée par la lame.

Le trois-mâts aperçu, qui se serait passé assez volontiers de la chasse

qu'il avait pris fantaisie à son voisin de lui appuyer, avait aussi de

son côté déferlé toute sa toile au vent. Perroquets, catacois, clinfoc

et voiles d'étai, tout avait été livré à l'impulsion de la brise, malgré

l'effort qu'un tel fardeau de voilure devait imprimer à la mâture

fatiguée du navire. Mais, dans ces sortes de circonstances, où il y va

du salut du bâtiment, on craint toujours beaucoup moins de faire

chavirer la barque, que de tomber, par pusillanimité, au pouvoir de

l'ennemi que l'on sent courir derrière soi.

Ainsi, pendant que le pauvre trois-mâts chassé, employait trop

inutilement peut-être tous les moyens qu'il pouvait mettre en usage pour

tenter d'échapper à son redoutable adversaire, le lougre l'_Aventure_,

trop certain du succès de sa manoeuvre, se contentait de cingler, sans

beaucoup d'efforts, le nez dans le vent, comme s'il eût voulu joûter de

ruses et de vitesse avec la brise.

--Voilà, disait à ses officiers le capitaine Malviré, voilà un navire

qui ne porte qu'à six quarts dans le vent, et qui ne file que cinq

noeuds, tout au plus, avec toute la toile qu'il a mise dehors... Le

_paliaca_ ne sait pas que sous nos basses voiles seulement, nous hâlons

nos sept noeuds pleins à quatre pointes et demie dans le lit du vent.

Faut-il donc que le capitaine qui commande cette barcasse ait envie de

se faire _pommoyer_ les reins? A sa place, si jamais un homme comme moi

pouvait être à la place d'un lofia comme lui, il y a une bonne heure au

moins que j'aurais laissé porter _largue_ les bonnettes du vent amurées

haut et bas.

En trois ou quatre belles bordées, élégamment et finement prolongées

pendant une heure chacune, le lougre l'_Aventure_, virant de bord comme

une toupie, et s'élançant à chaque virement dans la direction de la

brise, se trouva rendu dans les eaux du trois-mâts, qu'il ne poursuivait

qu'avec un avantage de marche trop évident et trop certain. A l'aspect

de ce sinistre compagnon de route, aux voiles tannées, à l'allure

forbanesque et à la tournure plus que militaire, le capitaine du

bâtiment fugitif jugea à propos de hisser son pavillon pour obliger le

navire chasseur à en faire autant, et à lui faire savoir si, par

miracle, il ne serait pas lui-même un lougre anglais. Mais aussitôt que

Malviré eut vu le pavillon britannique monter à la corne d'artimon de

son camarade de bordée, il ordonna à son second de faire envoyer de

l'avant un coup de caronade à mitraille à l'ennemi, en faisant hisser,

en même temps, au mât de misaine, un long et large pavillon tricolore,

pour ne laisser au malheureux trois-mâts aucun doute sur l'espèce de

camarade avec lequel il allait avoir l'honneur de se mesurer.

Mais ce fut en ce moment-là même que le capitaine anglais recouvrant,

par l'effet du péril extrême dans lequel il se trouvait, l'intelligence

dont Malviré l'accusait d'avoir manqué pendant la chasse, s'avisa

d'essayer le dernier moyen qu'il pût employer pour retarder l'instant

trop probable de sa défaite. Le trois-mâts, qui jusques là avait tenu

trop obstinément la bordée du plus près, pour tâcher de conserver

l'avantage du vent sur le bâtiment chasseur, s'imagina de laisser

arriver subitement grand largue, en hissant avec promptitude toutes ses

bonnettes du bord du vent. Forcé, par cette manoeuvre inattendue, de

prendre la même direction que la proie qui se débattait encore sous son

aile et sous ses griffes, le lougre l'_Aventure_ laissa aussitôt arriver

de son côté, en étarquant sur sa grande voile le grand hunier du lougre,

la seule voile qui lui restât encore à mettre dehors, pour accélérer

encore sa marche déjà si rapide.

Dans le premier moment de cette lutte devenue toute nouvelle, le

trois-mâts anglais parut acquérir, sur son antagoniste, un avantage plus

marqué que celui qu'il avait d'abord obtenu, en s'essayant avec lui au

plus près du vent. Mais la distance qu'il parvint à mettre, d'abord,

entre le lougre français et lui, ne fut pas tellement grande, que le

corsaire l'_Aventure_ ne parvînt à la franchir à grands coups de

caronades. Le premier boulet qu'envoya le lougre, ne frappa que dans le

corps du trois-mâts; mais, au second coup de canon, mieux ajusté, la

drisse de bonnette basse du pauvre navire marchand fut coupée, et avec

cette drisse coupée tomba à la mer la voile qu'elle soutenait. Ce

succès, encourageant les chefs de pièces du capitaine Malviré, on vit

bientôt à bord du corsaire, partir un troisième boulet qui alla

fracasser le mât d'artimon de l'ennemi; et bientôt, enfin, le malheureux

trois-mâts perdant, avec ses agrès hachés et ses voiles criblées, la

marche qu'il avait acquise en orientant largue, fut réduit à laisser

arriver, plat-vent arrière, et à passer en désordre sur l'avant du

terrible corsaire qu'il avait si inutilement cherché à gagner de

vitesse.

Dès qu'enfin le trois-mâts fatigué, harassé, rendu, de la chasse qu'il

venait d'essuyer, eut amené son pavillon pour le lougre ennuyé, irrité

d'avoir si long-temps poursuivi une grosse barque de cette espèce, le

capitaine Malviré songea à savoir, comme d'habitude, quelle pouvait être

la capture qu'il venait de faire.

--Dis-donc, cria-t-il dans son porte-voix au capitaine anglais, d'où

viens-tu comme ça?

--Je venais de Terre-Neuve, répondit avec humeur l'infortuné capitaine

anglais!

--Et où allais-tu, de ce train-là, vieille baderne?

--J'allais à Londres, où je serais arrivé sans vous et la malédiction du

ciel.

--Et de quoi, encore, es-tu chargé, malappris?...

--De morue, à votre service, maintenant, puisque Dieu ou le diable l'a

voulu.

--De morue! s'écria Malviré en riant à se démonter la mâchoire: ah! par

exemple, en voilà encore une bonne! Chasser pendant trois heures à _toc

de voiles_, un bateau de ce gabarit pour ne mettre la patte que sur une

poignée de _stock-fish_!

Et sais-tu bien, ajouta-t-il, en s'adressant de nouveau au capitaine

capturé, sais-tu bien que si tu m'avais fait casser un des bouts de bois

de ma mâture, en me forçant à t'appuyer la chasse, il aurait fallu me

regarder un peu de près pour me voir rire!... De morue? Rafalé que tu

es? Que veux-tu donc que je fasse de ta puante cargaison, et de ta

barque à cailloux?

A cette vive apostrophe du capitaine Malviré, les gens du corsaire se

mirent à dire assez haut entr'eux, pour que leurs officiers les

entendissent, qu'il ne serait peut-être pas mauvais d'examiner la prise

que le capitaine semblait si fort dédaigner, ne fût-ce que pour envoyer

à son bord les femmes dont tout le monde voulait se débarrasser. Avec la

cargaison de ce trois-mâts, répétaient les mieux avisés, et le

chargement que nous pouvons lui donner en supplément, on ne ferait

peut-être pas encore un si mauvais arrimage.

--Le tonnerre me grille, s'écria Malviré en prêtant l'oreille aux propos

de ses hommes, je crois que ces coquins-là ont eu une bonne idée une

fois dans leur vie! Plutôt que de renvoyer ce gros bêtas de trois-mâts

en Angleterre, j'ai envie de l'expédier pour France avec toutes ces

bégueules, et une douzaine de nos plus faillis gars pour les conduire où

ils pourront les mener!... Morue avec... ça n'ira peut-être pas si mal.

Il y a long-temps que je n'ai fait de bamboches à la mer, et celle-là

comptera dans le nombre de mes vieux péchés, au total général du compte

que j'aurai un jour à rendre là-haut... Allons, vous autres, attrape à

mettre la chaloupe à la mer, et à aller m'amarriner ce trois-mâts

terreneuvier.

--Mais, capitaine, demanda le second du corsaire, quels sont les douze

_inutiles_ que nous enverrons à bord de la prise, pour l'amarriner en

règle et former son équipage?

--Prenez-moi les onze plus amoureux du bord, et les plus _cagnes_:

donnez pour capitaine de prise à ce tas d'épluchures, ce fort-en-bouche

de sous-lieutenant, qui dort toujours sous le vent de la chaloupe,

pendant son quart...

--Oui, j'entends, M. de la Lévrière, n'est-ce pas? Ce jeune et sensible

troubadour de cuisine que vous avez pris par protection, à la

recommandation de l'armateur?

--C'est précisément cela, et c'est vous qui avez mis du premier coup la

langue sur son nom. Puis, vous comprenez bien, vous ferez _transvaser_

toutes nos femelles à bord de la prise: leur paquet ne sera pas long à

faire, puisque nous les avons reçues avec le seul cotillon qu'elles

eussent sur le dos; et une fois qu'elles auront débordé du bord, vous

aurez soin de faire donner un bon coup de balai, partout sur le pont,

entendez-vous bien? Tout sera dit, alors, entre la prise et nous, et

entre ces aimables princesses et leurs volages adorateurs.

Cet ordre, donné par le capitaine, convenait trop à tous les mauvais

garnemens de l'_Aventure_, pour que tout le monde ne s'empressât pas de

l'exécuter. Les vingt ou vingt-cinq malheureuses victimes de

l'inconstance des corsaires ne demandèrent pas mieux que de se soumettre

à une injonction qui, quelque barbare qu'elle pût être, leur offrait au

moins l'avantage de se séparer des monstres dont il leur était devenu

impossible de supporter plus long-temps l'humiliante indifférence. Onze

des plus pauvres hères de l'équipage firent docilement leur sac, pour

aller, sous le commandement du sous-lieutenant de la Lévrière, équiper

et manoeuvrer le trois-mâts la _Vénus_, car, par un hasard que l'on

aurait pu prendre pour une amère dérision du sort, la prise chargée de

morue, que le corsaire venait d'amarriner, avait pompeusement reçu, sur

les chantiers de Londres ou de Glascow, le nom de la reine de Paphos et

de la mère de l'amour! la _Vénus_!...

Les adieux, qu'amena la séparation touchante des corsaires et des belles

fugitives qu'ils avaient ravies au rivage de Lézardrieux, furent encore

plus courts que tendres.

--Adieu donc, vous autres, belles marchandes de morue sèche, s'écrièrent

les ingrats: que le vent vous emporte le plus loin de nous qu'il pourra!

Bien loin sera encore trop près.

--Adieu, misérables! Puisse le ciel nous accorder la satisfaction de ne

plus entendre parler de scélérats comme vous! Jamais ne sera pas encore

assez long-temps!

--Merci, princesses de nos coeurs, reines de nos chiennes d'âmes!

Dites-nous seulement où vous _terrirez_, pour que nous ayons soin de ne

pas mettre le cap sur l'aire de vent que vous aurez embelli de votre

présence.

--Nous terrirons, si nous pouvons, dans le pays des honnêtes gens, pour

être plus sûres de ne plus vous rencontrer de la vie.

--Bon voyage, donc! la rage vous étouffe en route!

--Bonne chance! le ciel vous écrase en chemin!

Et la chaloupe de l'_Aventure_ chargée des deux douzaines de beautés que

raillait si cruellement l'équipage, et qui maudissaient si énergiquement

leurs farouches et infidèles ravisseurs, s'éloigna du corsaire, pour

aller aborder avec les douze hommes de rebut, la prise dont tout ce

monde, exilé sur les flots, devait prendre possession.

Dès que M. de la Lévrière, nommé si inopinément au commandement du

trois-mâts la _Vénus_, se sentit rendu à bord du navire dont un des

caprices de Malviré venait de le faire maître après Dieu, il crut devoir

adresser la question suivante au commandant du corsaire, qui se

disposait déjà à se séparer de lui avant la nuit:

--Capitaine Malviré, où voulez-vous que je cherche à attérir avec la

prise que vous avez eu la bonté, et que vous m'avez fait l'honneur de me

confier?

--Où vous voudrez, capitaine Merluche, répondit Malviré; je vous donne

carte blanche, et fichez-moi, en échange de ma confiance, deux onces de

tranquillité!

--Mais cependant, capitaine, il serait peut-être bon qu'avant de nous

séparer, vous me donnassiez vos ordres, pour que je pusse m'y conformer.

--Je n'ai aucun ordre à te _donnasser_, mangeur de pommade, je te l'ai

déjà dit, pour que tu _pusses_ faire à ton bord ce qu'il te plaira.

Prends soin de ta morue, de tes cheveux d'étoupe blonde et de tes

princesses; fais de la toile, mange à ta faim, dors tranquille et

refiche-moi encore patience: c'est tout ce que je te demande, en second

et dernier lieu. Salut et bonsoir; va te faire lanlerre!

Et cela dit, le lougre l'_Aventure_, couvert de toile, se prit à bondir

sur la lame, en faisant écumer la crête des quatre à cinq longues vagues

qui le séparaient de sa lourde prise. Les gens du corsaire, avant de

quitter le trois-mâts qui allait disparaître à leurs yeux, sautèrent sur

leurs bastingages en élevant en l'air leurs bonnets rouges, et en criant

tous à la fois, comme des taureaux: _hourra les morues, hourra capitaine

la Merluche!_ hourra! hourra! hourra, trois fois _hourra pour vous tous

et votre cargaison!_

Toutes ces grosses voix goguenardes réunies, confondues en un seul cri

sauvage, allèrent frapper au loin les airs et retentir sur la surface

des flots, jusques aux bornes de l'horizon, que la nuit commençait déjà

à couvrir de ses ombres brumeuses.

Le corsaire disparut dans l'obscurité aux regards des passagères et de

l'équipage de la _Vénus_; et la _Vénus_, orientant ses voiles à la brise

du nord-ouest, s'enfonça dans l'obscurité, aux yeux étincelans des

joyeux et farouches matelots de l'Aventure.

Maintenant, que nous avons laissé ces méchans drôles, allant chercher

fortune dans la Manche, loin de la prise qu'ils venaient d'abandonner si

gaîment et si cruellement peut-être, aux hasards et aux périls de la

mer, nous ne nous occuperons plus, pendant quelque temps, du moins, que

du sort du pauvre équipage et des malheureuses passagères du trois-mâts

la _Vénus_. C'est à ceux-ci, bien plus qu'à leurs indignes

sacrificateurs, que nous devons toute notre sollicitude. Les oppresseurs

nous ont toujours paru aussi odieux, que les victimes nous ont semblé

dignes d'intérêt et de pitié.

Le sous-lieutenant de la Lévrière n'eut pas plutôt pesé le fardeau de la

responsabilité qu'il venait, ou qu'on venait d'assumer sur sa tête,

qu'il prit, en sa qualité, toute nouvelle, de capitaine de la Vénus, un

air grave, préoccupé et soucieux, et que ses matelots, gens très peu

disposés à la discipline, commencèrent à s'arroger, de leur côté, le ton

de la suffisance la plus caractérisée. M. de la Lévrière ne prévoyant

que trop qu'il aurait bientôt quelques rudes combats à livrer à la

mauvaise volonté qu'il avait pu déjà remarquer dans les dispositions de

ses subordonnés, s'avisa d'abord de commander haut et ferme, et

messieurs ses subalternes ne trouvèrent rien de plus convenable que de

lui rire d'abord au nez, pour lui donner la mesure du respect et de la

soumission qu'à l'occasion il pourrait rencontrer en eux. Le capitaine

chercha à se fâcher, mais tout son équipage opposa une si imperturbable

gaîté aux premiers mouvemens de mauvaise humeur de son chef, que le chef

et l'équipage finirent par décider, d'un commun accord, qu'il n'y aurait

pas de capitaine à bord, et que tout le monde ferait ce que bon lui

semblerait, en abandonnant à la Providence, aux vents et à la mer, le

soin de gouverner, de conduire et de manoeuvrer le navire. Les

vingt-cinq passagères, tout entières, dès le commencement de cette

nouvelle traversée, au ressentiment qu'avait soulevé dans leur coeur

ulcéré le lâche et indigne abandon de leurs anciens amans, exhalèrent

leur douleur en plaintes amères et en imprécations violentes contre ce

qu'elles appelaient la barbarie et l'atrocité des monstres d'hommes. La

première nuit, elles pleurèrent un peu de rage: le matin, elles ne

pleuraient plus, mais elles soupiraient encore. A la fureur de la

tempête, enfin, pour me servir d'une comparaison puisée dans les choses

dont nous avons à parler, avait succédé le sourd gonflement de la mer

moins tourmentée. A midi, on ne soupirait déjà plus que de loin en loin.

La bourrasque était déjà passée, et le soleil d'un jour plus doux était

venu dissiper le sombre et lourd nuage qui avait surchargé l'horizon de

la veille.

Les douze mauvais marins de la prise, prévoyant avec un égoïsme digne

d'eux, ce qu'ils pourraient tirer des dispositions nouvelles qu'ils

avaient cru remarquer dans l'esprit et sur la physionomie de leurs

compagnes de voyage, proposèrent à celles-ci de contribuer, avec les

moyens qu'elles possédaient, à varier la monotonie attachée trop

ordinairement à la réclusion forcée du bord. La brise continuait a être

belle, et à pousser de lui-même le navire sur les côtes de France. Il

faut boire tant que nous pourrons, dit un matelot, et puis après danser

tant qu'il nous plaira, pour éloigner le chagrin de nous, et attirer le

bonheur sur notre navigation. Un vieux proverbe dit qu'il y a un Dieu

pour les ivrognes, et si le proverbe n'est pas faux, tâchons de devenir

ivrognes, à seule fin de nous assurer la protection du Dieu qui veille

sur les soiffeurs, d'autant mieux qu'en soiffant, nous aurons peut-être

l'avantage d'oublier que nous avons pour nous commander un capitaine qui

ne sait seulement pas conduire la barque qui porte notre sac.

A ces mots qui, quoique très anacréontiques, n'avaient rien qui dût

flatter l'oreille du capitaine de la Lévrière, celui-ci demanda au

matelot épicurien, s'il avait l'intention de se moquer de lui, et de

méconnaître son autorité.

--Pas plus, répondit l'impertinent, que vous n'avez eu l'intention de

vous moquer de nous, en prenant le commandement du bateau qui fait

flotter nos carcasses!

--Et vous me croyez donc, à vous entendre, tout-à-fait incapable de vous

conduire où je voudrai? ajouta avec dignité M. de la Lévrière.

--Oh! tout-à-fait incapable, sans vous flatter, s'écrièrent alors tous

les marins, et en même temps toutes les femmes de la _Vénus_.

--Eh bien, reprit le capitaine, pour vous donner un démenti formel,

dites-moi dans quel port vous désirez _térir_? Je veux et je promets

avec le temps qu'il fait, de vous attraper et de la bonne manière, en

vous pilotant droit au doigt et à l'oeil dans le premier port venu!

--Eh bien, en ce cas, pour bien nous attraper en nous prouvant que vous

n'êtes pas aussi... bon que vous en avez l'air, conduisez-nous à Brest,

lui beugla à l'oreille un des plus délurés des goguenards du bord.

--Oui, à Brest: nous ne sommes pas plus dégoûtés que ça, ajoutèrent les

autres auditeurs et les vingt-cinq dames présentes à la discussion.

--A Brest soit, et je ne m'en dédis pas! s'écria de la Lévrière en

jetant sa casquette sur le pont, et en se plaçant fièrement au

gouvernail du navire. Après-demain, pourvu que la brise continue à

souffler du Nord-Ouest, je veux que vous disiez que je suis une

citrouille ou un giraumond, si je ne vous rentre pas la queue en

trompette dans le port de Brest.

--Oh! nous le dirons bien sans ça, allez, capitaine Merluche; il ne faut

pas que ce soit ça qui vous gêne, ni nous non plus, murmurèrent tout

haut les impitoyables railleurs.

Et cela dit et convenu, les passagères et les matelots de la prise se

mirent à danser gaîment sur le pont, buvant de temps à autre le liquide

de la cambuse, et laissant aux bons vents qui soufflaient, et aux

tranquilles flots qui murmuraient sous la poupe fugitive du navire, le

soin de conduire la barque à bon port.

Ce bal, ou cette orgie si étrangement improvisée en pleine mer, dura

tout le jour jusqu'au complet épuisement des forces et de la joie des

danseurs et des danseuses, et quand la nuit vint entourer de ses crêpes

humides le bâtiment livré à toutes ces imprudentes folies, deux ou trois

fanaux furent allumés sur le gaillard d'arrière pour éclairer la scène

plus paisible qui devait succéder à ces momens d'ivresse bruyante et de

bachique délire. Un souper aussi somptueux et aussi abondant qu'un

souper pouvait l'être à bord de la _Vénus_, fut servi par le mousse du

bord, aux dames qui avaient fait les délices du bal et aux rudes

cavaliers qui avaient fait les délices de ces dames. On mangea d'abord

avec assez d'appétit, on but ensuite avec assez peu de modération, et

après avoir mangé et bu, ou même tout en mangeant et tout en buvant

encore, on se mit à chanter à pleine gorge, des chansons plus libres que

tendres, plus énergiques que mélodieuses, et que nous demanderons au

lecteur la permission de ne pas reproduire ici.

Mais pendant que les voix des syrènes et des amphions de la _Vénus_,

allaient, au bruit plaintif des vagues et de la brise, porter jusqu'aux

voûtes du ciel voilé par la nuit, les joies insoucieuses de ce festin de

bord, le capitaine la Lévrière, placé encore à la roue du gouvernail,

crut remarquer avec sa sagacité ordinaire que le navire qu'il s'était

chargé de diriger, se trouvait environné de plusieurs bâtimens courant à

contre-bord de lui. Cette découverte, quelque peu importante qu'elle dût

paraître à des gens aussi peu prévoyans que ceux qui composaient

l'équipage du trois-mâts, parut cependant causer quelque surprise, si ce

n'est même quelque effroi, aux chanteurs et aux chanteuses érotiques du

banquet. On se tut d'abord et on écouta. Puis après avoir écouté en

silence, on observa avec anxiété ce qui se passait autour de la _Vénus_,

et l'on vit défiler à peu de distance du bord, et dans l'obscurité qui

s'étendait sur les flots gémissans, une quinzaine de voiles semblables à

de noirs fantômes aériens emportés par le souffle des mers dans les

sombres solitudes de l'Océan. Ces quinze voiles si lugubres, si rapides,

qu'on n'avait d'abord aperçues que confusément, furent suivies d'une

vingtaine d'autres voiles rapides et sombres comme les premières, et

bientôt il devint impossible à l'équipage attentif et troublé, de

compter le nombre des bâtimens qui sortaient un instant du sein des

ténèbres, pour se montrer à une encâblure du navire, et se replonger, le

moment d'après, dans le fond des ténèbres. C'est un convoi, se dirent à

voix basse, à voix étouffée les matelots du capitaine la Lévrière.--Oui,

c'est un convoi ennemi, leur répondit, en palpitant de peur, le

capitaine. Mais que faire pour ne pas nous laisser _chenoper_ au milieu

de toute cette _fusillade_ de bricks et de trois-mâts! Quoi! vous nous

demandez ce qu'il faut faire, vous qui êtes si savant, répliquèrent les

matelots. Mais faites ce que vous voudrez, et si vous êtes trop simple

pour prendre un parti et avoir une idée, laissez arriver comme les

navires du convoi pour qu'on ne se doute pas que nous ne sommes pas de

la bande!

La manoeuvre toute naturelle, toute instinctive qui venait d'être

inspirée par l'imminence du péril et conseillée au pauvre capitaine, par

le bon sens de ses matelots, fut exécutée par ceux-là mêmes qui

l'avaient indiquée, et qui, en s'y prêtant de bonne grâce, avaient la

satisfaction de n'obéir en quelque sorte qu'au commandement qu'ils

s'étaient fait eux-mêmes dans leur intérêt commun.

La _Vénus_ navigua donc quelque temps avec les bâtimens ennemis au

milieu desquels elle se trouva bientôt confondue. Mais à peine

avait-elle fait un peu de route sous la nouvelle allure qu'elle avait

prise si à propos, qu'une longue et noire frégate, qui servait d'escorte

au convoi, vint la ranger silencieusement en lui laissant voir ou

deviner au tangage, une énorme rangée de dents de fer, qui semblait

garnir la bouche béante de ses nombreux sabords. L'équipage français

frémit à cet aspect si peu rassurant, et ce ne fut que lorsque le

bâtiment de guerre eut dépassé la prise avec la supériorité de marche

qu'il avait sur tous ses voisins, que les matelots du trois-mâts

compromis, reprirent la gaîté moqueuse et l'impertinente confiance

qu'ils avaient montrées avant la rencontre de la flotte anglaise.

Je ne sais trop, au reste, comment la _Vénus_, dont j'écris ici

l'histoire aventureuse, aurait fait pour se tirer d'affaire sans la

circonstance favorable qui vint lui offrir le moyen de quitter le

convoi, en lui épargnant le danger de faire remarquer sa fuite aux

convoyeurs anglais. Vers minuit, un grain des plus violens s'éleva au

vent en étendant sur le ciel, déjà obscurci par un lugubre rideau de

gros nuages, un voile impénétrable sous lequel disparurent un instant

tous les bâtimens qui s'étaient d'avance préparés à essuyer

l'impétuosité de la bourrasque menaçante. Le commandant du convoi qui,

pendant ce moment critique, devait chercher à prévenir la dispersion des

bâtimens ralliés jusques là sous son escorte, fit, à l'aide de fanaux

hissés sur sa corne, des signaux que comprirent parfaitement les navires

convoyés, et que n'entendit nullement la _Vénus_. Le grain se crève,

éclate et tombe avec furie sur les flots soulevés. Les voiles s'amènent

à bord de tous les navires; les bâtimens assaillis s'inclinent en

refoulant la mer tourmentée, dans laquelle ils plongent leur proue

écumeuse... «Laissons arriver, laissons arriver!» s'écrient les matelots

de la _Vénus_, dès qu'ils sentent que la grainasse accable de tout son

poids leur barque, qui n'a conservé dehors que ses huniers amenés sur le

ton. Oui, laissons arriver! répète le capitaine la Lévrière, et adieu le

convoi!

La prise, ainsi poussée de l'arrière par le grain foudroyant qui

grondait encore sur elle, se trouva, en moins d'une demi-heure, hors de

vue de la flotte qu'elle avait quittée, et loin de l'atteinte des

bâtimens de guerre qu'elle avait tant redoutés quelques heures

auparavant; et quand le capitaine de la Lévrière put laisser rôder ses

regards autour de lui, avec quelque liberté et sans trop d'émotion, il

ne découvrit plus rien à l'horizon dont il était environné, si toutefois

on peut donner le nom d'horizon au cercle de quelques toises que la

nuit, la brume et les masses de nuages qui rasaient les eaux, avaient

formé autour du navire.

Le jour qui succéda à cette nuit d'orages, de périls et de tribulations,

fut consacré à la joie. Chacun se sentait heureux, à bord de la _Vénus_,

d'avoir échappé à tant de dangers réunis, que personne n'avait su

prévoir, et chacun s'attribuait modestement l'honneur d'avoir arraché le

navire de la griffe du léopard anglais, car c'était alors sous cet

énergique emblême que l'on faisait classiquement allusion à l'avidité

cruelle de nos voisins d'Albion. La métaphore impériale n'allait guère

plus loin.

La nuit suivante, en enveloppant la _Vénus_ et son imprévoyant équipage

sous les épaisses ténèbres que continuait à traverser la brise du

Nord-Ouest, amena sur ses ailes funèbres et sur la route que suivait la

lourde prise, des périls encore plus grands que ceux qu'elle avait

courus la nuit précédente. Vers onze heures du soir, les gens du

gaillard d'avant, qui n'avaient nul souci de veiller attentivement au

bossoir, comme bien vous pensez, aperçurent cependant, par l'effet du

hasard plutôt que par celui de leur vigilance, à une encâblure d'eux, la

mer qui blanchissait de manière à former au large une sorte de plage

phosphorescente, dont l'éclat contrastait de la façon la plus sinistre

avec l'obscurité de l'atmosphère; et au-dessus de cette immense bande de

neige écumante le capitaine la Lévrière crut découvrir, après s'être

frotté les yeux, de grosses masses noires, allongées, immobiles, qui

auraient pu passer, à la rigueur, pour des indices assez certains du

voisinage de la terre. Le bâtiment filait en ce moment sept à huit

noeuds à l'heure, et l'on avait à bord quelques raisons pour supposer

vaguement, que l'on ne tarderait pas à avoir connaissance des côtes de

France. Peu d'instans même après avoir formé plusieurs conjectures plus

ou moins vraisemblables sur ce premier incident, on vit passer le long

du bord, et avec une vitesse qui n'était rien moins que rassurante, deux

ou trois énormes rochers sur lesquels la lame venait se briser avec rage

et en laissant entendre après elle de longs et lamentables hurlemens...

--Ce sont des brisans, nous sommes dans les brisans! braillèrent d'abord

les matelots qui, les premiers, se crurent perdus.

--Oui, mes amis, répondit le capitaine de prise, ce sont des brisans,

mais nous ne sommes peut-être pas encore perdus pour cela!

--Et dans quels brisans, encore, sommes-nous? demandèrent les matelots

aussi effrayés que leur capitaine paraissait embarrassé.

--Dans les brisans de l'île d'Ouessant, répondit aussitôt la Lévrière,

pour répondre quelque chose, par nécessité, à ceux qui le questionnaient

par peur.

--Et où donc voyez-vous Ouessant? lui demandèrent encore les mêmes

questionneurs.

--A bâbord à nous! c'est l'île que nous dépassons actuellement.

--Et où croyez-vous nous conduire, sur ce bord-là?

--A Brest, comme je vous l'ai promis, et je veux perdre mon nom et le

navire si je ne vous tiens pas parole.

--Perdez le navire et votre nom, par-dessus le marché, ça ne nous fait

rien... mais si vous nous perdez, gare dessous! Où diable donc le

capitaine Malviré avait-il la tête quand il nous a donné un capitaine

comme vous?

--Il était vent-dessus vent-dedans! répondait l'un.

--Il voulait nous noyer comme des petits chiens, ajoutait l'autre.

--Il voulait plutôt vous sauver, s'écriait la Lévrière; et d'ailleurs,

avec des femmes comme celles que nous avons à bord, un navire ne doit

jamais se perdre. Adressons tous une prière à Sainte-Marie-Madeleine, la

patronne des filles repenties, et je veux être pendu par les pieds et la

tête en bas, si ce matin, avant huit heures, nous ne sommes pas

mouillés, sains et saufs, dans le port de Brest!

Durant ce dialogue, et pendant qu'on faisait un voeu à

Sainte-Marie-Madeleine, le navire couvert de l'écume des brisans,

passait entre les rochers au centre desquels il se trouvait égaré,

arrivant tantôt pour un écueil et tantôt loffant pour un écueil nouveau,

sans que personne à bord osât prendre sur lui de chercher à faire mieux

pour son propre salut, que ne faisait le hasard pour le salut de tout le

monde. La peur qu'éprouvaient tous les marins de la _Vénus_ les servit

si bien, en les tenant dans l'inaction la plus complète, que le sort fit

pour eux ce qu'ils n'auraient pu faire eux-mêmes avec plus de science ou

moins de frayeur. Au bout d'une heure à peu près de course dans ce

dédale de rochers et de rescifs affreux, ils aperçurent, sur l'avant du

bâtiment, une terre haute aux extrémités de laquelle s'avançaient deux

môles dont les crêtes sombres et rondes allaient se perdre sous la masse

des nuages qui épaississaient encore la profonde obscurité de la nuit.

--Mouillons, mouillons vite, ou nous sommes fichus! hurlèrent les

matelots qui avaient les premiers aperçu la terre.

--Oui, mouillons, laissons tomber en double nos deux ancres de bossoir,

répéta le capitaine. C'est le goulet de la rade de Brest que nous venons

de passer, et maintenant nous voilà en rade, comme je vous l'avais

promis.

L'opération du mouillage avec des ancres de bossoir que l'on avait à

peine songé à disposer par avance, ne fut pas prompte, tant s'en faut.

Mais enfin, après bien des efforts et des peines, on réussit à faire

encore assez à temps la manoeuvre à l'exécution de laquelle était

attaché comme par un fil, le salut du navire et de l'équipage. Les deux

ancres, en tombant lourdement au fond, entraînèrent, par leur propre

poids et avec le bruit de la foudre, une soixantaine de brasses de

câble, et lorsque le bâtiment, ainsi retenu sur ses énormes amarres,

présenta, en tournant sur lui-même, le nez au vent et à la lame qui

commençaient à l'assaillir et à le battre, le capitaine remarqua, et non

sans quelque surprise, que l'arrière de la _Vénus_ ne se trouvait guère

éloigné de plus d'une encâblure de la côte sous laquelle il venait de

pirouetter avec la vitesse du tonnerre.

--Peste! il était plus que temps de mouiller, se dit-il en lui-même;

mais, grâce à l'habileté de ma manoeuvre et à mon imperturbable

sang-froid, nous voici en lieu de sûreté dans la rade de Brest... Mais

comment se fait-il, pensait M. de la Lévrière en cherchant à percer de

ses regards les ténèbres qui couvraient encore la terre, comment se

fait-il que je n'aperçoive sur la côte aucun des feux de la ville près

de laquelle nous venons de mouiller? La force du vent aurait-elle

éteint, ou l'épaisseur de la brume aurait-elle caché le phare

d'Ouessant, celui de Saint-Matthieu que nous n'avons pas vus en entrant,

ou les feux même du port de Brest dont nous n'apercevons pas même la

plus légère lueur!... Le jour, au reste, viendra bientôt nous donner le

mot de cette énigme, ou nous expliquer la singularité de ce mystère; et

en attendant le jour, jouissons tranquillement du plaisir d'avoir logé

la prise qui m'avait été confiée, dans le port que j'avais choisi pour

notre point d'attérage.

La pointe du jour vint, en effet, en perçant peu à peu le brouillard et

les bandes de nuages qui surchargeaient encore l'horizon et le sommet

des terres dans la partie de l'Est. Mais les premières lueurs du matin,

au lieu de découvrir aux yeux satisfaits du capitaine la Lévrière et de

ses matelots, les bords circulaires de la majestueuse rade de Brest, ne

leur montrèrent que l'aride rivage de Lézardrieux dans toute sa

prosaïque nudité... Oui, de ce Lézardrieux qu'ils avaient quitté

quelques jours auparavant sur le corsaire l'_Aventure_, en emportant du

pays une partie des beautés indigènes, que, par une cruelle fatalité,

ils venaient de ramener dans le sein même de leur patrie!

A l'aspect de cette terre trop connue, le capitaine se mit à s'arracher

les cheveux, l'équipage à rire, et la plupart des passagères à pleurer.

--Je me suis perdu par ma confiance, s'écriait le capitaine désespéré.

--Et nous avons été sauvés par votre bêtise, répondaient les matelots.

--Et nous déshonorées, en retombant dans le sein de nos familles,

hurlaient les malheureuses femmes.

Et des cris de désespoir, de joie et de malédiction s'élevaient de ce

concert diabolique d'imprécations, d'épigrammes grossières et de

sanglots.

A peine l'aube naissante avait-elle étendu sa clarté paresseuse sur les

flots fatigués de la tourmente de la nuit, que l'embarcation de la

douane et le canot de l'intendance sanitaire se détachèrent de la grève

de Lézardrieux pour venir prendre connaissance du navire, qui si bon

matin s'était avisé de chercher un refuge sur la côte.

La patache des douanes aborda la _Vénus_ par tribord au moment où le

canot de l'intendance accostait le navire par bâbord, et ce ne fut pas

sans surprise et même sans un certain saisissement, je vous le jure, que

les douaniers et les autorités médicales ou municipales du lieu se

trouvèrent face à face, sur le pont du bâtiment qu'ils venaient visiter,

avec les vingt-cinq beautés que quelque temps auparavant le corsaire

l'_Aventure_ avait enlevées aux familles de l'endroit. L'indignation la

plus vive éclata d'un côté, et la douleur la plus touchante de l'autre,

et tout cela avec d'autant plus de raison, que parmi les nombreuses

transfuges, quelques-unes des autorités appelées à bord de la prise par

la nature de leurs fonctions, avaient reconnu, l'un une épouse infidèle,

l'autre une fille égarée ou une soeur coupable. Le scandale était

inévitable, car la faute avait déjà été rendue publique: le châtiment

devait être exemplaire, et le parti des autorités fut bientôt pris;

elles ordonnèrent aux vingt-cinq douces brebis ramenées au bercail, de

s'embarquer au plus vite dans la patache de la douane et le canot de la

santé, pour se rendre à terre où elles seraient d'abord mises en lieu de

sûreté, en attendant que la justice fût appelée à juger le crime qui

faisait leur honte et celle du pays. Quant à la prise que le capitaine

la Lévrière était parvenu à conduire si habilement à bon port, on décida

qu'elle devait rester placée sous le plus sévère _embargo_, jusqu'à ce

qu'il plût au conseil des prises de prononcer sur son sort, et au

ministère de la marine de dicter la punition qu'avait encourue son

misérable équipage.

A l'arrivée des aventurières rapatriées sur le sol natal, toute la

population émue du petit port, se rassembla en émeute pour maudire les

épouses indignes, les filles perverses qui venaient d'imprimer une tache

ineffaçable à la réputation jusques-là si pure des moeurs du pays. Les

maris compromis jurèrent haine éternelle aux femmes coupables, les

frères et les pères jetèrent leur malédiction sur leurs soeurs et leurs

filles éhontées, et tous demandèrent que les unes et les autres fussent

enfermées provisoirement dans la grange qui servait, depuis un temps

immémorial, de prison aux rares délinquans de la paisible contrée.

Mais, tandis que l'autorité supérieure, dominée par l'indignation qui

s'était si soudainement emparée de tous les esprits, avait jugé

convenable de disposer si arbitrairement de la liberté individuelle des

coupables, on apprit que le capitaine Malviré, le rude et expéditif

commandant du lougre l'_Aventure_, était lui-même arrivé avec une riche

et grosse prise, a quatre lieues de Lézardrieux, à l'île de Bréhat

enfin, où déjà il avait eu le temps de faire des siennes avec l'or qu'il

venait d'arracher aux Anglais. C'était le seul homme qui pût faire

changer de face la scène qui se jouait à Lézardrieux, et ce seul homme,

selon toute apparence, ne tarderait pas à se rendre à l'appel que, du

sein de leur prison et du fond de leur navire, lui faisaient les

infortunées qu'on avait incarcérées, et l'équipage sur lequel on avait

frappé le plus tyrannique embargo.

Et, en effet, le capitaine n'eut pas plutôt appris ce qui s'était passé

si près de lui, qu'on le vit tomber raide comme grêle, les pistolets en

poche et la menace à la bouche, devant les autorités stupéfaites du port

de Lézardrieux.

--Tas de badernes, leur dit-il, qu'avez-vous fait de ma prise et de son

bêtas d'équipage?

--La prise est là, intacte, avec son équipage, et nous la gardons pour

que vous nous répondiez de l'enlèvement de nos femmes et de nos filles.

--Vos femmes et vos filles, je m'en moque comme de vous, c'est-à-dire

avec tout le respect que je vous dois, et si je vous les ai enlevées,

vos femmes, ou plutôt si elles se sont enlevées elles-mêmes, je vous les

ai restituées, et vous n'avez, par conséquent, plus rien à réclamer.

Mais vous ne savez donc pas, mal-apprivoisés que vous êtes, que pendant

que vous tenez ma prise sous votre sot interdit, la morue dont elle est

chargée se vend un prix fou, à tous ceux à qui vous faites manger depuis

dix ans votre vilaine merluche pour de la morue de Terreneuve?[9]

[9] Pendant la guerre et dans le temps où la morue de Terreneuve était

devenue fort rare en France, les habitans des côtes sur lesquelles

le _lieu_ ou la _merluche_ abondait, avaient trouvé le moyen de

préparer cette dernière sorte de poisson de manière à pouvoir le

vendre pour de la morue sèche dans l'intérieur du pays.

--La morue! peu nous importe à nous. C'est la justice que nous devons

rendre, et le cours du poisson n'a rien de commun avec l'honneur des

familles outragées.

--Ah! c'est-à-dire qu'il faut chercher quelque chose qui ait du rapport

avec la justice et l'honneur des familles. Eh bien, je vais vous

proposer un arrangement qui vous ira un peu mieux sans doute qu'une

paire de gants, si j'en juge par la finesse de vos mains et

l'acastillage de votre toilette ordinaire.

--Et quel arrangement pourriez-vous nous proposer pour réparer ce que

tout rend irréparable?

--Voici la chose en deux mots:

Ma cargaison de morue, puisqu'il faut toujours en revenir-là avec vous

autres, peut se vendre de façon à rapporter d'excellentes parts de

prises à mon équipage. Vos femmes, vos filles, et vos soeurs en revenant

à terre, à bord du navire capturé, sont censées avoir contribué à

l'attérissage de ce bâtiment, et pour être juste envers elles, et

arrangeant avec vous, je vous offre d'allouer à chacune d'elles en

particulier, le montant de la somme qui reviendra à chacun de mes

hommes. Hein! cela vous va-t-il?

--Non, se hâta de répondre le maire. La loi ne reconnaît comme

co-partageant aux parts de prise, que les marins portés sur les rôles

d'équipage du navire capteur.

--Eh, que me fait la loi, à moi, quand ma volonté peut parler et plus

haut et plus ferme que votre loi?

--Et comment vous y prendrez-vous pour forcer vos gens à partager avec

ces malheureuses, le profit que la justice leur accorde à eux seuls?

--Ah! papa maire, pour ceci, c'est mon affaire. Je dirai à chacun de mes

gens: la loi te donne le droit de ne rien laisser à gratter aux femmes

du bord. Mais si tu venais à ne pas consentir à partager ta part de

rabiau avec elle, je te prouverai à l'instant, moi, qui suis ton

capitaine, qu'il est plus sûr pour toi de te mettre mal avec la loi, que

de me désobéir et de m'échauffer un peu trop vivement l'oreille droite.

Moyennant ce petit discours, je vous promets que je ne trouverai plus

parmi tous mes gaillards, que des amateurs disposés à envoyer promener

tous les membres du conseil des prises, et vous tous les premiers au

besoin. Eh bien, ça y est-il maintenant, les papas?

Les cinq ou six sages qui composaient l'aréopage municipal, se

grattèrent l'oreille en signe d'irrésolution, en entendant le capitaine

parler ainsi. Malviré, qui sous la rudesse apparente de son langage et

de ses manières, cachait l'art de mener rondement les hommes et les

choses, sentit que le moment d'enlever la position à l'ennemi ébranlé

dans ses retranchemens, était venu pour lui. Il insista, en continuant à

parler comme il avait commencé à le faire, et en renforçant son

éloquence de cinq ou six grands coups de poings qu'il appliqua sur la

table du conseil. Le conseil déjà indécis, céda en secouant un peu la

tête, et en ordonnant qu'un des membres de la mairie irait incontinent

porter aux familles intéressées dans la question, les offres

d'arrangement du capitaine.

Une foule assez considérable s'était rassemblée autour de

l'_Hôtel-de-Ville_ du bourg, à la nouvelle de l'entrevue que le

capitaine avait sollicitée du conseil municipal. Lorsque le délégué de

la mairie parut au milieu de la multitude pour lui faire part des

résultats de la délibération qu'elle attendait avec la plus vive

impatience, tout le monde se tut, et le délégué parla en ces termes à la

multitude émue et attentive:

«Mes amis, le capitaine du corsaire vient vous proposer, par ma voix, de

reprendre vos femmes, ou, si vous aimez mieux, nos femmes, moyennant

quoi...

--Non, s'écrièrent d'abord énergiquement tous les maris, en interrompant

brusquement l'orateur, jamais de la vie, tant qu'il nous restera un

souffle pour crier, non!... Non, non, jamais, répétèrent ensemble les

pères et les frères des filles coupables. Au diable les coquines et le

capitaine qui les a enlevées!

Le délégué municipal laissa passer, en pilote habile, ce premier flot de

la colère populaire qu'il avait soulevée, et quand un peu de calme lui

eut permis de ressaisir la parole et d'achever sa phrase, il reprit

ainsi, entre ses lèvres agitées, le fil de son petit discours:

--Moyennant quoi, vous dis-je, il promet, le susdit capitaine, de

donner, ou plutôt, puisque vous n'en voulez pas, il promettait de donner

à chacune d'elles, c'est-à-dire à vos femmes, la même part de prise que

celle qui reviendra à chacun des matelots qui ont ramené à terre la

_Vénus_ et les malheureuses du pays...

--Qu'il aille se promener avec ses parts de prise, répondirent, non plus

tous les habitans exaspérés comme la première fois, mais trois ou quatre

voix seulement... Le malin orateur remarquant l'effet que le dernier

paragraphe de sa proposition venait de produire sur les résolutions de

la majorité, continua ainsi sa harangue émolliente et sa période

dilatoire.

--J'avais bien pensé, en me chargeant de la mission pénible que je viens

de remplir auprès de vous, qu'un tel arrangement ne pouvait pas vous

convenir, quelque lourde que soit la somme qu'on vous offre pour vous

faire passer par-dessus la conduite des coupables. Mais enfin, d'un

autre côté je m'étais dit, déshonorées pour déshonorées, autant vaut-il

que les criminelles tirent de leur faute le moyen de pouvoir aller vivre

loin du pays, que de rester dans la misère à la charge et sous les yeux

des familles respectables dont elles auront fait la désolation. Voilà,

mes chers amis, ce que je m'étais dit, croyant bien penser dans votre

intérêt et dans celui de l'endroit... Mais puisque vous préférez tous,

comme de raison, l'honneur, ou du moins ce qu'on appelle l'honneur des

familles, à l'argent et à l'or des étrangers, car c'est de beaucoup d'or

que le capitaine a parlé, je m'en vais rendre compte au conseil qui m'a

envoyé, du mauvais succès de ma démarche auprès de vous.

A ces mots, un long murmure s'éleva dans l'assemblée: on ne criait plus;

on ne discutait même plus; mais on chuchotait; pendant deux ou trois

minutes tout le forum de la petite ville parut livré à l'indécision la

plus vague, mais non plus à la vive et soudaine indignation que la

proposition du délégué avait d'abord soulevée dans le sein du peuple.

Cette disposition nouvelle rendit au délégué l'espoir de mener les

choses à bien; mais pour ne pas compromettre les chances de succès qu'il

venait d'entrevoir, par une précipitation irréfléchie, il continua à

feindre de se diriger vers la mairie pour aller faire part au conseil,

de la triste issue de sa tentative... Il marchait le bonhomme, ne

demandant pas mieux que d'être arrêté dans sa route, mais faisant

toujours semblant, toutefois, de marcher en toute conscience. Il fit un

pas, deux pas, dix pas sans que quelqu'un songeât encore à ralentir sa

marche, et il commençait même à désespérer du succès qu'il s'était

promis, lorsqu'un des plus pacifiques maris intéressés dans le procès en

litige, vint lui demander au moment où il allait mettre le pied sur le

seuil de l'Hôtel-de-Ville, à combien s'élèveraient les parts de prises

offertes par le capitaine au déshonneur de chaque fugitive?

La réponse fut bientôt faite, car depuis long-temps elle errait sur les

lèvres du délégué. A quinze cents francs, au moins, répond le

conciliateur.

--A quinze cents francs? s'écria la foule d'un ton presque aussi hébété

qu'étonné.

--Oui, à quinze cents francs, ou cinq cents bons écus, répéta cette fois

d'une voix de stentor le délégué, en s'arrêtant tout court et en se

retournant avec assurance du côté de la multitude. C'est là, ou plutôt

c'était là ce que m'avait assuré le capitaine; mais puisque nous avons

repoussé sa proposition, je vais, en m'acquittant de mon devoir, lui

rapporter que...

--Non! non! ce n'est pas la peine, reprirent vingt, trente, quarante

voix. Que ces malheureuses soient mises en liberté, et qu'on ne nous en

parle plus! Le déshonneur les punira assez de leur faute!

--Bravo! bravo! hurla en entendant ces paroles de paix, le capitaine

Malviré, qui, d'une des fenêtres de la mairie, guettait le moment

favorable de se jeter au beau milieu des récalcitrans. Bravo! tas de

badernes, braillait-il: vous avez été dix fois plus de temps qu'il ne

fallait, à voir que de bonnes parts de prises valent mieux que le sot

honneur de trente imbéciles de famille. Qu'on me défonce toutes les

barriques d'eau-de-vie que l'on pourra trouver dans vos caves, et que

tout le monde, hommes, femmes, vieillards et enfans, se grise

aujourd'hui en l'honneur de la réconciliation générale!

La joie fut complète, l'ivresse unanime. Les beautés infidèles devenues

libres, se jetèrent en larmes dans les bras palpitans de leurs époux et

de leurs parens attendris; trois jours dura la fête ou pour dire mieux

le délire de ce jubilé conjugal et filial. Les parts de prise promises

par le capitaine, furent comptées aux mains des fugitives d'où elles

allèrent se répandre dans les mains de tous les habitans du lieu, et

lorsqu'après avoir gorgé de vin, d'or et de bonheur, tant d'êtres ravis

et reconnaissans, le capitaine quitta Lézardrieux pour retourner à bord

de son corsaire, il leur cria de la chaloupe dans laquelle il venait de

s'embarquer:

«Priez le ciel, ganaches que vous êtes, qu'à ce même prix on vienne vous

enlever vos femmes tous les quinze jours! Il n'y a pas d'honneur de

famille qui vaille les cinquante mille francs de parts de prise que

votre bégueulerie m'a coûtés. Adieu tous! et que le tonnerre de D...

vous enlève s'il veut! Vous ne m'y remordrez plus, ou que le diable

m'élingue!»

Et d'une extrémité du rivage à l'autre, on entendit tout un peuple,

tourné du côté des flots qui allaient emporter la chaloupe du capitaine,

crier à tue tête, en élevant sa voix assourdissante jusqu'aux cieux:

_Honneur au lougre l'Aventure! vive le capitaine Malviré!_

_P. S._ Il est à peine nécessaire de faire remarquer que les aventures

que nous venons de retracer, n'ont pu avoir lieu dans le port de

Lézardrieux où jamais sans doute on n'a entendu parler du capitaine

Malviré. Mais comme il fallait bien placer quelque part en réalité la

scène imaginaire de notre petit drame, et que le port de Lézardrieux

avait servi pendant la guerre de point de relâche à bon nombre de

corsaires, nous avons cru que cette ville maritime pourrait tout aussi

bien qu'une autre nous offrir le nom qu'il nous importait de donner au

théâtre sur lequel devaient figurer les personnages fictifs que nous

voulions mettre en action. Le hasard seul, enfin, a déterminé notre

choix, et ce choix, fort peu sérieux du reste, ne peut avoir rien

d'inconvenant pour les honorables habitans de la petite ville qui est

devenue pour un moment l'objet de cette préférence arbitraire.

Les trois pirates (2/2) · 第 14 / 18 题