NARRATION DE FRÈRE JOSÉ

«Bien peu de jours de ma vie se sont écoulés, sans que je ne me sois

rappelé ce que nous répétait souvent au séminaire, un ancien vicaire qui

passait pour avoir fait autrefois des siennes: Le monde, nous disait ce

vénérable praticien d'erreurs mondaines, commence à se faire bien vieux,

et c'est cependant du nouveau qu'il faut sans cesse, à cet antique

enfant, avide de tout et blasé sur tout. Pour moi, mes jeunes amis,

j'aimerais cent fois mieux aller prêcher un bon petit schisme tout neuf,

aux Esquimaux ou aux Californiens, que de rabâcher chaque matin aux

fidèles de Nanterre ou de Saint-Denis, la messe dont ces braves gens

doivent être aussi fatigués que moi pour le moins. Ne me parlez pas de

marcher sur un vieux plancher, quand on ne porte plus que des savattes.

«Jamais le sens profond que cachait cette parabole de l'expérience, ne

se présenta plus lumineux à mon esprit méditatif, qu'au moment où je

vous fis mes adieux et où je reçus les vôtres, pour aller pratiquer au

loin la profession qui nous est commune. Après avoir repassé et pour

ainsi dire ressassé dans toutes les cases de mon cerveau, le nom des

lieux où je pourrais planter ma tente vagabonde avec quelque espoir de

rencontrer un gras pâturage pour mes chères brebis, je me décidai à

cheminer vers Saint-Domingue, ancienne colonie hispanico-française,

rajeunie et reblanchie par les nègres, sous la domination tant soit peu

caraïbe d'_Haïti_. Mes raisons pour laisser choir doucement le ballon de

ma destinée sur ce point terrestre plutôt que sur un autre, méritent de

vous être exposées, et vous les trouverez logiquement déduites dans les

réflexions suivantes, que je faisais tout en me rendant sur un schooner

américain, de la Pointe-à-Pitre, vers la partie d'Haïti gouvernée par

Christophe premier, le nègre-Roi, et le Roi de tous les nègres[3].

«Saint-Domingue, me disais-je donc, en pesant avec maturité et un à un,

les motifs de ma résolution, Saint-Domingue est un pays nouveau, ou tout

au moins un pays retourné, qui peut aujourd'hui passer pour assez

raisonnablement neuf. Il n'y a plus là de civilisation qui vienne

contrarier à chaque pas les projets d'un homme déterminé à gouverner sa

barque en dehors des lois ordinaires de la société, et au large des

usages consacrés par l'incommode droit des gens. Les forbans jusqu'ici

paraissent s'être si bien trouvés de l'exploitation de ces parages

fortunés, qu'il ne s'écoule guère d'années où l'on ne pende une bonne

douzaine au moins, de ces honnêtes gens. Or, pour qu'il y ait tant de

forbans à pendre chaque année à Haïti, il faut nécessairement que les

forbans ne se lassent pas de fréquenter les abords de cette île fameuse;

et pour qu'il y ait un aussi grand nombre de forbans sans cesse disposés

à se faire pendre là plutôt qu'ailleurs, il faut nécessairement aussi

qu'ils trouvent là plutôt qu'ailleurs, quelque chose qui vaille la peine

de leur faire braver le gibet qu'ils rencontrent quelquefois sur leur

route; car, s'il en était autrement, je ne vois pas pourquoi ils iraient

affronter pour rien dans ces parages, le croc et la potence, la dernière

raison, ultima ratio, l'argument final en un mot, de la société contre

eux. Les coquins de notre espèce, passez-moi l'épithète, ne raisonnent

pas encore assez mal leurs intérêts, pour devenir absurdes aux dépens de

leur propre peau. Rendons-nous donc à Saint-Domingue, me disais-je

toujours. C'est l'ancien refuge des Boucaniers et des _frères-la-côte_,

ces illustres ancêtres qui n'étaient pas plus bêtes que nous[4]; faisons

comme eux, et le ciel bénira peut-être nos efforts comme il a béni leurs

glorieux travaux.

«D'ailleurs, m'écriai-je encore, pour m'affermir dans ma première

détermination, il n'y a plus maintenant à Haïti que quelques millions de

nègres qui se croient devenus quelque chose de libre, parce qu'ils ont

réussi, la fièvre jaune les aidant, à chasser ignominieusement leurs

anciens maîtres. Avec ces gaillards là, tout bouffis de l'orgueil de

leur facile victoire, il doit y avoir moyen d'entrer aisément et

brusquement en matière, et bien fin, ma foi, sera le diable, s'il

parvient à me couper les vivres, là où avec la faim que j'ai, je

sentirai des vivres à me mettre dans la besace.

«Rempli de ces idées spéculatives, et du zèle que m'inspirait le désir

de faire quelque chose de bien sur un plan solidement assis, je

débarquai bientôt au Cap Français. Je songeai d'abord, en posant en

toute sécurité le pied à terre, à bien ramasser ma conduite autour de

moi, et à ne pas m'empêtrer les jambes dans les premiers événemens ou le

semblant de bonnes occasions qui viendraient se présenter à moi. La

guerre d'attaque peut réussir quelquefois aux fous et aux imbéciles qui

se sentent le coeur plein et les oreilles chaudes; mais la guerre

défensive est le fait des esprits méditatifs, ou des gens qui croient

avoir quelque chose à perdre. J'avais avec moi, vous le savez bien, les

huit mille gourdes que je tenais de la libéralité et de la confiance de

notre respectable ami.

«Le roi Christophe premier et dernier, informé par les espions de sa

couronne, de mon débarquement imprévu au beau milieu de ses états un peu

désorganisés, me fit l'honneur et le déplaisir de m'inviter à passer

dans son palais, pour me demander ce que je comptais faire dans ce pays

soumis à son autorité souveraine, ou plutôt au dévergondage de son

despotisme. Je répondis à sa Majesté, en homme déjà préparé à toutes les

investigations et aux plus mauvaises chicanes, que j'avais le projet

philantropique de me livrer moyennant son autorisation, à la _traite des

blancs_ des colonies voisines, attendu qu'il y avait assez long-temps

que les blancs se livraient impunément à la _traite des noirs_. Le malin

nègre eut l'air de me prendre pour un insensé ou pour un idiot, ce qui

est à peu près la même chose aux yeux des gens qui se croient plus

madrés que les fous ou les imbéciles qu'ils dédaignent. Je me gardai

bien, ainsi que vous devez le penser, de chercher à désabuser le

monarque d'une erreur qui favorisait si complètement mes intentions

secrètes. Mais Christophe ayant envie depuis long-temps d'attacher, en

sa qualité de Roi, un fou ou un magot à son service, s'avisa d'ordonner

à ses grands et petits mouchards, de me regarder à l'avenir comme le

bouffon ordinaire du Palais, et de me laisser aller librement mon train

sans jamais me perdre de vue. C'était ma qualité de blanc, que le drôle

était bien aise d'humilier dans la personne d'un des bipèdes de mon

espèce, et je passai bientôt enfin, grâce à cet avancement inattendu et

inespéré, pour le Triboulet ou le Langéli de sa Majesté intertropicale.

«L'île d'Haïti, depuis l'anéantissement de l'armée du général Leclerc,

avait comme vous ne pouvez l'ignorer, le bonheur d'être libre et en

guerre civile sous les drapeaux ennemis et patriotiques de Dessalines,

de Christophe, de Rigaud et de Boyer. C'était un état d'indépendance qui

faisait pitié à voir, et au milieu duquel il était impossible de se

reconnaître. Les étrangers que leurs mauvaises destinées, ou un caprice

presque aussi malheureux que la plus mauvaise destinée, conduisaient

dans ce lieu de discorde et de liberté, s'y trouvaient presque aussi

maltraités et aussi sévèrement surveillés que les habitans et les

nationaux eux-mêmes. Quand je voulus armer pour mon compte et sous mon

nom, par exemple, une petite goëlette pour faire soi-disant le cabotage

de la colonie, on m'apprit en me menaçant de toute la rigueur des lois,

que personne ne connaissait encore, qu'il n'y avait pas de cabotage

praticable dans un état indépendant dont tous les ports étaient bloqués,

tantôt par un parti, tantôt par un autre; et qu'il serait absurde au

gouvernement d'accorder ce droit, ce qui était par le fait de toute

impossibilité. Je réclamai alors la simple autorisation d'armer un aviso

de plaisance, pour faire faire de temps à autre, quelques petites

promenades anodines et maritimes aux insulaires les plus riches et les

plus comme il faut du pays. Le secrétaire de la marine et le collecteur

de la Douane me firent observer, que pour avoir le privilège de posséder

un bâtiment de la république nègre, il fallait jouir au préalable de

l'avantage d'être noir comme le gréement de la barque que l'on voulait

armer, ou tout au moins justifier du fait d'être issu d'une famille

aussi bronzée que le cuivre du bateau que je m'étais proposé de mettre à

la mer. Je trouvai, pour éluder ces impertinentes conditions, un ancien

prince de la côte de Guinée, qui consentit, en sa qualité de citoyen

haïtien naturalisé, à acheter sous son nom et après s'être lui-même

vendu à moi, un caboteur que j'équipai de trente et quelques déserteurs

européens que je ramassai à grands coups de tafia dans les bouchons et

autres lieux encore plus suspects du royaume régénéré.

«J'étais venu à St.-Domingue, comme je vous l'ai déjà dit, avec l'espoir

de faire du nouveau et de l'inattendu, dans une contrée passée à la

lessive brûlante de l'insurrection, et en poursuivant toujours, bien

entendu, l'idée que m'avait inspirée la vieille maxime de cet ancien

vicaire dont je vous ai parlé en commençant ma petite histoire. Le

projet que, du reste, j'avais nourri, et, en quelque façon, engraissé du

sucre de mes réflexions en armant sous le nom d'un prince de Guinée, mon

bateau caboteur, était assez drôlet, comme vous allez en juger par

vous-mêmes. Mon intention, après avoir réuni à mon bord, sous un

prétexte un peu foncé en couleur, une aussi grande quantité de nègres

que j'aurais pu en trouver, mon intention, ai-je dit, était

d'appareiller à l'improviste du Cap Haïtien, d'aller vendre les peaux de

mes républicains mystifiés à la Havane, et de revenir ensuite croiser et

pirater dans les débouquemens des Iles-sous-le-Vent. Pour parvenir à me

livrer avec quelque chance de succès à cette espèce d'espiéglerie, et à

faire convenablement cette sorte d'école buissonnière maritime,

j'annonçai un jour à toute la _négraillocratie_ du lieu, qu'il y aurait

incessamment fête, repas et feu d'artifice à mon bord, et que les

curieux et les amateurs y verraient le spectacle extraordinaire d'un

homme blanc mangé par un requin noir. Comme depuis long-temps on était

habitué à me regarder comme un monomane, dont le monarque lui-même

n'avait pas dédaigné de s'amuser un instant, on ne trouva pas très

surprenant que je me fusse mis dans la tête de régaler le beau monde

haïtien du spectacle d'une de mes extragavances ordinaires. Quelle

défiance raisonnable aurais-je pu d'ailleurs inspirer, en engageant les

amateurs à se réunir et à venir se récréer à bord d'une barque à peine

armée, et en apparence incapable de prendre inopinément la mer? Il

aurait fallu être doué d'une perspicacité plus qu'africaine ou

haïtienne, pour deviner le mystère du projet que j'avais conçu, sous le

voile trompeur des apprêts les plus inoffensifs. Rien donc ne pouvait

m'alarmer sur l'issue d'une tentative secrète qui n'avait encore éveillé

les soupçons de personne, et que tout jusque là avait semblé favoriser

au-delà même de mes petites espérances. On parut même me savoir gré,

dans la société qui s'égayait le plus à mes dépens, de la politesse que

j'avais eue de choisir pour le spectacle annoncé, une allégorie qui

tendait à figurer la couleur européenne d'un homme blanc, sacrifiée à la

couleur guinéenne d'un requin noir. L'emblème fut trouvé fort, mais

délicat et agréablement choisi. Le royaume de Christophe premier ne

possédait pas en tout un seul navire qui fût en état de me donner la

chasse, quand une fois je serais parvenu en appareillant, tant bien que

mal, à enlever la traite de noirs improvisée que je me proposais de

faire dans le pays. Il y avait bien cependant quelques coups de canon à

risquer par ci par là, dans le cas où je filerais avec mon personnel

sous les batteries de terre. Mais, me disais-je avec assez de sens, ce

me semble, un coup d'éventail à boulets est bientôt passé, surtout quand

il est donné à la hâte, et reçu avec courage. Et puis d'ailleurs, la

crainte qu'auront les canonniers haïtiens de tuer à mon bord, leurs

compatriotes en visant gauchement ma goëlette, pourra bien nous épargner

une bonne partie de la volée qu'ils nous enverraient impitoyablement,

s'il n'y avait qu'à hacher des blancs comme nous, tuables et canonnables

à merci. Va donc pour le coup d'éventail à mitraille! pensai-je.

L'honneur de réussir vaut bien le danger que me fera courir une aussi

noble tentative.

«Il existe au monde une foule de gens à qui il faut toujours quelque

chose ou quelqu'un à respecter, troupeau servile qui ne saurait vivre

sans un berger qui le fouette, ou un chien qui lui morde le derrière.

Moi, Dieu merci, j'ai le bonheur de ne respecter personne, ni rien.

C'est une assez utile philosophie, que je me suis faite comme cela, en

voyant les hommes comme ils sont, et en appréciant toutes les choses à

leur juste valeur. Quand ma chaussure me gêne, je l'élargis au moyen

d'un couteau, dût-elle, après cette petite incision, ne me durer qu'un

jour. Pourquoi ne ferais-je pas pour d'absurdes préjugés, ce que l'on

fait pour une chaussure trop étroite ou pour un soulier mal fait? Cette

réflexion m'était passée par la tête, long-temps avant mon débarquement

au Cap Haïtien; car je vous prie de croire que je n'étais pas venu là,

dépourvu de principes, et pour y faire un cours pratique de science

humanitaire.

«Mais revenons à l'objet principal de mon récit; j'avais donc fait

annoncer au son du tambour, et au moyen de cent grandes affiches

placardées dans toutes les rues de la ville, l'étonnant spectacle que

j'avais préparé. La curiosité fut vive, la foule devait être

considérable. Mais, hélas, comme dit l'Écriture, combien les projets de

l'homme sont vains, et combien sa prévoyance est misérable! ou, en

d'autres termes:

Quantum animis erroris inest!

«Le soir même, où je devais donner ma fête sur l'eau à l'aimable société

d'Haïti, le roi Christophe eut pour la seconde fois envie de me faire

venir devant lui; et pour être encore plus sûr de l'empressement que je

mettrais à me rendre à ses ordres suprêmes, le monarque eut soin de

m'envoyer chercher par quatre contrefaçons de grenadiers et une

apparence de caporal de sa garde royale. Un autre que moi n'aurait pas

manqué de perdre d'abord la tête en pareille circonstance. Mais moi,

plus calme et plus résigné que beaucoup de gens ne l'eussent été à ma

place, je pensai que ma tête était la première chose que je dusse ne pas

perdre, et qu'il serait toujours temps d'en faire le sacrifice, quand il

n'y aurait plus possibilité de la disputer à la faux du malheur ou au

glaive du despotisme.

«Dès que sa majesté m'aperçut arrivant à elle au milieu du cortège

qu'elle avait eu la trop grande bonté de m'envoyer, pour me conduire

court et ferme dans son palais, elle n'eut rien de plus pressé que de me

demander en me présentant une boucle de fer qu'elle tenait assez

maladroitement dans ses gracieuses griffes:

--Comment, s'il vous plaît, nommez-vous cela?

--Mais, sire, répondis-je aussitôt avec respect et présence d'esprit en

reconnaissant cet objet pour m'avoir appartenu, cela se nomme

vulgairement un piton ou une boucle en fer?

--Et à quel usage emploie-t-on ordinairement, que vous sachiez, ces

sortes de pitons, à bord des bâtimens?

--Ces pitons servent à accrocher les saisines de chaloupe sur le pont,

et à amarrer ou à fixer, si votre majesté aime mieux, les barriques le

long du bord.

--Voyez combien les monarques sont à plaindre, et combien on s'attache à

les tromper, s'écria alors le souverain, d'un air étonné, en s'adressant

aux courtisans qui l'entouraient. Plusieurs anciens marins m'avaient

assuré que l'on employait quelquefois les boucles de ce genre, dans

l'entrepont des navires, pour y attacher les malheureux esclaves que la

cruauté des Européens allait arracher à la côte d'Afrique, pour les

revendre aux Antilles, comme la plus vile et la plus abjecte

marchandise!

--Quelle horreur! fis-je avec une vivacité d'expression et un mouvement

de dégoût qui ne m'était pas habituel, mais qu'il m'importait de rendre

aussi naturel que possible. Il faudrait, pour admettre cette calomnie,

supposer non seulement la plus inconcevable perversité, mais encore la

plus insigne maladresse aux hommes qui auraient destiné ces pitons à un

usage aussi barbare! _Herque_! le coeur se soulève d'indignation et

d'horreur, rien que d'y penser!

«Le vieux drille couronné reprit, après m'avoir laissé défiler ma phrase

tout au long, et exprimer tout à mon aise le dégoût profond que je

faisais semblant de ressentir:

--Et comment peut-il donc se faire, monsieur le fou, qu'avec l'horreur

insurmontable que paraît vous inspirer l'emploi de ces ferremens odieux

à bord des négriers, vous ayez eu l'imprudence d'en faire planter une

rangée dans la cale du petit brick de plaisance que je vous ai laissé

armer sous le nom d'un des plus stupides sujets de mon royaume?

--Comment il se fait, dites-vous, sire? Mais ma réponse est facile, et

il me suffira de vous expliquer les choses avec sincérité pour ne vous

laisser aucun doute sur mon innocence, ou du moins sur la réalité de ce

que vous avez eu la bonté d'appeler déjà mon imprudence. Cette rangée de

pitons dont vous me parlez, se trouve effectivement à bord de mon navire

par la raison toute simple qu'elle y était lorsque j'ai pris possession

du bâtiment, et je l'y ai maintenue en pensant ensuite que ces petites

boucles pourraient me servir à assujettir dans la cale les pièces à eau

dont j'avais besoin de me pourvoir pour lester ma petite goëlette!

--Ah! c'est pardieu vrai! Voyez ce que c'est que de ne pas pouvoir se

rendre compte par soi-même des choses les plus usuelles pour une

profession dont on ignore les détails! Maintenant que vous venez de

m'initier par une explication toute simple aux mystères de vos actions,

je ne m'étonne plus de l'activité avec laquelle je vous ai vu embarquer

cette nuit une bonne vingtaine au moins de tonneaux d'eau à votre bord,

en attachant a l'aiguade du rivage une manche en cuir, qui conduisait

sans bruit le liquide dans les pièces de votre cale! Oh, tout à présent

s'explique à merveille: c'était le lest nécessaire à votre petite

navigation que vous embarquiez ainsi avec tant de promptitude et de

discrétion, mais, tudieu! quels buveurs d'eau vous vous disposez à

recevoir à bord de votre embarcation!

--Et votre fête, continua sa majesté en changeant un peu de ton, votre

fête maritime, ou plutôt aquatique, sera donc bien éblouissante,

monsieur l'ex-blanc converti à la cause des noirs?

--Mais, sire, j'ai lieu d'espérer qu'elle sera demain aussi brillante,

que les faibles moyens dont j'ai pu disposer m'ont permis de...

--Moi aussi, je vais donner une fête dont votre projet de gala sur mer

m'a suggéré la pensée. C'est votre idée que j'ai voulu copier, mais pas

servilement, au moins... Vous souriez, monsieur le présomptueux; mais

savez-vous bien qu'il y aurait témérité à tout autre que vous de

dédaigner un concurrent comme moi?

--Aussi, votre majesté ne pense-t-elle pas sans doute, que c'est de

dédain que je souris: c'est d'incrédulité seulement.

--Ah! vous êtes incrédule! Et ce sont des preuves, par conséquent, qu'il

vous faut? Eh bien, vous allez bientôt en avoir. Mais avant de vous

rendre spectateur de la fête que je vous ai préparée, il est peut-être

bon de vous prévenir qu'au lieu de terminer comme vous, mon grand

spectacle par un feu d'artifice, ce sera au contraire par un feu

d'artifice de ma composition qu'il commencera, et c'est à vous, en

personne, que sera adressé le bouquet... Et tenez, sans aller plus loin,

voilà déjà ma fête qui commence, Ah! ah! regardez donc là, le bel effet

que va produire ma première fusée! Mais, à propos, j'ai oublié de vous

questionner sur un point essentiel. Savez-vous le latin?...

--Sire, répondis-je fort embarrassé de la position dans laquelle venait

de me jeter la conversation goguenarde du roi!... Sire, il y a tant

d'imbéciles qui prétendent que l'on ne sait rien quand on ne sait pas le

latin, que je crois pouvoir vous avouer que j'entends un peu cette

langue, sans risquer de vouloir me faire passer à vos yeux pour un homme

d'esprit.

--Ah! fort bien. Lisez-moi donc, et bien vite, si vous ne voulez pas

perdre l'à-propos de la ressemblance, la petite devise que je me suis

amusé à écrire sur les vitraux d'une des croisées qui donnent là, sur la

rade, là, de ce côté!...

«Je lus, mes amis, cette infernale devise: elle était ainsi conçue en

latin d'Haïti:

_Deus non sum, tantùm abest ut_! Tamen sicut Deus, incedo per ignes.

«En portant attentivement mes yeux sur le carreau où le doigt du monstre

avait tracé ces mots sataniques, je vis à travers la vitre perfide,

quelque chose qui brûlait sur rade: mais quelle fut ma stupéfaction, je

vous le demande, lorsque je reconnus dans ce quelque chose incendié, mon

bateau, mon pauvre bateau livré, par ordre du royal bourreau, à

l'impétuosité des flammes! Quelques minutes après avoir joui de

l'impression que ce spectacle cruel ne laissait que trop voir sur mon

visage qui, baigné d'une froide sueur reflétait pour ainsi dire la lueur

de l'incendie qui consumait ma propriété, le tyran m'adressa ces paroles

moqueuses qui furent les dernières que j'entendis sortir de ses lèvres

de singe ou de bouc:

--Ah! murmura-t-il, maître idiot, vous vouliez traiter les sujets libres

d'Haïti, à votre bord, comme vos pareils ont l'habitude de traiter les

esclaves nègres, et vous pensiez, dans votre sot orgueil, que parce que

les nègres sont noirs, ils doivent redevenir esclaves. Eh bien!

maintenant, c'est moi qui pour répondre à votre témérité vais vous

traiter comme vous le méritez: soldats, enlevez-moi ce drôle, et que son

sort et ma volonté s'accomplissent!

«Jamais les ordres de l'esclave-roi ne furent remplis, je vous jure,

avec plus de ponctualité et de vigueur d'exécution. A peine me sentis-je

enlever du palais, tant j'étais léger, ou tant je devais être étourdi du

coup qui venait de me tomber sur la tête. Je ne repris tout-à-fait

l'usage de mes facultés intellectuelles, que lorsque je me vis descendu

dans le fond d'un caveau presque aussi noir et aussi sinistre que le

monstre qui venait d'ordonner de m'y placer.

«Je ne recouvrai, pour ainsi dire, mes sens qu'au milieu des ténèbres,

et la liberté naturelle de mon esprit que sous les verroux d'un cachot.

«Toutes les pénibles réflexions que jusqu'alors j'avais retenues comme

un torrent impétueux, dans mon âme soulevée, reprirent bientôt cependant

leur cours paisible, mêlé d'un peu de crainte et de tristesse. Ce n'est

pas toujours au milieu des fleurs de la vie et à l'ombre des idées

riantes, vous le savez bien, que la pensée est faite pour ruisseler

limpide et pure. La méditation a aussi ses débordemens et l'âme humaine

ses inondations. Je ne l'éprouvai que trop.

«Au bout de quarante-huit heures de jeûne forcé et de pensées plus ou

moins lugubres sur l'effroyable réalité de ma position, la porte du

souterrain où l'on m'avait enfermé s'ouvrit, pour montrer à mes yeux

abattus un spectacle presque aussi sombre, que les ténèbres au fond

desquelles mes regards s'étaient peu à peu habitués à percer

l'obscurité. Les pâles rayons du jour que je ne croyais plus revoir, en

pénétrant à travers les grilles épaisses de ma prison, me laissèrent

apercevoir deux petits épouvantables nègres habillés en diablotins, et

tenant à la main deux torches goudronnées et un écriteau: ces monstres

enfans s'avançaient vers moi. Qu'est-ce à dire, me demandai-je, que

cette vision diabolique et cette fantasmagorie? veulent-ils m'effrayer

pour rire, ou veulent-ils se défaire sérieusement de moi en riant? La

porte du cachot, qui n'avait roulé sur ses gonds que pour donner passage

à ces deux nouveaux venus, se referma bientôt, et, à la lueur des

flambeaux que venaient d'allumer mes deux noires marmailles, je lus sur

l'écriteau qu'ils tenaient comme des griffons tiennent le pied d'un

meuble, les mots suivants tracés en grosses lettres rouges, assez

semblables à des caractères phosphorescens:

«_Citoyens libres de la ville du Cap_,

»Henry Christophe 1er, par la grâce de Dieu et des constitutions, Roi

d'Haïti et de la partie et dépendances du cap Haïtien, etc., fait

connaître à tous ceux qu'il appartiendra, que le vagabond européen,

dit Frère-José, a été condamné à être _enterré vif_, pour avoir voulu

exercer, à Haïti même, l'infâme trafic connu sous le nom odieux de

Traite des Noirs.

»Le convoi se réunira en armes, demain, à trois heures de relevée, au

domicile du vivant (prison centrale), puis, de-là, se rendra à la

grande église paroissiale du Cap.

»Fait au palais, ce 17 juin 1819.

»Le roi,

»HENRY CHRISTOPHE.»

«Quel calice d'absinthe et de fiel à avaler, m'écriai-je en détournant

les yeux de ce placard dégoûtant!... Mais une réflexion, qui suivit dans

mon esprit le premier mouvement d'indignation qui m'avait soulevé le

coeur, vint presque me consoler du fatal avenir que je ne prévoyais que

trop pour moi. Jésus-Christ, en marchant au supplice pour racheter les

péchés des malheureux qui ne valaient certes pas un tel sacrifice, eut

la douleur de porter lui-même sa croix, tandis que moi, je vais être

porté et logé dans un bon et commode cercueil: voilà ce que je me dis;

l'avantage est donc encore de mon côté, et je suis bien loin, cependant,

de valoir mieux que Notre Seigneur. _Laudamus te Deum_, et que la

volonté du destin soit encore une fois faite, puisqu'il n'y a guère

moyen de faire mieux pour moi, que n'a fait lui-même ce malheureux

destin!»

Ici, maître Bastringue, en entendant son ami prononcer encore quelques

mots de latin, ne put retenir l'enthousiasme que lui inspirait cet éclat

prodigieux de science:

--Ah! gueusard de José, tu parles comme un lutin, s'écria-t-il, mais

force de voiles un peu, s'il y a moyen. J'ai envie de voir comment tu as

débrouillé ton palanquin dans le moment de ton enterrement en vie.

Frère José poursuivit ainsi:

«Les deux petits griffons noirs, jugeant sans doute à la grimace que je

n'avais pu m'empêcher de faire en leur présence, que j'en avais assez vu

comme cela, pour être fixé d'une manière positive sur mon sort,

laissèrent tomber leur écriteau à mes pieds, et, s'approchant de moi

avec force gambades et contorsions diaboliques, l'un d'eux me remit

respectueusement une lettre scellée d'un grand cachet noir en signe de

deuil. On aurait mis un cachet noir à moins.

«J'ouvris à la lueur des torches funèbres qui continuaient à flamber

devant moi et à puer la résine; je lus la lugubre missive qui m'était

adressée. Elle était conçue en assez mauvais langage; mais dans la

conjoncture où les événemens m'avaient placé, et surtout dans la

situation d'esprit où je me trouvais alors, on n'a guère le droit de se

montrer difficile sur les qualités du style épistolaire.

«La dépêche qui venait de m'être ainsi remise contenait textuellement

ces mots:

«_Monsieur le négrier blanc_,

»Un capitaine américain comptant sur les ravages que l'épidémie devait

exercer cette année parmi les nouveaux arrivés d'Europe, a débarqué

ici une pacotille de cercueils, on ne peut mieux conditionnés.

Malheureusement pour le spéculateur qui n'avait compté sur la fièvre

jaune que pour les autres, c'est lui qui, le premier, s'est vu dans la

nécessité d'étrenner sa marchandise pour son propre compte. Hier, il a

été porté en terre dans le premier des cercueils dont se composait son

chargement. Cette contrariété a été d'autant plus vive pour moi, que

je m'étais promis le plaisir de vous offrir le _premier tiré_ de la

cargaison du prévoyant capitaine; mais pour vous traiter cependant

autant que possible avec la distinction dont je voulais vous donner

une preuve si éclatante, j'ai tout arrangé, après avoir pris les

ordres de S. M., pour que demain, à deux heures, on mît à votre

disposition la seconde bière de première qualité du chargement du

défunt capitaine américain.

»Veuillez donc bien, en conséquence, vous tenir prêt, à l'heure

indiquée, à recevoir l'honneur qu'on vous réserve, et dont vous vous

êtes montré déjà si digne.

«recevez, monsieur le Négrier blanc, l'assurance de la parfaite

considération, avec laquelle je me garderai bien d'avoir l'honneur de

vous saluer.

Le Secrétaire des commandemens de S. M. Haïtienne.

«Les rois n'ont qu'une parole, à ce qu'ils disent, et ils disent

quelquefois vrai, quand ils ont donné parole de faire le mal. Le

monarque-fossoyeur parut vouloir tenir à l'engagement qu'il avait pris,

en ordonnant mon inhumation quelques bonnes années au moins avant le

terme assigné dans les cieux à ma mort naturelle. Le jour de la

cérémonie annoncée, S. M. eut même la prévoyance de m'envoyer trois

caricatures de prêtres, chargés de m'assister _ante humum_ dans les

préparatifs de ma toilette de trépassé. On fit tenir en équilibre, sur

ma tête, un bonnet de coton empesé, long et pointu comme la flèche d'un

clocher de campagne, et, en guise de san-benito, on passa sur mon corps,

amaigri par le jeûne et la douleur, une longue robe de papier, faite de

toutes les affiches, au moyen desquelles j'avais annoncé le grand

spectacle que j'avais voulu donner sur l'eau. Mes aides de garde-robe

trouvèrent en examinant de près ma physionomie, que ma mine ne pourrait

manquer de faire honneur aux morts dans la compagnie desquels j'allais

avoir l'avantage d'entrer à la fleur de mon âge, et avec la santé la

plus resplendissante.

«Un de ces goguenards crut remarquer que quelques-uns de mes cheveux

avaient blanchi dans l'espace de quarante-huit heures que l'on m'avait

fait passer à l'ombre humide de mon cachot. Moi, pour répondre gaiement

à l'impertinence de ce mauvais plaisant, je répondis qu'il voudrait

peut-être bien que sa face eût pu blanchir aussi aisément, et par le

même procédé que mes cheveux. Cette épigramme assez libre, que je

m'imaginais pouvoir me permettre, sans risquer d'aggraver les

inconvéniens de ma situation, intéressa mes persécuteurs à employer de

leur mieux le temps qu'ils avaient encore à me tourmenter. On m'amarra,

le plus raide possible, les deux jambes l'une contre l'autre, et les

bras le long des hanches, pour m'imposer la plus complète et la plus

cadavérique immobilité possible. A deux heures et demie, j'entendis à

travers les murs épais de mon caveau, un sourd roulement de tambours.

C'était le bruit du cortège immense qui venait chercher mon corps encore

tout vivant, avec tous les honneurs qu'on ne rend ordinairement qu'aux

morts illustres, quand ils sont bien morts, et qu'ils ont la vanité de

se croire illustres.

«A trois heures précises, le cercueil qu'on m'avait réservé reçut ma

très viable et très vitale dépouille, au-dessus de laquelle allait

voltiger, comme une ombre, mon esprit qui travaillait toujours, ni plus

ni moins que s'il n'eût pas encore été séparé de sa chair par l'ordre de

S. M. Christophe. Trente sales ecclésiastiques, aussi mal blanchis que

les surplis qui les couvraient étaient blancs et propres, entourèrent ma

bière en chantant du latin créole, et des litanies nègres, dans un

patois auquel le ciel ne devait pas comprendre grand'chose. Toute une

troupe de soldats d'élite sans souliers, mais en gros bonnets à poil,

suivait militairement mon convoi; et le long roulement des tambours, les

sons aigus des fifres s'unissant, pour faire un tintamarre d'enfer, aux

glas de toutes les cloches de la ville, attirèrent bruyamment, à la file

de mon cortège funèbre, les flots de canaille dont regorgeaient alors

les maisons de la cité.

«Jamais encore les heureux habitans du Cap n'avaient vu un pareil

enterrement, ni moi non plus; et j'aurais peut-être été assez fier de

tout ce luxe déployé à mon intention, si j'avais pu en être moins

affligé. Tout le monde, imaginez-vous, riait autour de moi, et j'étais

probablement le seul qui pût conserver son flegme, au milieu d'une aussi

sévère et aussi burlesque cérémonie.

«J'ai toujours pensé qu'il n'y avait qu'une chose sérieuse dans la vie,

et que cette chose sérieuse, c'était la mort. Or, en ce moment là, la

mort se montrait à moi avec ce qu'elle a de plus hideux, c'est-à-dire

avec l'appareil des tortures qui l'accompagnent quelquefois et

l'indécente gaîté des bourreaux qui se font un jeu de ces tortures.

«Enfin, tout en tambourinant, carillonnant, psalmodiant et symphonisant,

les caisses du régiment, les cloches de la paroisse, les chants

nazillards des prêtres, et les symphonies presque aussi intolérables de

la musique, me conduisirent aux portes de l'église métropolitaine. Le

maître-autel étincelait de feux et de splendeur: cinquante gros cierges

avaient été allumés autour des tréteaux sur lesquels je devais jouer le

dernier rôle de la comédie que j'avais commencée en sortant du berceau.

Les huit mulets à deux pieds, qui m'avaient transporté sur leurs

épaules, de ma prison à la cathédrale, n'eurent pas plutôt déposé leur

fardeau dans le sein de l'église, que le prêtre et les chantres

entonnèrent en pouffant de rire, le plus lamentable des chants de leur

pieux répertoire d'opéra lugubre. La parodie sacrilège que l'on

exécutait ainsi à mes dépens dans le temple du Seigneur, me parut devoir

se prolonger assez pour me donner tout le temps de la méditation la plus

sérieuse. Par un reste d'habitude contractée au séminaire, je me mis à

prier l'Être-Suprême, n'ayant en ce moment rien de mieux ni de plus

pressé à faire. J'ose croire même que, sans la précaution que l'on avait

eue de m'attacher les bras le long du corps, j'aurais fait le signe de

la croix dans cet instant terrible où je n'avais guère d'autre parti à

prendre que de recommander mon âme à Dieu, s'il pouvait arriver que Dieu

en voulût encore. L'homme n'est véritablement fort ou faible qu'à son

dernier soupir; aussi, aujourd'hui, j'ai la franchise de convenir que

j'eus alors la faiblesse de n'être pas très fort contre l'horrible

prévision de ma fin prochaine. Mais soit que la prière que j'envoyai au

ciel avec la ferveur de la peur, fût écoutée du ciel, ou soit plutôt que

le hasard voulût bien se charger de me tirer tout seul d'embarras,

toujours est-il qu'il m'arriva, pour mon bonheur, ce qui probablement ne

serait pas arrivé à beaucoup d'autres en pareille conjoncture. Ce qui

m'arriva ainsi, mes amis, ce fut une idée, et cette idée me sauva. Je

m'imaginai, au moment où je ne songeais presque plus à rien, qu'en

m'agitant comme un possédé dans mon cercueil, je pourrais peut-être bien

réussir à me tuer avant l'inhumation, en me faisant tomber rudement sur

le pavé du temple, ou à faire rire assez les assistans pour les

détourner du projet de me descendre tout vivant en terre. Je me mis

donc, par suite du plan de diversion arrêté dans ma cervelle, à gigotter

tellement au fond de mon domicile sépulcral, que les chantres qui

braillaient leur _requiem_ à mes oreilles, à moitié évanouies,

accoururent pour m'imposer l'immobilité léthargique dont j'avais eu

l'audace de m'affranchir. En exécutant ainsi un saut de carpe et en

tournant et en retournant convulsivement ma tête de côté et d'autre,

j'aperçus, au fond d'un confessionnal, quelque chose de noir, tout

chamarré d'or et de broderies: ce quelque chose par bonheur, se trouva

être le nègre-roi, Christophe lui-même qui riait en personne plus que

tous les autres à la fois, mais qui riait, le barbare, d'un rire mélangé

de tigre et de macaque... Bon, me dis-je, tout en continuant de me

secouer et de me débattre comme un possédé: j'ai fait rire sa majesté,

donc je ne suis pas encore mort! La lueur de gaîté que je venais de

faire rayonner, et de voir briller sur la physionomie du monstre, fit

refléter et pénétrer dans mon âme un doux rayon d'espoir qui me rendit,

comme par l'effet d'un coup électrique, toute la force et la confiance

dont j'avais besoin pour consentir encore à vivre... Les chants des

prêtres avaient cessé: le mouvement des troupes, pour défiler par le

flanc droit et par le flanc gauche, allait être commandé, les cierges

qui avaient prêté leur pâle clarté à cette cérémonie impie,

s'éteignaient un à un sous le long éteignoir du bedeau... C'est alors

que je me sentis presque défaillir, et que mon coeur aussi faible que la

clarté mourante des derniers cierges que je voyais expirer un à un dans

l'air, me monta de la poitrine sur les lèvres comme pour s'exhaler aussi

et s'éteindre à jamais... Une pluie d'eau bénite jaillissant du

goupillon de l'évêque sur ma tête, qui avait voulu officier ce jour là

en mon honneur, put seul me rappeler au sentiment des choses qui se

faisaient encore autour de moi, et après cette aspersion salutaire qui

venait de me picoter le visage de chacune des mille gouttes d'eau que

m'avait lancées le goupillon, je vis tous les assistans se précipiter

vers le bénitier placé au pied de ma châsse, mettre le genou en terre et

m'envoyer sur les yeux de grands coups de _bénissoir_, comme avaient

déjà fait monseigneur l'évêque et les autres membres du diocèse. Grâce!

grâce! m'écriai-je de toute la puissance de mes poumons; enterrez-moi si

vous voulez, mais, au nom du ciel, ne me noyez pas d'eau bénite dans ma

bière!

--Et où veux-tu être enterré? me demanda alors un grand estafier à qui

le roi venait de faire un signe du fond de son confessionnal.

--Où je veux être enterré? répétai-je fort embarrassé de répondre à

cette question que j'avais été si loin de prévoir.

--Demandez à être enterré aux _Sacristains_, me dit vivement et tout bas

à l'oreille une jeune mulâtresse qui venait de s'agenouiller près de moi

après m'avoir lancé comme les autres son coup de goupillon.

--Oui, reprit le grand estafier, je te demande pour la seconde fois où

tu veux être enterré?

--Je demande à S. M. à être enterré aux _Sacristains_, répondis-je

alors: c'est la dernière volonté d'un mort, et elle doit être sacrée

comme la parole d'un roi.

--_Fiat voluntas tua!_ dit gravement l'évêque à qui Christophe venait de

souffler un mot; et le prélat, tout fier d'avoir ainsi paraphrasé en

latin un des passages de son Pater, tourna avec respect ses gros yeux

roulans sur la face épanouie du monarque satisfait.

«Et aussitôt, voilà que tout mouillé, et presque à la nage dans mon

cercueil transformé en embarcation coulant bas d'eau bénite, on

m'emporte de l'église pour être inhumé aux _Sacristains_, sans que je

puisse encore savoir si j'avais fait là une bonne ou mauvaise affaire,

en suivant le conseil de la petite mulâtresse. Car, sur mon honneur,

c'était la première fois de ma vie que j'entendais prononcer ce mot de

_sacristains_ qui pouvait également désigner un lieu bon ou mauvais, une

communauté de religieux ou un cimetière.

«Depuis le jour fatal où il a plu au ciel de me donner, je ne sais

comment, deux jambes pour marcher, comme il donne aux vautours deux

ailes pour voler, j'ai voyagé à pied, à cheval, en voiture, en palanquin

et même en charrette. Mais jamais encore il ne m'était arrivé de voyager

en cercueil, et c'était au tyran Christophe qu'il était réservé de me

faire connaître ce nouveau moyen de locomotion. Pendant deux nuits et

trois jours, ou, pour parler plus rationnellement selon les faits,

pendant deux siècles et trois éternelles nuits, on me _tringuebala_,

dans ma niche horizontale, à travers des ravins et des mornes où mon

escorte harassée fut plus de cent fois tentée de me faire rouler du haut

en bas des précipices, pour s'épargner la peine de me conduire plus

loin. Je demandai bien aux dragons qui m'accompagnaient, et qui tous

avaient des éperons argentés et les pieds nus, ce que c'était que les

_Sacristains_; mais à chacune des questions de ce genre, le chef de mon

escorte me flanquait sur la tête le bout du drap mortuaire qui

recouvrait ma bière, et par-dessus le drap mortuaire, un coup de plat de

sabre qui m'encourageait fort peu à renouveler mes interrogations.

C'était, disait-il, l'ordre du roi. Je donnai mon sort au diable, et le

roi par-dessus le marché. C'était là tout ce qu'il m'était permis de

faire impunément et librement.

--Et le nécessaire? s'écria maître Bastringue à la fin de ce paragraphe!

Tu n'avais rien à manger, bon; mais pour arriver, tu devais avoir

besoin... car enfin, dans ton coffre, il fallait bien... tu devais, à ce

que je crois, être joliment pressé d'arriver à ta destination.»

Frère José jugeait à propos de ne pas tenir compte de la remarque que

venait de faire l'interrupteur, et il continua ainsi, en tournant un des

feuillets du cahier qu'il nous lisait:

«Le soir du troisième jour de mon martyre ambulant, j'arrivai enfin dans

ma funèbre chaise de poste, en face des ruines d'un édifice qui me parut

avoir été autrefois un couvent ou un monastère espagnol. La mer d'une

large baie venait battre le pied de ce reste de monument isolé, ou tout

au moins oublié sur le triste rivage qu'il fatiguait du poids de ses

antiques fondemens. A ma grande surprise, et aussi à ma grande

satisfaction, je vis l'officier commandant mon escorte, sonner à la

porte de la maison abandonnée, d'où sortit bientôt une sorte de spectre

vêtu en manière de pélerin ou de quelque chose de semblable. Un guichet

latéral s'ouvrit, et l'on m'introduisit par ce guichet dans la

communauté, car c'en était une, à peu près comme on jette un billet à la

poste par le trou pratiqué pour recevoir les lettres. Deux momies

vivantes s'emparèrent alors de moi et de mon emballage, pour nous

déposer l'un et l'autre en travers sur deux bancs placés parallèlement

au milieu d'une salle vaste et lugubre. Une des momies alluma une

chandelle à la lueur de laquelle sa main desséchée traça un reçu qu'elle

délivra sans doute pour sa responsabilité personnelle, à l'officier qui

m'avait conduit du Cap dans ce funeste lieu de réclusion ou de mort.

L'officier, nanti de son certificat en bonne forme, s'en alla pour me

laisser seul et toujours emballé, parmi ces nouveaux hôtes dont

j'ignorais encore l'espèce, le nom et la profession.

«J'étais aux _Sacristains_, sur les bords de la baie dite des

_Flamands_, à quelques lieues de la petite ville des Cayes.

«Une minute ou deux après ma nocturne entrée au couvent, le frère

portier alla chercher le frater, le frère barbier de la compagnie, pour

exercer sur la partie inférieure de mon blême visage, les fonctions d'un

ministère qu'il n'était probablement accoutumé à remplir qu'en plein

jour. Je possédais une barbe d'une longueur effrayante, et, selon mon

habitude, des cheveux assez courts. Au lieu de me délivrer du supplément

de barbe qui m'incommodait beaucoup, le frère-raseur fit tomber sous son

instrument contondant, tous les cheveux qui me restaient encore, et

auxquels je pouvais tenir quelque peu... C'était apparemment la règle;

elle me parut aussi dure que ridicule, et je m'y conformai comme à

toutes les choses ridicules devant lesquelles le sage est obligé

d'humilier sa raison.

«La barbe de ma tête achevée, on me fit quitter la position horizontale

que j'avais tenue si long-temps, pour reprendre la position verticale

dont j'avais presque oublié l'usage; autrement dit, trois frères

m'aidèrent à me dresser sur mes pieds, en me jetant sur les épaules une

capote de bure grise; l'uniforme de la compagnie dans laquelle je venais

d'être incorporé, sans trop m'en douter.

«Je ne chercherai pas à vous donner ici une idée complète de ce qu'était

ce couvent des _Sacristains_. Les détails dans lesquels je serai forcé

d'entrer en poursuivant mon récit, vous offriront une peinture assez

exacte du lieu et du caractère des gens qui l'habitaient, et qui ne

l'habitent plus, je vous en réponds.

«Un petit vieillard maigrelet qui n'était pas plus brun que jaune, rouge

ou blanc, mais qui aussi n'était pas moins blanc que mulâtre ou orange,

et qui, si l'on peut se hasarder à s'exprimer ainsi, avait le teint

multicolore et la physionomie multiforme, me fit entendre les mots

suivans la nuit même de mon introduction: C'est au réfectoire, mon

frère, que vous avez besoin de vous remonter l'estomac et le moral; car

vous devez avoir faim, après le jeûne expiatoire que l'on vous a fait si

cruellement subir; nul ici ne se pique d'une homicide abstinence, et

notre orgueil monastique ne va pas jusqu'à vouloir s'élever au-dessus

des humaines infirmités de notre chétive espèce. Ce que Dieu nous donne

dans sa bonté, nous l'acceptons avec humilité et appétit dans notre

reconnaissance. Mangez et buvez tant que vous pourrez; user innocemment

de tout, c'est faire une oeuvre méritoire: l'abus seul est un péché pour

nous, et l'excès une impiété.

«J'entrai sur les pas de ce vieillot gris; c'était notre supérieur. Dans

le réfectoire du couvent que l'on aurait pu prendre, au premier aspect,

pour une salle de cabaret, ou un salon de guinguette, douze ou quinze

frères à moitié ivres me reçurent en restant assis pour plus de sûreté,

le verre à la main, et en me conviant à m'emboissonner _Illico_ comme

eux. Je crus prudent, malgré la politesse de la proposition, de demander

quelque chose à manger avant de commencer à boire avec incontinence. On

me donna à grignoter les restes encore assez charnus d'un mouton tout

entier, quoique ce jour là fût un vendredi et que minuit ne fût pas

encore sonné. Je bus ensuite, tant qu'on sembla désirer que je busse, et

pour répondre de mon mieux à l'amabilité de l'accueil que je venais de

recevoir, je chantai à plusieurs reprises et à la parfaite édification

des convives, deux ou trois chansons mystico-lubriques, qu'ils n'avaient

jamais entendues et qui parurent réjouir fort leur impudicité. Le

lendemain de cette débauche claustrale qui se prolongea probablement

assez avant dans la nuit, je me réveillai couché sur un bon lit, sans

pouvoir bien me rappeler ce que j'avais fait la veille et sans trop

savoir par quel mystère je m'étais trouvé aussi bien niché à mon insçu.

«Une pensée fort sensée, selon moi, remonta alors de mon estomac refait,

à mon cerveau rafraîchi par le sommeil. José, me dis-je, en procédant

aux soins de ma modeste toilette, vous vous trouvez ici, selon toute

apparence, avec de grands bandits, plutôt qu'avec de bons et de sincères

religieux. Au séminaire, vous ne vous donniez, pas plus que les autres,

la peine d'être hypocrite, et vous avez été chassé ignominieusement du

séminaire par des cafards qui valaient encore moins que vous. Ici, vous

seriez un sot de ne pas profiter des leçons de l'expérience que vous

avez acquise, et que vous avez payée si cher dans votre jeunesse.

Conduisez-vous sournoisement, et le destin bénira vos efforts et votre

hypocrisie. Comme ils sont tous ouvertement dissolus et grossiers, ces

frères, à en juger par ce que vous avez déjà pu voir, il vous faudra ne

vous montrer qu'humble dans votre maintien et cauteleux avec l'occasion.

_Taurus dissimulabat Jovem_, dit un ancien précepte payen. Soyez donc

cafard tant que vous pourrez l'être, sous votre commode enveloppe,

puisque vos collègues se montrent si franchement scandaleux et pervers à

tous les yeux; et soyez cafard afin qu'en vous voyant bénin et tartufe,

chacun puisse dire de près et répéter au loin: il n'y a qu'un saint

homme parmi tous ces pieux débauchés, et ce saint homme, c'est celui qui

se montre le plus humilié des vices de ses indignes acolytes.

«Mes petites batteries, ainsi dressées sur les hauteurs culminantes de

mon imaginative, je ne songeai plus qu'à battre en brèche la réputation

déjà fort entamée de mes licencieux complices. Je dissimulais le jour

avec mes pratiques de l'extérieur, et la nuit je me dédommageais avec

mes confrères de la contrainte que je m'étais imposée pendant le jour,

pour tromper plus sûrement la crédulité des ignares. Le bruit de mon

affaire avec Christophe, au cap Haïtien, m'avait déjà mis en vogue dans

le pays, comme un objet de curiosité ou de pitié, et la pitié sert

toujours admirablement bien la piété. Les nègres des Cayes et de la baie

des Flamands, ne me connaissaient plus que sous le nom de

Frère-l'enterré, qu'ils m'avaient eux-mêmes donné en riant un peu de moi

et en me plaignant beaucoup de l'injustice du roi. Mais quand il y avait

un moribond à expédier, un innocent à nettoyer du péché originel dans la

sainte eau du baptême, un pénitent à confesser, ou de nouveaux époux à

bénir, c'était toujours à leur Frère-l'enterré que les fidèles avaient

recours pour se pourvoir des sacremens divers, dont ils croyaient avoir

besoin, pour mourir, naître, se purifier ou s'enfoncer dans le saint

bourbier du mariage.

Somme toute, la clientelle des saint-frères n'était ni mauvaise ni

difficile à exploiter, et ils l'exploitaient assez agréablement et assez

fructueusement pour eux, avec les moyens d'application qu'ils s'étaient

créés. Notre supérieur avait su persuader aux fidèles des environs, par

exemple, que les sacremens qu'ils avaient eu la simplicité de recevoir

avec componction jusqu'à l'établissement du couvent, n'étaient que des

consécrations de contrebande, de sacrilèges momeries, et comme telles,

sujettes à révision complète.

«La réputation, ou tout au moins la notoriété qui m'avait suivi dans la

contrée, et que je ne tardai pas à étendre au-delà des limites de la

communauté, devint, grâce à mon astucieuse habileté, une grande cause de

prospérité pour la boutique des joyeux anachorètes, et aussi, par la

suite, un grand sujet de tribulations pour moi. Notre digne supérieur,

effrayé de l'immensité de ma renommée, se sentit jaloux, le malheureux,

des succès qu'il ne s'était donné ni la peine de rechercher encore, ni

le mérite d'obtenir. Il se croyait plus puissant que moi, si humble et

si faible auprès de lui; mais je me savais plus dissimulé et plus fin

que toute la maison; l'avantage de cette lutte souterraine devait donc

naturellement demeurer de mon côté.

«Les paresseux qui ne veulent pas prendre le souci de devenir

hypocrites, calomnient l'hypocrisie pour se faire une vertu de leur

nonchalance et de leur commode laisser-aller. Mais si l'on savait tout

ce qu'il faut de tact et de travail, pour mener à fin un bon projet de

dissimulation, on verrait, à la confusion de l'humaine vertu, qu'il y a

cent fois plus de mérite à être un hypocrite ordinaire, qu'un brave

homme tout franc et un imbécile indiscret, toujours disposé à dire ce

qu'il pense, faute de savoir cacher tout ce qu'il aurait intérêt à faire

sans bruit et sans éclat. Ce n'est pas ce qu'on fait, mais bien ce qu'on

dit, qui nous compromet toujours, et voilà ce qu'ignorent tous ceux qui

calomnient le plus l'hypocrisie et les hypocrites.

«Le supérieur, cependant, malgré la haine cordiale que je lui inspirais,

eut assez d'esprit pour entretenir en secret la petite jalousie qu'il

nourrissait avec amour contre moi. Il voulait ne la faire éclater qu'à

point. Ce sont là de ces fruits qu'il faut laisser mûrir pour les manger

avec délices et profit: il savait cela, tout aussi bien que moi, le

vieux misérable.

«Comme tous nos excellens frères faisaient à la fois et avec un égal

succès, la médecine et l'amour, la chasse et la ribotte, la pêche et

leurs devoirs de piété, il ne leur restait que bien peu de loisirs à ces

pauvres gens, pour vaquer aux affaires intérieures du couvent des

_Sacristains_ ou plutôt des _sacrés-chiens_, ainsi qu'ils s'appelaient

entr'eux, le soir, en vidant bouteille loin des médisans et des

importuns.

«Notre chef spirituel, dont la paresse était encore plus grande que la

défiance, me dit un jour, avec un air bonasse que je pris pour ce qu'il

valait en monnaie courante: _Frère-l'enterré_, vous êtes un brave et

solide religieux, et tous nos frères vous reconnaissent pour tel. Votre

zèle, en attendant la récompense qui lui est réservée là-haut, et dont

il ne m'appartient pas de disposer, mérite, en attendant mieux, d'être

rémunéré ici-bas. Voyons un peu, quelle place convoiteriez-vous bien

dans la communauté, si la convoitise nous était permise, à nous autres

gens du Seigneur et milice disciplinée de la Foi?--Mais, révérend père,

répondis-je avec cafarderie à la proposition emmiellée du vieux renard,

il me semble que nos finances sont depuis long-temps dans un délabrement

à peu près irréparable.--Pas tant irréparable, peut-être, que vous le

pensez, reprit le vieil escargot: nous avons là quelques bonnes petites

épargnes que le temps peut avoir un peu moisies, mais qui, cependant, ne

sont encore ni tout-à-fait pourries, ni tout-à-fait rongées. C'est, je

le vois, la place de trésorier que vous voudriez occuper, n'est-ce pas?

Je vous suppose, en effet, probe, économe et calculateur... oui, j'y

pense à présent que vous y avez pensé vous-même... Faites-moi la grâce

de me suivre; je veux vous installer de suite dans les fonctions que

votre vocation sainte vous a fait choisir entre toutes les autres

fonctions utiles à la communauté.

«A la lueur d'une lampe, nous nous enfonçâmes à quatre pattes, le père

et moi, dans un trou pratiqué au niveau des basses fondations de

l'édifice. Ce trou contenait deux barils. Le père m'invita à les tâter,

et en les frappant du dos de la main, je devinai au son mat qu'ils

rendirent, que chacun d'eux devait contenir quelque chose de compact et

de lourd. C'est de l'argent qu'il y a dans l'un, et c'est de la poudre

que renferme l'autre, me dit le vieillard. Vous voyez là le trésor de la

compagnie et les munitions de guerre de la place.--Je pénètre aisément,

lui répondis-je, le motif qui a pu vous engager à cacher votre or à la

cupidité des puissans et à la calomnie des infidèles. Mais pourquoi

enterrer ainsi votre poudre, et à quel usage destinez-vous ce dernier

approvisionnement?--Je cache notre poudre, reprit-il, parce que nos

frères aiment la chasse qui les nourrit, et que le gouvernement nous

interdit, en notre qualité de religieux, d'avoir chez nous des munitions

de guerre qui pourraient nous servir à défendre humainement notre

propriété. L'autorité séculière, qui nous permet de tondre un peu les

moutons de notre bercail, ne nous permettrait pas aussi facilement de

posséder de la poudre avec laquelle pourtant, nous ne tirons que des

pluviers et des ramiers.--Oui, j'entends, répliquai-je en prenant à

dessein un air fin et épigrammatique, il est toujours plus permis de

tondre de stupides moutons que de plumer le gibier qui _vole_...

J'entends dire, _aves altivolantes_.--Vous y êtes, me répondit le très

révérend, qui crut bonnement que ma repartie maligne ne lui donnait que

tout justement la mesure extrême de mon esprit et de ma pénétration.

«Je m'installai le plus immédiatement et le plus largement que je pus

dans l'étendue de mes nouvelles attributions. Mes fonctions m'imposaient

la tâche assez rebutante de prélever le dixième de l'argent avec lequel

chacun de mes collègues rentrait le soir au logis; et comme les fripons

ne rapportaient à la bourse commune que la monnaie qu'ils n'avaient pas

trouvé à gaspiller complètement dans la journée, cette sorte de

perception de la dîme _sacré-chiennale_ aurait produit fort peu de chose

dans mes mains administratives, sans la sollicitude particulière que

mettait notre supérieur à engraisser le trésor dont il m'avait confié la

surveillance, et qu'il s'était accoutumé à regarder comme sa propriété

licite et inaliénable.

«Lorsqu'on a besoin de tromper, on observe assez volontiers tout ce qui

se passe autour de soi. La ruse et la fourberie ont dû produire de

grands philosophes et de bien profonds moralistes. J'avais cru remarquer

que notre très révérend portait une excessive affection au plus jeune et

au plus intéressant des frères de notre masculine congrégation.

L'aimable adolescent, de son côté, m'avait semblé ne répondre qu'avec

une répugnance prononcée à l'intempérant attachement du bon père. Je

cherchai à me lier avec le petit mulâtre, car c'en était un, je le

croyais, du moins, et rien ne devait m'être plus facile que de devenir

l'ami d'un jeune homme qui paraissait détester autant que moi notre

révérend. La haine que nous portions à celui-ci devait être entre nous

un point de contact sur lequel il nous serait aisé d'établir tous deux

notre amitié. En peu de jours, je parvins à capter toute la naïve

bienveillance du frérot, et à recevoir tous ses aveux, excepté celui

qu'il ne devait me faire que quand il ne pourrait plus rester maître de

son secret.

«Un certain soir, le candide novice me prit à l'écart pour me tenir à

peu près ce mystérieux langage:

--_Frère-l'enterré_, vous ne savez pas peut-être une chose?

--Hélas non, mon très cher petit frère, je ne sais pas probablement

votre chose, car elle se trouve sans doute dans le nombre infini de

toutes les choses qu'ignore mon insuffisance.

--Cette chose que je veux vous dire, c'est que nos bons frères ont une

furieuse démangeaison, allez, de se débarrasser de vous!

--De moi? Comment donc, et pourquoi?

--Parce qu'ils disent, comme ça, que vous leur faites commettre chaque

jour le péché de l'envie, en les induisant en tentation, et que, quand

une fois ils vous auront empoisonné et envoyé au ciel, vous n'exciterez

plus en eux ni convoitise coupable, ni jalousie criminelle.

--Beau moyen de ne pas tomber en péché mortel, que d'assassiner l'homme

dont la vertu nous porte ombrage! Mais ce sont donc des monstres, mon

frère, que ces chrétiens là?

--Oh! ce n'est pas, à ce qu'ils répètent, parce qu'ils croient à votre

vertu; bien loin de là! mais c'est qu'ils disent que vous êtes plus

cafard qu'eux, et que votre capucinerie leur fait du tort dans l'esprit

de la pratique.

--Et notre vénérable supérieur, que pense-t-il de toutes ces

abominations?

--Il pense fort peu à vous, je crois, depuis quelque temps; mais il

pourrait bien penser à décamper quelque beau jour avec la pelotte qu'il

a fourrée dans le trou de la trésorerie.

--Infâme et cupide vieillard! cloaque vivant d'impureté et d'avarice

dont l'air que nous respirons ici est infecté!... Et ne pourrions-nous

pas, et ne devons-nous pas même, frère Frapouillet, dans l'intérêt de la

religion, et pour le salut de notre âme, prévenir un forfait aussi

épouvantable?

--C'est là justement, _Frère-l'enterré_, ce que je venais vous proposer.

--Et de quelle manière pourrait-on bien s'y prendre encore, pour

atteindre avec certitude et sécurité, un but si désirable pour la

religion d'abord, pour moi ensuite, et pour vous peut-être aussi?

--De quelle manière, dites-vous? tenez; voici le petit plan que j'ai

formé, en réfléchissant tout seul, bien entendu, et selon ma façon de

voir, à l'affaire que je viens de vous confier.

«Je prêtai avec délices le tuyau auditif de mon oreille droite, aux

paroles de miel du jeune et intelligent Frapouillet, qui me dit:

--Chaque après-midi, vers la tombée du jour, vous avez remarqué comme

moi, sans aucun doute, le petit sloop d'habitation, qui vient s'attacher

pour toute la nuit au rivage près duquel est situé le couvent? Les

nègres de ce bateau s'endorment comme des tortues dès que le soleil se

couche et que la fatigue de leur travail les accable. C'est alors aussi

que nos frères reprennent dans la grande salle, ou le réfectoire, la vie

d'enfer qu'ils ne quittent que le matin pour aller chercher à faire des

dupes aux environs. Vous avez été marin, à ce qu'on assure; l'argent est

là et nous aussi. Le bateau d'habitation dont nous pouvons nous emparer,

ne se trouve qu'à dix pas du magot que nous avons sous la main. La somme

est lourde et la mer est grande. Si nous mettions la somme à bord du

bateau, le bateau entre le ciel et la mer, et nous dans le bateau? hein!

que pensez-vous de mon petit plan?

--Tu n'es pas un enfant, Frapouillet; non, tu n'es pas un enfant, tu es

un ange, m'écriai-je, en embrassant l'espiègle presque à l'étouffer dans

les contractions nerveuses de mon enthousiasme... Je n'ai plus qu'un mot

à te dire, je n'ai plus même que la force nécessaire pour te dire ce

mot, tant ta céleste intelligence a merveilleusement prévu et deviné

toutes choses. Tiens-toi prêt à ouvrir la main et à lever le pied.

Pendant que tu verseras des flots de vin et de rhum dans l'auge de ces

pourceaux encapuchonnés, je ferai passer, moi, le contenu du baril

d'argent dans la barque des nègres endormis, et en ne laissant à nos

indignes frères que la poudre de l'autre baril; la poudre, entends-tu

bien Frapouillet, la poudre au-dessus de laquelle ils boivent, chantent

et font peut-être l'amour en boucs immondes, ces sangliers de

concupiscence! Le ciel t'a inspiré, par don de seconde grâce, une idée

au-dessus de ton âge, au-dessus de mes plus lucides conceptions même,

une idée que j'avais flairée avant toi, mais que toi seul as fécondée du

souffle créateur de ton imagination, une idée enfin que, Dieu aidant,

nous devons conduire à une fin miraculeuse, à une fin digne, en un mot,

de la sainte mission que le ciel nous envoie. Si tout réussit par toi et

selon nos voeux, je n'ai pas besoin de te promettre une part égale à la

mienne dans la couronne que la Providence tient en suspens sur nos

têtes. Mais si tu pouvais avoir conçu la perfide pensée de me trahir

sous la forme angélique que tu as empruntée aux chérubins pour te

manifester à moi...

--Taisez-vous, s'écria vivement le pudique adolescent en rougissant de

mes soupçons: ce mot fait trop mal... _A minuit_! je n'ai que cela à

vous dire, et vous verrez qui je suis... Cela dit, le séraphin s'envola.

«On chanta, on but comme à l'ordinaire, on luxuria peut-être avant

minuit dans la grande salle du couvent; je crois même que, ce soir là,

l'ivresse infernale des sacristains sembla avoir acquis encore un degré

nouveau d'énergie, de dévergondage et d'impudicité; car il paraîtrait

quelquefois que le pressentiment instinctif d'une fin prochaine porte

dans certaines organisations, une exaltation semblable à ces lueurs

soudaines dont scintillent les flambeaux et les torches funèbres au

moment de s'éteindre pour toujours sur le cercueil d'un mort. Jamais les

voûtes lugubres de l'antique édifice espagnol n'avaient encore retenti,

dans le sein des nuits, de tant de propos obscènes, de plus de jurons

blasphématoires et de chants sacrilèges. L'instant ne saurait être mieux

choisi, me dis-je, pour l'exécution de mon dessein, et c'est sans doute

la Providence qui me l'envoie, cet instant de délire, pour me raffermir

dans la résolution de punir tant d'impudicité, et pour justifier à mes

propres yeux la rigueur du châtiment que je leur réserve; et en me

livrant à cette réflexion consolante, je transportai sac à sac, poche à

poche sur le bord du rivage et près du sloop caboteur qui allait

recevoir _Cæsar et fortuna sua_, tout l'or et l'argent du baril que je

travaillais à démunir du métal précieux qu'il renfermait.

«Dans une de mes allées et venues, un petit homme, dont je ne reconnus

les traits qu'à la lueur de la chandelle que j'avais allumée dans le

trou du trésor, vint me demander fort imprudemment et d'une voix très

émue: Eh que faites-vous donc ainsi, _Frère-l'enterré_?... C'était notre

supérieur.

«Le vieillard, par malheur pour lui, était faible et peu volumineux: par

bonheur pour moi, je me trouvais relativement plus fort que lui par ma

corpulence et ma position. La question inattendue de l'indiscret m'avait

embarrassé. Je cherchai pendant deux ou trois bonnes secondes une

réponse convenable. La réponse ne venant pas au bout de ce court moment

de recueillement, je pris le parti de saisir notre vénérable

questionneur par le milieu du corps, et de le loger dans le baril déjà

vide des espèces que j'en avais retirées. Le fond du baril se referma

sur la tête du révérend, ainsi arrimé, les genoux à la hauteur du

menton. La chandelle qui jusques là avait servi à éclairer ma nocturne

expédition, se trouvait aux trois quarts consumée: je posai le bout qui

me restait, au centre du baril de poudre auquel je n'avais pas touché,

et je dis alors au vieux curieux: _Toi et ce bout de chandelle vous vous

éteindrez au même instant!_ et sur ce, _Frère-l'enterré_ souhaite bien

le bonsoir au _Père l'embarillé_!

«La besogne ainsi terminée, je remonte rapidement malgré l'obscurité

profonde, les degrés du souterrain. Rendu à la porte de la grande salle,

j'appelle avec mon calme ordinaire le petit frère Frapouillet qui, tout

essoufflé, accourt à moi et qui me suit pas à pas avec zèle, mystère et

ponctualité. Pour la dernière fois, nous nous fourons dans le trou du

trésor, et là, du pied du baril de poudre, je vous sème une large

traînée de graine combustible, qui va s'étendre du centre de la

trésorerie du couvent, au bord du sloop sur lequel nous allons nous

embarquer. J'étais bien aise d'indiquer de la sorte, et en caractères de

feu, la trace de ma fuite victorieuse. Les sacs d'or et d'argent déposés

provisoirement sur le rivage sont placés avec ordre à bord du caboteur.

Les nègres que nous croyions trouver harassés de fatigue et endormis

paisiblement sur le pont de leur bateau, sont par bonheur absens.

Maîtres absolus de la barque, Frapouillet et moi, nous sautons sur les

amarres qui la retiennent encore fixée sur la houle du rivage. En un

clin-d'oeil ces amarres sont coupées ou larguées.--La brise est douce et

fraîche: elle souffle de terre, et j'en profite pour nous laisser

dériver au large. Mais avant de quitter ce sol maudit que souillait la

présence de mes cruels confrères en cagotterie, j'avais eu soin de

jeter, sur la traînée de poudre qui devait les faire sauter en l'air, un

morceau d'amadou allumé au moyen d'un briquet dont j'avais eu la

prévoyance de me pourvoir... L'étincelle avait enflammé le ruban

incendiaire au bout duquel devaient sauter dans les airs tranquilles,

les fondemens détestés du couvent... Ma vengeance était commencée, et en

moins d'une demi-minute, elle devait être assouvie. Espoir ravissant,

situation enivrante pour qui sait savourer le plaisir divin de se venger

avec certitude et sécurité!

«Mais ce serpenteau de feu sur l'effet duquel j'avais trop promptement

compté, ne réalisa pas au gré de mon impatience les espérances que

j'avais placées dans son infaillible efficacité! Aucune explosion ne

vint encore révéler à mon oreille avide et attentive la destruction

spontanée du couvent et l'ascension aérienne de mes très chers frères.

Leurs chants impies seuls arrivaient encore à nous portés par le souffle

harmonieux des vents jusqu'aux derniers échos de la baie que quittait

notre heureux sloop... Ce ne fut qu'une demi-heure après notre départ

qu'une détonnation effroyable vint nous annoncer enfin l'événement que

nous n'osions plus attendre... Mes oreilles, pendant long-temps, furent

étourdies délicieusement par ce bruit d'enfer, par ce tintamarre

volcanique. Mes yeux pleurant de joie restèrent éblouis quelques minutes

de la lueur de ce rapide incendie plus vif que l'éclair et plus prompt

même que la foudre étincelante! Mon précieux bout de chandelle venait de

faire des siennes: mes frères, lancés au haut des airs par l'explosion

du baril de poudre, devaient être retombés en lambeaux sur les ruines

fumantes du monastère anéanti... Je triomphais; j'étais aux nues, et mes

ennemis n'étaient plus que des parcelles de cendres infectes.

C'est ainsi qu'en partant, je leur fis mes adieux!

«Un bonheur ou un malheur va rarement sans l'autre, car la fortune,

comme dit un grand philosophe, tourne toute du côté de ceux qu'elle

favorise. Ce jeune frère Frapouillet, qui avait si ingénuement secondé

mes projets et partagé les périls de mon audacieuse tentative, se trouva

être une fille, et la pauvre enfant attendait, pour me faire cette

dernière et douce confidence, que nous fussions assez loin de nos

persécuteurs pour n'avoir plus à redouter leur méchanceté. Au lieu de

n'avoir qu'un compagnon d'évasion à bord de mon sloop, ce fut une

compagne que le ciel m'envoya. Mais la manière dont le faux Frapouillet

s'y prit pour m'avouer son sexe, mérite d'occuper une petite place dans

le récit de mon heureuse évasion.

«Frère-l'enterré, me dit l'adolescent dans le spasme d'exaltation où

venait de me jeter l'explosion du monastère, j'ai à vous faire un aveu

que je vous dois et que je vous réservais pour le jour où tous deux nous

nous verrions maîtres de nous!

--Un aveu? lui répondis-je; parle, cher ange, car il ne peut sortir que

des paroles d'or de ta bouche inspirée.

--Vous savez bien, reprit Frapouillet, cette petite mulâtresse qui, le

jour où vous deviez être inhumé au Cap, vous conseilla de demander à

être enterré aux _Sacristains_.

--Si je me rappelle cette bonne et céleste fille, me dis-tu? mais il

faudrait être un monstre pour l'avoir oubliée.

--Cependant, vous avez oublié ses traits, son visage, sa voix...

--Oui, peut-être, en effet, je l'ai si peu vue! mais son action, jamais;

et si quelque jour je pouvais jouir du bonheur ineffable de retrouver

cette libératrice bien aimée...

--Vous la retrouverez, vous l'avez retrouvée: elle est devant vous...

--Devant moi! N'est-ce point un songe!...

--Un songe, non; car c'est moi, et je suis bien, j'ose l'espérer pour

vous, une réalité...

--Ah! que la Providence en laquelle je crois maintenant, soit donc

encore une fois bénie...; je n'espérais pas tant de son inépuisable

bonté!...

«L'aimable fille me raconta comment, pour aller faire de temps à autre

au Cap, où elle était née, les affaires mystérieuses du supérieur qui

l'avait subornée, elle était obligée de reprendre dans cette ville, les

habits de son sexe, et comment aussi en rentrant au couvent, elle était

forcée de se vêtir en homme, pour tromper la défiance des frères au

milieu desquels elle vivait près de son indigne séducteur. Poussée par

la curiosité à se rendre avec la foule dans l'église du Cap, le jour où

l'on y célébrait mes obsèques, elle avait pris pitié de moi, et au

moment où l'Évêque métropolitain me demandait au nom du roi où je

désirais être enterré, elle m'avait soufflé à l'oreille le mot qui seul

pouvait m'épargner un enterrement réel. Cette révélation expliquait mon

histoire et la sienne, et le motif qui ensuite avait engagé

l'intéressante mulâtresse à s'attacher plutôt à moi qu'elle avait sauvé,

qu'au vieillard infâme qui l'avait trompée. Je jurai reconnaissance

éternelle à la petite et sensible Martina, et elle me promit de toujours

m'aimer comme le premier jour où j'avais eu le bonheur de lui plaire et

d'être sauvé par elle.

«Ce n'était-là, jusqu'à ce moment, qu'une affaire de sentiment entre la

petite et moi. Mais l'affaire principale, à bord de notre sloop, était

de nous rendre quelque part où notre argent et nous-mêmes pussions être

en sûreté. Seul pour manoeuvrer la barque qui nous portait tous deux au

gré de la brise et de la lame, notre position n'était pas tellement

belle encore qu'elle ne dût nous inspirer quelque inquiétude pour

l'avenir qui s'ouvrait devant nous sur les mers qui nous restaient à

franchir... Un jour, deux jours se passèrent sans que nous pussions

faire autre chose que de laisser le vent pousser, et la lame ballotter

notre barque comme il leur plaisait. Je tenais la barre du gouvernail

aussi long-temps qu'il m'était possible de la tenir, et Martina avait

soin de m'apporter à l'heure des repas le peu de farine de manioc, que

les nègres avaient laissé à bord et qu'elle partageait avec une

parcimonie de femme de ménage entre elle et moi. Les ondées de pluie que

nous recevions dans la nuit abreuvaient et raffraîchissaient nos poumons

desséchés par la chaleur excessive du jour. Cette vie commençait à

devenir assez passablement triste, et les idées que nous nous formions

plus tristes encore que la vie que nous menions. Une rencontre, qui,

selon toutes les apparences, devait nous être fatale, nous sauva, contre

toute espèce de probabilité, de la famine que nous avions à redouter, et

du sort funeste qui, pour nous, aurait fini par succéder à la famine.

«Un soir, qu'accablé de fatigue et de mélancolie, je m'étais endormi

près de la barre du gouvernail, que je n'avais pas quittée de toute la

journée, je me trouvai réveillé en sursaut au bout de trois ou quatre

heures de sommeil par une voix de stentor qui nous criait:

--Oh! de la barque! Il y a-t-il un chien ou un chat à bord?

--Holà! répondis-je aussitôt tout bouleversé et sans avoir vu d'où

pouvait m'être venu la détonation de cette voix terrible.

--Eh bien, si tu es chien, aboie, et si tu es chat, miaule, bougre

d'imbécile! voilà une heure qu'on te hèle, et que tu ne réponds rien!

«C'était encore la même voix creuse et sinistre qui me hurlait ces mots,

et qui m'adressait cette verte semonce.

«Rendu tout-à-fait, par la peur, et par une sorte d'ébranlement nerveux,

à l'usage de mes sens qu'avait engourdis un long et lourd sommeil,

j'examinai alors ce qui avait pu se passer autour de moi pendant la

durée de ma sieste. Une goëlette d'une soixantaine de tonneaux se

trouvait presque le long de mon bord: la voix de taureau, qui m'avait

réveillé, sortait de l'arrière de cette goëlette: une embarcation venait

d'être mise à l'eau d'à bord de mon voisin, pour venir accoster mon

sloop... Ces faits principaux reconnus, j'attendis l'événement.

«J'appris bientôt, en recevant aussi bien que je le pus la visite de

l'officier qui conduisait cette embarcation, que j'avais affaire au

capitaine de la goëlette lui-même, et que cette goëlette était un forban

qui cherchait fortune entre Porto-Rico et St.-Domingue. Avec des

confrères, il est facile de s'entendre. En peu de mots, je racontai

naïvement au capitaine, tout ce qu'il m'était utile de lui apprendre de

mon histoire pour l'intéresser à mon sort, en lui cachant, bien entendu,

les détails relatifs à l'argent que j'avais enlevé et dont j'étais en

possession. Moi, je ne comprends pas autrement la franchise et la

sincérité dont se piquent certaines gens. L'air de vérité et l'empreinte

d'originalité que portait mon récit, parurent faire plaisir au forban.

Tu es un bon sournois, me dit-il, et tu n'as pas grand'chose,

heureusement pour toi, et malheureusement pour nous. Ton intention est

d'aller à St.-Thomas, et il ne te manque pour cela qu'un équipage:

attends, je vais te rendre service en me faisant moi-même plaisir...

J'ai à mon bord cinq à six carognes qui ont perdu la vue, ou peu s'en

faut, en dormant au serein... cela fera ton affaire et la mienne. Tu

mettras en faction un de ces doubles-borgnes sur chacune des manoeuvres

de ton bachot, qui n'est pas lourd à patiner, et tu n'auras plus qu'à

commander pour manier ta barque comme une corvette d'évolution...

L'écumeur de mer, notre confrère, était Français; il paraissait aimer

les braves gens et la plaisanterie. J'acceptai sa proposition et ses six

aveugles: il eut la générosité de me donner en outre, un baril de

biscuit avarié et un bidon d'eau pourrie pour les nourrir et moi aussi,

puis, ma foi, nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde, lui en me

souhaitant bon voyage, et moi en l'envoyant aux cinq cents diables où il

n'aura pas probablement manqué d'aller tôt ou tard.

«Depuis ce moment, mon affaire marcha comme sur des roues de carosse. Ma

demi-douzaine d'aveugles, les plus mauvais gredins du monde sans doute

avant que le ciel leur fît la grâce de les priver de la vue, étaient

avec moi et avec ma douce compagne, des serviteurs d'autant plus soumis,

et d'autant plus sûrs, que je les éreintais de coups sans qu'ils pussent

se regimber, quand ils n'allaient pas à ma fantaisie et au caprice de ma

petite Martina. Ils hâlaient sur les manoeuvres que je leur mettais dans

la main, avec un zèle d'autant moins suspect aussi, que je ne leur

distribuais de vivres que lorsque je croyais avoir lieu d'être satisfait

de leur docilité. Mon aimable Martina me secondait du reste, de son

côté, et selon ses moyens, avec la plus merveilleuse intelligence dans

tous ces petits détails de ménage qui convenaient assez aux habitudes de

son sexe, et surtout à l'abnégation de son dévouement pour moi.

«Enfin, après avoir louvoyé cahin caha, couci couça, pendant plusieurs

jours, entre Santo-Domingo et Porto-Rico et entre cette dernière île et

les îles Vierges, nous finîmes amenant tantôt pour un grain, et

rehissant le moment d'après pour une brise favorable, nous finîmes,

dis-je, par mordre à Saint-Thomas, objet de tous nos voeux et lieu du

rendez-vous amical que nous avions choisi. En posant le pied sur cette

terre si long-temps promise à notre impatience, je pensai d'abord à me

défaire de mon équipage d'aveugles, et à vendre le petit sloop haïtien

qui avait transporté nos destinées errantes, et mon argent volé,

jusqu'en lieu de sûreté. Puis, vous le dirai-je, je songeai à

récompenser dignement le zèle et la tendresse de ma petite Martina, en

me mariant sérieusement avec elle. Mais en réfléchissant avec plus de

maturité philosophique, que d'entraînement matrimonial, aux conséquences

de ce projet d'hyménée, je demeurai convaincu de l'inconvenance qu'il y

aurait pour un homme comme moi, qui ai déjà reçu deux ou trois des

ordres de prêtrise, à contracter publiquement un lien aussi séculier que

le mariage. Je tiens fort peu, comme vous pouvez le penser, à passer

pour un saint. Mais les scrupules, dont l'habit que j'ai porté a pour

ainsi dire imprégné ma conscience, ressemblent un peu à ces feux

inextinguibles que la robe de Déjanire alluma dans un corps plus robuste

que ma pauvre conscience, si toutefois j'en ai une. Je ne crois à

presque rien, mais cependant, je crois beaucoup au scandale, et j'y

crois peut-être parce que je le redoute fort. Je jugeai donc que le

concubinage, quelqu'immoral qu'il puisse être, serait encore plus moral

que le mariage d'un demi-prêtre avec une demi-blanche.

«Je restai garçon, et ma libératrice restera fille tant qu'il lui plaira

de ne pas chercher un autre mari que moi; qu'ai-je besoin, au surplus,

de me créer les embarras d'une famille, pullulante, quand j'ai retrouvé

ici les jouissances de l'amitié avec des amis tels que vous?

«Les profits résultant de ma pointe sur Haïti, ne sont malheureusement

pas lourds: je les crois à peine dignes de vous être offerts, et,

cependant, pour vous prouver ma bonne volonté après n'avoir pas été

assez heureux pour vous rapporter des témoignages palpables d'un grand

succès, je verserai ma petite offrande à la bourse commune. La somme

avec laquelle je suis revenu, s'élève à peine à six mille piastres,

trente mille francs de notre monnaie. C'est là ce qu'on peut appeler le

simple denier de la veuve, et votre générosité bien connue ne dédaignera

pas le pieux hommage du malheur; car vous vous rappellerez que les

humbles dons du coeur ont aussi leur prix, si ce n'est leur éclat, et

qu'ils doivent être acceptés par des coeurs comme les vôtres, beaucoup

moins pour ce qu'ils pèsent que pour ce qu'ils valent.»

Une assez longue agitation succéda dans notre petit auditoire, aux

paroles que venait de nous faire entendre le dernier des trois pirates.

Salvage souriait; moi, je ne savais de quel air regarder Frère José qui

paraissait fort peu se soucier, du reste, de chercher sur nos

physionomies l'impression qu'il pouvait avoir laissée dans nos esprits.

Bastringue, plus visiblement ému que Salvage et moi, des événemens dont

il avait suivi, en palpitant d'anxiété, l'enchaînement pathétique, prit

le premier la parole:

--Sacredieu, dit-il, en laissant tomber sa lourde main sur les épaules

de son collègue, touche-là, l'ancien. C'est à toi à mon avis que doit

revenir le gros lot de nos parts de prises. N'est-ce pas, Salvage?

puisque c'est lui qui a eu le plus de mal et qui a le mieux dégagé ses

escarpins de la crotte, en envoyant en l'air la boutique de ces

racailles de sacristains de la baie des Flamands?

Salvage un peu blessé de la maladroite précipitation que mettait maître

Bastringue à décerner à leur glorieux émule le prix du courage et de

l'habileté, répondit avec plus de modération peut-être, que de

sincérité:

--Je ne dis pas non. José s'est fort bien tiré, à mon avis, du mauvais

pas où il lui avait plu de s'engager. Mais il s'agit maintenant, quelle

que soit l'opinion particulière de chacun, de procéder régulièrement à

la question qui doit nous occuper. Si notre camarade croit avoir

lui-même acquis des droits à la plus forte part de notre butin, je ne

demande pas mieux, pour mon compte, que d'en passer par ce que vous

aurez décidé tous deux.

Notre frère José, qui comprit de suite la position délicate dans

laquelle venait de le placer la proposition embarrassante de Salvage,

reprit sans hésitation, et avec un calme apparent qui décelait toute la

finesse de son caractère et la présence d'esprit qu'il savait porter

dans les choses inattendues:

--Moi, je donne ma voix à Bastringue, sans phrase et sans

arrière-pensée.

_Salvage_. Sans phrase, à la bonne heure, mais pourquoi donner ton avis,

sans expliquer les motifs de ton option?

_Frère José_. Par la raison toute simple qu'en ces sortes de matières,

c'est le sentiment intime des faits, plus encore que la rigoureuse

déduction des argumens, qui doit dicter l'opinion de chacun.

_Salvage_. Eh bien, moi, si j'étais assez imprudent pour donner de suite

mon avis sur une question qui demande à être pesée un peu mûrement,

j'opterais pour que chacun de nous gardât la part qu'il a eu le toupet

de se tailler lui-même, en agissant selon sa volonté et les ressources

qu'il a trouvées dans sa propre habileté pour triompher des événemens.

_Maître Bastringue_. Oui, mais tu ne m'empêcherais pas alors de partager

mes picaillons avec Frère José, que je reconnais envers et contre tous,

pour celui de nous trois qui a gouverné le plus gentiment et le plus

amoureusement sa petite bonne femme de barque.

_Frère José_. Et moi par délicatesse, si je me trouvais à la place de

Frère José, je refuserais tout net et d'aplomb, le cadeau que tu

voudrais me jeter à la figure par générosité ou par pitié. Content de ce

que j'aurais fait, je ne croirais avoir besoin des libéralités ni de

l'indulgence de personne.

_Maître Bastringue_. Oui, oui, j'entends bien; tu ferais le fier parce

que tu te sens un peu molesté. Mais moi, qui, Dieu merci, peux passer

pour aussi fier que qui que ce soit à l'occasion, je refuse mon

consentement à toutes sortes de manigances qui ne seraient pas portées

sur le réglement que j'ai signé de ma personne, au café de la Pointe, le

soir en question, de notre arrangement.

_Salvage_. A toutes sortes de manigances, dis-tu? Que signifie ce mot?

_Maître Bastringue_. Oui, enfin, à toutes sortes de choses qui ne sont

pas à mon idée, et que j'appelle, comme on dit, des manigances. Oh! tu

sais bien ce que je veux dire!

_Salvage_. Mais rappelons-nous donc un peu ce dont nous étions convenus

à la Guadeloupe, et ce que chacun de nous est parvenu à réaliser, en

apportant à la masse commune le plus de profit pour chaque intérêt

engagé. D'abord, moi qui vous parle, j'ai ramené...

_Frère José_. Tous ces détails, mon cher Salvage, seraient au moins

inutiles à la résolution de la difficulté que nous devons nous attacher

à terminer, et ils pourraient même, j'ose le dire, devenir blessans pour

nos amours-propres, qu'un misérable mal-entendu risquerait de mettre mal

à propos en jeu. Personne, sois-en bien convaincu, n'est plus disposé

que moi à rendre justice au courage brillant et à l'ardeur presque

chevaleresque, passe-moi l'épithète, dont tu nous as donné des preuves

incontestables... Mais Bastringue, avec son gros bon sens et la droiture

naturelle de ses idées, a peut-être aussi le droit, permets-moi de te le

faire observer, d'exprimer ce qu'il pense et ce qu'il éprouve...

_Salvage_: Oui! la droiture des idées de son petit Palanquin, tu veux

dire!...

_Maître Bastringue_. Capitaine Salvage, je n'ai pas eu l'intention de

t'offenser, bien loin de là: mais il ne faut pas non plus chercher à

déranger mes boulets de leur parc, car, malgré l'estime que nous avons

les uns pour les autres réciproquement, ça pourrait mal aller, et si

nous étions autre chose que des amis tous les trois...

_Salvage_. Finissons-en avec toute cette filasse de paroles baveuses, et

le plutôt possible, s'il vous plaît. Je vous ai avancé à chacun huit

mille gourdes, n'est-ce pas, quand vous étiez à sec et que j'étais en

fonds. Aujourd'hui, qu'avec ces huit mille gourdes d'avances, vous avez

fait votre affaire, et que vous vous trouvez en position de me payer,

sans vous mettre à la côte, comptez-moi les seize mille gourdes qui me

sont dues, et je vous tiens quittes du reste. C'est, je crois, le

meilleur et le seul moyen de terminer tranquillement une discussion qui

finirait peut-être par m'échauffer un peu trop les oreilles.

_Frère José_. Quittes du reste! le mot est piquant... Mais pourquoi ne

pas chercher à nous arranger à l'amiable, et à aplanir paisiblement la

petite difficulté qui s'est élevée, je ne sais pourquoi, entre nous, et

que nous pouvons si facilement résoudre en appelant à notre secours

l'opinion d'une partie neutre et d'un arbitre désintéressé! Monsieur,

qui, par exemple, nous a entendus tous les trois exposer notre conduite

aujourd'hui, et qui, à la Pointe-à-Pitre, a vu naître notre association,

il y a un an, ne pourrait-il pas nous donner son sentiment sur tout ce

qu'il a vu et sur tout ce qu'il vient d'entendre? A quel juge plus

instruit des faits, et plus compétent dans une matière de cette espèce,

pourrions-nous avoir recours, nous qui nous trouvons placés en dehors et

au-dessus de toute autre juridiction possible?

C'était moi que désignait Frère José, en sollicitant, au beau milieu de

la discussion, le poids de mon opinion personnelle.

--Oui, reprit avec vivacité Salvage, je ne demande pas mieux! Que

monsieur prononce entre nous, et je m'en rapporte entièrement d'avance à

ce qu'il aura décidé.

Et après avoir dit ces mots, le capitaine se mit à se promener à grands

pas dans l'appartement avec l'agitation la plus visible.

--Qui? ce petit jeune homme! s'écria Bastringue: mais comment

voulez-vous qu'il se débrouille de là-dedans? ça n'est pas plus marin

que défunte ma soeur cadette.

_Salvage_. Marin! marin! il s'agit bien de cela entre nous, maintenant.

Et qu'est-ce que ça prouve d'être marin, ou de ne l'être pas? Tu es

marin, toi, n'est-ce pas, et cela, cependant, ne t'empêche pas de

raisonner comme défunte ta soeur cadette, que tu viens nous jeter là

sans rime ni raison, à propos d'une discussion d'intérêt.

_Maître Bastringue_. Voilà encore que tu te fâches, Salvage, quand on te

propose de t'arranger _amicablement_! Allons, voyons, je veux bien en

passer, puisqu'il le faut, par le jugement de ce petit jeune homme que

v'là, là. Mais ça ne m'empêchera pas de dire que monsieur, sans lui

manquer de respect, va parler d'affaires de marine, et qu'il n'y connaît

pas ce qui peut s'appeler un fichtre...

_Salvage_. Voyons, monsieur, parlez. Vous savez de quoi il s'agit entre

nous: veuillez bien nous donner sincèrement votre avis.

Fort embarrassé, et un peu effrayé de la responsabilité juridique que le

choix des deux compétiteurs venait de faire tomber sur moi, je cherchai,

en me rejetant sur mon défaut d'expérience dans une matière aussi

étrangère à mes connaissances, à me délivrer du fardeau de la pénible

mission qui venait de m'être dévolue... Mais l'obstination des plaideurs

finit par triompher si irrésistiblement de la résistance et de la

délicatesse de mes scrupules, qu'il ne me resta plus bientôt d'autre

parti à prendre que de recueillir un instant toutes mes idées pour

prononcer mon jugement arbitral.

«Je voudrais, dis-je d'abord à mes respectables cliens, pouvoir, en

quelques mots convenables, formuler nettement mon sentiment, sans

risquer de blesser vos justes susceptibilités. Mais la tâche que votre

complaisance vient de m'imposer, est difficile. Cependant, pour répondre

de mon mieux à votre confiance, je vous dirai, avec plus de franchise

peut-être que de justesse, ce que je pense sur la manière dont chacun de

vous est parvenu à réaliser ses projets, et sur le genre de mérite qu'il

a, selon moi, déployé dans l'exécution de ses desseins.

--Allons, dites donc vite ce que vous avez à nous dire, me hurla maître

Bastringue, fatigué des circonlocutions auxquelles je me livrais pour

arriver le plus doucement possible à la conclusion de mon affaire, et

pour préparer mon auditoire à accueillir avec calme la reddition de mon

jugement.

«M'y voici, répondis-je sans trop prendre garde à l'interpellation tant

soit peu brutale de l'ex-commandant du _Général-Sucre_.

«Le capitaine Salvage me paraît avoir été le plus audacieux dans le

projet le mieux conçu à mon avis; M. Bastringue le plus heureux et le

moins prévoyant, et M. José le plus malheureux et le plus habile.

--C'est donc à frère José, conséquemment, que vous donnez le pompon? me

demanda aussitôt Bastringue; car qui dit le plus habile, malgré le

guignon, dit le plus méritant, d'après la raison?

--Et pourquoi cela? reprit Salvage en fronçant le sourcil. Laissez donc

monsieur achever; car on n'émet pas une opinion semblable, sans avoir

pesé mûrement les motifs sur lesquels on a cru pouvoir fonder son

jugement.

--Pourquoi cela? répliqua Bastringue. Qui dit le plus malheureux et le

plus habile, ne dit-il pas tout ce qu'il y a à dire de plus fort à

l'avantage d'un homme quelconque?

--Continuez, je vous en prie, ajouta Salvage en s'adressant à moi.

Auquel de nous trois, enfin, croyez-vous que les deux parts de

récompense doivent être adjugées, en votre âme et conscience? parlez

sans crainte et sans hésitation. Personne ici ne sera en droit de vous

en vouloir pour avoir exprimé franchement une opinion que nous avons

tous les trois sollicitée de votre complaisance?

--A vous, selon moi, répondis-je au capitaine, forcé que je me trouvais

d'articuler une conclusion définitive.

--Tu, tu, tur lu tu tu! grommela Bastringue en envoyant mon arrêt au

diable. Ce jugement-là ne vaut pas quatre sous vaillans et j'en

rappelle...

--A qui en appelles-tu, avec ton turlututu? lui demanda Salvage en

posant la main sur un poignard, dont je vis sortir le manche sous le

gilet entr'ouvert du capitaine.

--A quoi j'en rappelle? mais tiens, à ce qui me plaira d'en rappeler

pardié! Oh, il y a long-temps, comme je l'ai annoncé il n'y a encore

qu'un instant, que si nous n'avions pas été des amis comme nous le

sommes, j'aurais bien trouvé un moyen de nous arranger sans tant de

façons, et avec autre chose que des manchettes de dentelle fine sur les

poignets!...

--Et quel moyen aurais-tu trouvé, toi qui trouves si ingénieusement les

expédiens difficiles?

--Quel moyen, que tu demandes?... assez causé comme ça; car je vois bien

que trop parler serait malsain pour l'un de nous dans le moment actuel.

--Ah! oui, je comprends que _la peur_ d'aller trop loin retient

maintenant ta langue d'ordinaire si bien et si joliment affilée?

--La peur d'aller trop loin! Tu crois donc finalement que j'ai peur? Eh

bien! puisque tu veux savoir mon moyen, que je ne voulais pas le dire

tout à l'heure, je te dirai que plus de cent fois, depuis ce soir, j'ai

pensé que si nous n'étions pas trois vrais amis, nous aurions pu nous

donner une brossée pour décider la chose, et nous arranger pour laisser

tout au dernier qui aurait mis les deux autres à bas.

--Beau merle, vertudieu! pour jouer ses parts de prise dans un combat

singulier!

--Aussi beau merle que toi, entends-tu? officier faraud, capitaine sur

papier blanc!

--Mes amis, mes braves amis, s'écria alors José, en s'efforçant avec moi

de se jeter entre les deux adversaires furieux et déjà écumans de rage,

un moment, je vous en prie; voulez-vous terminer par du sang une affaire

qui ne devait que renouer nos liens de confraternité et cimenter de

nouveau notre amitié?

--Votre amitié à vous, reprit Salvage en repoussant violemment José loin

de lui, et en courant du même pas vers Bastringue, tiens, voilà le gage

d'amitié que je veux laisser dans le coeur de ce misérable si digne

d'avoir un compère de ta fabrique pour complice et pour associé.--A nous

deux donc, grosse mateluche, si l'ivrognerie t'a laissé encore assez de

coeur, pour que tu oses me suivre dans un chemin où les cailloux ne te

feront pas de mal aux talons!...

Et en apostrophant ainsi son ancien camarade, Salvage entraînait avec

lui, vers une des fenêtres de l'appartement, maître Bastringue qui nous

répétait, avec l'accent du plus vif saisissement: Vous êtes témoins que

c'est lui qui me cherche dispute et que je ne lui ai rien dit pour le

fâcher contre moi!

La fenêtre contre laquelle étaient déjà rendus les deux champions

fortement accrochés l'un à l'autre, donnait sur un petit jardin élevé en

terrasse contre le derrière de la maison où nous nous trouvions

réunis... Salvage, leste comme un lévrier et ardent comme un tigre,

saute d'un seul bond du rebord de cette croisée dans le petit jardin, où

il parvient à attirer à lui maître Bastringue épouvanté, qui ne cessait

de répéter: Tu le vois bien, c'est toi qui me cherches querelle et qui

le premier m'as traité de capon! Tu le veux, soit; mais je t'avertis que

je ne ferai que me défendre... José et moi, mais moi surtout, nous nous

précipitons sur les pas des deux tigres palpitans qui vont se déchirer

les entrailles. Padilla accourant avec effroi à mes cris, nous suit

désespérée, haletante et plus morte que vive... Tous trois, Padilla,

José et moi, nous nous élançons dans le jardin et entre les deux

combattans qui rugissaient déjà en se portant les coups les plus

furieux. Il était trop tard. Des poignards avaient brillé dans leurs

mains frémissantes: Bastringue, atteint le premier à la gorge, avait été

tomber à trois ou quatre pas sur un tertre de gazon, inondé et suffoqué

des flots de son sang... Salvage blessé au côté droit et se soutenant à

peine, s'était évanoui dans les bras de Padilla, en cherchant autour de

lui un appui pour se soutenir, un ami peut-être pour répondre à ses

derniers regards, et pour recevoir son dernier souffle... Je volai vers

lui, et Padilla roula à mes pieds couverte, fumante du sang de son

malheureux époux, et entraînant avec elle le corps qu'elle avait reçu

sur son sein glacé d'horreur... Bastringue affaibli, essouflé, essuyant

sa blessure profonde sur le tertre où il s'était péniblement assis dans

la position d'un homme ivre, murmurait avec peine ces mots

entrecoupés... Je n'ai fait que me défendre... Il s'est jeté lui-même

sur mon poignard... en voulant me massacrer... tout est fini... pour lui

et pour moi... je lui pardonne ma mort et... Le malheureux se raidit, sa

tête se pencha sur une de ses épaules... Il n'était plus.

Jamais cette scène de carnage ne sortira de ma pensée, et aujourd'hui,

je ne puis me la rappeler sans me sentir le coeur oppressé du poids d'un

aussi terrible souvenir. Il me semble encore voir, tant cet horrible

événement est présent à mon imagination, la pâle figure de Salvage sur

laquelle la mort n'avait pu effacer l'empreinte de la fureur, exprimer

convulsivement la vengeance que le coeur du jeune marin avait exhalée

avec son dernier soupir, et près de ce corps inanimé la tête échevelée

de Padilla, couvrant la plaie saignante qu'avait laissée dans le flanc

du capitaine, le large poignard de Bastringue.

Des voisins, des passans, des curieux attirés dans le jardin par les

cris, par l'odeur du sang, peut-être, arrivèrent au milieu de nous, et

entre nous et les deux cadavres qui étaient étendus à nos pieds. La

foule nous questionnait avec surprise, avec avidité: je répondais avec

égarement à toutes les questions que l'on m'adressait, sans comprendre

ce que l'on me demandait. José, plus maître de lui, racontait à ceux qui

l'interrogeaient, les circonstances effroyables de ce duel, dont les

suites se trouvaient écrites en caractères si visibles et si affreux,

aux yeux de tout ce monde dont nous étions entourés. Un homme, je m'en

souviens, devant lequel la foule s'était ouverte pour lui laisser un

passage, s'avança vers Padilla, et reconnaissant dans les traits de

l'infortunée, l'épouse de Salvage, ordonna qu'elle fût transportée au

palais du gouvernement. Cet homme, à la voix duquel plusieurs assistans

s'étaient empressés d'obéir, prononça en s'arrachant à un aussi horrible

spectacle, ces seuls mots: Malheureux parens! ils ne seront que trop

bien vengés de leur indigne fille! J'appris bientôt, ou je crus du moins

entendre dire autour de moi que c'était le gouverneur de St.-Thomas,

lui-même, qui venait de parler ainsi, et je compris alors et seulement

quel sentiment avait pu lui dicter ces paroles trop cruelles et

peut-être trop vraies. Les corps des deux pirates furent enlevés pour

être déposés sans doute dans le lieu que le gouverneur avait indiqué. Je

cherchai frère José: c'était le seul être à qui je pusse parler au sein

de cette multitude d'étrangers, de ses deux amis et de Padilla. José

avait disparu, et ce ne fut que dans le milieu de la nuit que je parvins

à le trouver chez l'hôtesse de Bastringue, s'occupant d'entrer en

possession de l'héritage de son défunt collègue.

--Et à quoi donc pensez-vous? lui demandai-je en pénétrant tout

essoufflé jusqu'à lui.

--Je pense, me répondit-il un peu étonné de ma question, à rentrer le

plutôt possible dans mes droits.

--Et dans quels droits encore?

--Ceux que la mort de mes deux associés m'a donnés sur ce qui leur

reste.

--Mais le capitaine n'a-t-il pas laissé une épouse?

--Oh! pour cette succession là, je l'abandonne, dans l'impossibilité où

je me trouverais peut-être de m'en dessaisir, et en raison surtout du

danger qu'il y aurait à la convoiter. Mais pour celle-ci, c'est autre

chose.

--Mais croyez-vous que l'hôtesse de votre ami vous laissera enlever

l'argent qu'il lui a confié?

--Sur ce point là, j'ai prévu la difficulté, et les trois quarts de la

besogne sont déjà faits à cet égard. Le besogne toute entière même

n'était pas difficile à faire: cet ivrogne avait pris soin de m'en

épargner, par prévoyance, une assez bonne partie: il a bu en un mois de

séjour la moitié de ce qu'il avait si drôlement gagné.

--Et maintenant, que prétendez-vous faire?

--Je prétends faire maintenant ce qu'il vous importe assez peu de

savoir, et ce qu'il peut me plaire de ne pas vous divulguer, à vous,

monsieur, qui n'avez pas plus droit de me questionner, que je n'ai envie

de vous répondre.

--Ainsi donc, la justice elle-même n'aurait pas, selon vous, le pouvoir

de vous demander compte de votre conduite?

--La justice, monsieur, peut faire ce qu'elle peut, mais elle ne fait

jamais ce qu'on a l'esprit de lui empêcher de faire, et si vous croyez

avoir pour vous la force, qui est la seule justice que je reconnaisse au

monde, de vous opposer à mes desseins, il ne tient qu'à vous d'essayer à

me barrer, à vos risques et périls, le passage de cet escalier qui me

sépare de la rue.

Et en m'adressant ces mots sans emportement et sans nulle émotion

apparente, le doucereux et placide forban passe devant moi les poches

pleines, le visage serein, et la main droite armée d'un long pistolet

d'arçon.

Consterné de tant de froide effronterie, je laissai d'abord le misérable

opérer paisiblement son audacieuse retraite, et ce ne fut qu'au bout de

quelques instans de stupéfaction que, recouvrant l'usage de la

réflexion, je me mis à poursuivre l'héritier de Bastringue avec

l'intention de contrarier du moins le projet d'évasion que, selon toute

probabilité, il devait avoir formé, pour s'assurer la tranquille

possession de l'argent qu'il venait d'enlever. Je retrouvai bientôt,

dans l'obscurité de la nuit, les traces du fugitif, et le fugitif

lui-même en me dirigeant en toute hâte sur le bord de la mer, et je

l'aperçus doublant le pas, pour gagner, malgré la pesanteur du fardeau

dont il était chargé, un petit canot amarré non loin du rivage. Mais

malgré toute la diligence que j'avais pu apporter à lui donner la

chasse, le drôle prévoyant trop bien sans doute l'embarras dans lequel

viendrait le jeter la résistance que je pourrais opposer à son départ,

le drôle, dis-je, sauta avec la légèreté d'un daim ajusté par un

chasseur, du bord de la grève dans la pirogue qui l'attendait pour

l'emporter au large. La pirogue, sur l'avant de laquelle j'accrochai mes

mains sans trop calculer l'inutilité et l'imprudence de ce mouvement,

glissa sur le sable, poussée qu'elle était dans le sens contraire de mes

efforts, par deux coquins de nègres que le prévoyant frère José avait

sans doute mis dans ses intérêts. J'eus beau crier au secours, au

voleur, et je crois bien même à l'assassin, pour appeler à mon aide les

personnes qui pouvaient encore se trouver dans le voisinage: personne ne

répondit à mes cris, ni à mes imprécations, et le canot disparut sur les

flots et dans les ténèbres, en me laissant le corps à moitié dans l'eau,

sur le rivage où j'avais essayé trop vainement à le retenir. Mais en

m'échappant ainsi, l'abominable José voulut encore m'adresser ses adieux

à sa façon; et sans avoir daigné répondre à mes clameurs, le monstre

déchargea sur moi, et presque à bout portant, le pistolet dont il

s'était muni en sortant de la chambre de Bastringue. La bourre de l'arme

meurtrière vint me frapper au visage, mais la balle mal dirigée alla se

loger dans une des planches sur le devant desquelles j'étais placé. Tel

fut le signal de partance du dernier des pirates; et moins d'un

quart-d'heure après l'explosion du coup de feu qui n'avait appelé

personne sur le lieu de cette scène nocturne, une goëlette appareilla de

la rade de Saint-Thomas, en livrant ses voiles à la brise du matin, et

en emportant avec elle, on ne sait où, le vampire qui venait de

s'engraisser de la dépouille de son ami mort.

Le lendemain de cet événement, la police de Saint-Thomas faisait

transporter, par mesure de salubrité publique, dans une des fosses du

cimetière le plus éloigné de la ville, deux corps sous le poids desquels

huit nègres de l'hôpital paraissaient fléchir en marchant péniblement

côte à côte, aux rayons d'un soleil ardent, d'un soleil de fête. Les

deux cercueils grossiers, qui renfermaient étroitement les cadavres,

s'avançaient du même pas au milieu de la foule, de cette foule

qu'attirent toujours les émanations du sang qui vient de couler ou du

sang qui coule encore. Un vieux prêtre catholique attaché par zèle et

par pauvreté, au service de l'hospice des marins, précédait ce double et

sinistre convoi; personne ne suivait les morts dans cette multitude

avide d'émotions, mais avare de sensibilité. La multitude, seulement,

disait: Le plus long des deux coffres est celui du capitaine, le mari de

la petite Espagnole qui vient aussi de mourir; l'autre, le plus large et

le plus court, celui du matelot qui a si bien fait son coup de traite

pour rire, à Porto-Rico. Ils se sont tués pour un mot, les imbéciles,

après avoir si bien fait leurs affaires.--Ah! c'est qu'ils ont voulu,

répondaient les plaisans du parterre de ce lugubre spectacle, épargner à

maître hacheur (le bourreau du pays) l'office qu'ils pouvaient remplir

eux-mêmes.

Bien long-temps, trop long-temps peut-être après la fin tragique de

Salvage et de Bastringue, le hasard, ou plutôt une circonstance que je

regarde comme providentielle, me fit tomber sous les yeux un article de

la _Gazette de Java_, sur lequel mon attention se fixa avec une vivacité

que je ne saurais m'expliquer autrement, qu'en rapportant aux desseins

cachés du ciel la curiosité que m'inspira la lecture de cet article.

Sans pouvoir d'abord me rendre compte des motifs de l'intérêt que

pouvait réveiller si subitement en moi le récit d'un fait qui devait

m'être complètement indifférent, je dévorai les premières lignes du

journal javanais, en reportant involontairement mes souvenirs sur les

événemens déjà bien vieux dont j'avais été appelé dans d'autres temps à

devenir le témoin à Saint-Thomas. La _Gazette de Java_ parlait de

piraterie, et je me rappelai mes deux pirates morts, et cet infâme frère

José qui leur avait survécu sans avoir encore rencontré la destinée que

tant de fois je lui avais souhaitée, et que la justice du ciel ne lui

avait que trop long-temps épargnée au gré de mes désirs. Je lus, la tête

toute remplie de ces idées et de ces souvenirs, le rapport suivant,

adressé en Hollande, par le commandant du brick de la marine batave, _De

Meermin_. Il suffira à mes lecteurs de parcourir ce rapport pour qu'ils

puissent se peindre l'étonnement et la joie dont je fus saisi à la

nouvelle de l'événement inattendu qu'il retraçait avec les couleurs de

la plus frappante vérité.

Batavia, 31 octobre 1834.

«Ministre,

«Permettez à votre serviteur de vous instruire des détails et des suites

d'un engagement sérieux que j'ai eu dans les premiers jours du mois,

avec une _Florine_ (une flottille) de _bintasses_ appartenant aux

pirates qui parcourent encore de temps à autre les mers dont notre Roi

bien aimé m'a confié la surveillance.

«Informé depuis plusieurs jours que le navire _Maria-Philippina_,

capitaine Cramer, avait été pillé le 17 août de la présente année, par

un pirate de Tiole, en se rendant de Macassar à Balie, je résolus

d'aller croiser dans les parages où cet événement avait eu lieu.

Quelques hommes de l'équipage du bâtiment européen avaient été lâchement

massacrés après un combat acharné, et le désir de venger ces malheureux

sur les forbans qui osaient ainsi attaquer des navires armés, me fit

accélérer mon départ, en me laissant concevoir l'espoir de me mesurer

bientôt avec des misérables, dont l'impunité n'avait que trop long-temps

encouragé l'audace.

«Favorisé, quelques heures après ma sortie, par une bonne brise de vent,

je parvins en peu de temps à me rendre à la hauteur des côtes de

Mangarai, et près d'une petite île inhabitée nommée Pangara Bawang, sous

laquelle les écumeurs de mer, dont le pays est infecté, vont quelquefois

faire de l'eau ou chercher un refuge. Les bâtimens croiseurs, qui

jusqu'ici ont donné le plus vivement la chasse aux forbans de ces

détroits dangereux, étaient assez généralement peints en noir à

l'extérieur; et tout dans leur gréement bien tenu et leur voilure

soigneusement établie, annonçait de loin à l'oeil exercé des pirates,

l'approche redoutable des navires de guerre qu'ils devaient le plus

particulièrement éviter. Aussitôt qu'un croiseur paraissait sur ces

mers, rien n'était plus facile aux pillards toujours intéressés à fuir

son approche, que de le reconnaître au large et de le gagner de vitesse,

avant qu'il ne pût accoster assez la terre pour être à même de s'emparer

de leurs barques légères et rapides. Pour mieux tromper la vigilance des

forbans auxquels je ne souhaitais rien tant que de donner une sévère

leçon, j'avais eu soin de faire peindre le brick de S. M. à la manière

de la plupart des navires du commerce, et de faire observer, dans la

tenue de mon gréement et l'installation de mes voiles, une négligence

qui pût leur faire supposer que mon bâtiment ne devait être qu'un gros

brick marchand naviguant lourdement avec un faible équipage. Ce

stratagème, que j'avais mes raisons pour employer dans la circonstance

où j'allais me trouver, m'a réussi au-delà de toute espérance; et les

événemens dont je vais avoir l'honneur de vous rendre compte, prouveront

à Votre Seigneurie que je n'avais pas trop bien présumé de la petite

ruse au moyen de laquelle je m'étais flatté d'abuser les gens à qui je

me proposai d'avoir affaire.

«Le 25 octobre, me trouvant en dedans d'une des pointes de l'île

Pangara-Bawang, dont j'ai parlé plus haut, je naviguais sous toutes mes

voiles du plus près pour doubler cette pointe. A mesure que la terre que

je longeais nous permettait de découvrir la partie de la mer qu'elle

nous avait cachée jusque là, la surveillance redoublait à notre bord;

car selon mes prévisions, c'était dans les environs de cette île, que

nous devions rencontrer les pirates les plus avides et les plus cruels

de tout l'archipel que nous explorions. Les hommes placés en

sentinelles, et cachés dans les parties les plus hautes de la mâture, ne

tardèrent pas à me signaler l'événement que j'étais venu chercher et que

j'attendais avec tant d'impatience. Au-dessus de la langue de terre que

nous allions doubler, mes vigies venaient d'apercevoir d'abord trois ou

quatre petites _bintasses_ sortant à la rame des groupes d'arbustes

marins qui croissent sur le bord des îles boiseuses et plates dont nous

étions environnés. Ces embarcations, qui servent de nids flottans aux

corsaires de ces lieux, se dirigeaient sur nous avec l'intention bien

évidente de se trouver en face du brick, au moment où il aurait dépassé

le bout de la pointe que les bintasses travaillaient aussi à doubler de

leur côté. Bientôt, en promenant avec plus d'attention et d'anxiété nos

regards sur le nouvel espace que la route du navire ouvrait devant nous,

nous pûmes voir tout à l'aise, qu'une cinquantaine de barques s'élançant

de tous les points des rivages les plus rapprochés, s'étaient mises en

devoir de suivre les premières bintasses qui paraissaient avoir pris

l'initiative et l'honneur de l'attaque.

«C'est en ce moment décisif que je crus devoir ordonner de plonger à la

mer et le long de mon bord, toutes les bailles vides dont nous pouvions

disposer, pour ralentir autant que possible la marche ordinaire du

brick, et faire penser aux pirates qui seraient à même de nous observer

de plus près, qu'avec le peu de sillage que faisait le navire, il

n'était guère probable qu'ils pussent être exposés à avoir un engagement

avec un brick de guerre[5]. Le désordre calculé que j'avais eu la

précaution de faire observer dans la disposition des voiles, complétait

cet ensemble de supercheries, et en nous voyant, à une portée de fusil,

ainsi orientés et naviguant si péniblement, le marin le plus expérimenté

nous aurait plutôt pris pour un gros brick hollandais en avarie, que

pour un des meilleurs bouliniers de la marine de S. M. Une quinzaine

d'hommes, tout au plus, avaient reçu l'ordre de se promener sur le pont

et de montrer leurs têtes au-dessus des bastingages. Le reste de

l'équipage, et ce reste se composait de quatre-vingt-dix matelots de

choix, se tenait à plat-ventre, le sabre et la mèche à la main, le long

de mes pièces chargées de mitraille jusqu'à la gueule, et recouvertes en

dehors d'un bon prélat peint de deux barres jaunes, à la mode des

batteries de nos plus inoffensifs bâtimens marchands.

«Les plus pressées d'entre les soixante ou soixante-dix bintasses nous

approchèrent à demi-portée de canon. Rendues à cette distance

respectueuse, elles s'arrêtèrent un instant, et toutes à la fois. Je

crus alors mon coup manqué; car je supposai d'abord qu'elles nous

avaient reconnus pour ce que nous ne voulions pas paraître et pour ce

que nous étions bien réellement. Mais j'eus bientôt lieu de m'apercevoir

que j'avais fait trop d'honneur à la prévoyance de nos adversaires. Les

chefs de l'escadrille ne s'étaient ainsi tenus en observation que pour

donner le temps aux forces qui les suivaient, de se rallier à eux, pour

pouvoir, plus tard, porter un grand coup avec ensemble et résolution.

«Ce moment attendu à notre bord avec ardeur, mais pourtant avec

sang-froid, ne se fit pas long-temps désirer: les bintasses réunies

enfin en masse serrée, se détachèrent du centre de la flottille, en

formant, sur un espace assez étendu, un cercle régulier au milieu duquel

elles voulaient nous emprisonner, pour nous étreindre ensuite dans leurs

terribles replis. Des cris affreux poussés jusqu'au ciel par tous les

forbans qui montaient les embarcations, donnèrent, en agitant l'air

paisible de la journée, le signal du combat; et en un clin-d'oeil, nous

nous trouvâmes accostés et pressés par une triple ligne de canots qui ne

présentaient plus autour de nous et de tous côtés, qu'une surface sous

laquelle la mer était cachée à un bon demi-quart de lieue du brick.

C'est alors que je commandai _feu partout_ à mes hommes qui

n'attendaient que l'instant de la vengeance et du carnage. Mes

vingt-deux caronades bourrées de mitraille, lancèrent leur triple charge

en éventail; et en quelques secondes, la moitié au moins des bintasses

furent balayées de leurs hommes, qui, debout pour la plupart sur le fond

de leurs barques et dans l'attitude de la menace, se trouvèrent

emportés, criblés de balles, sur les vagues qu'ils allèrent teindre de

leur sang et couvrir de leurs membres hachés. Jamais décharge de navire

de guerre n'a dû faire une plus effroyable boucherie. Ce n'était plus de

l'eau, c'était plutôt du sang qui coulait le long de notre bord. Notre

batterie rechargée précipitamment envoya une autre bordée aussi

meurtrière aux bintasses qui étaient restées à flot après avoir reçu

notre première volée, et le désordre que nous achevâmes de plonger ainsi

au milieu de la flottille foudroyée, devint tel que nous n'eûmes plus

qu'à nous diriger sur les pirates qui cherchaient encore à nous éviter,

pour nous emparer de celles de leurs embarcations qui s'efforçaient,

mais vainement, de se soustraire par la fuite au sort que nous leur

réservions en courant impitoyablement à toutes voiles sur elles.

«Pendant cette chasse que j'appuyais sans relâche aux lambeaux de

l'escadrille que je venais de mettre en pièces, je crus devoir

m'attacher particulièrement à faire main basse sur une espèce de prame

assez grande, qui, pendant l'attaque, m'avait paru être la commandante

des barques à la tête desquelles elle s'était fièrement placée. Malgré

les efforts que firent les écumeurs qui la manoeuvraient, pour échapper

à ma poursuite, la prame, au bout d'une demi-heure de course tout au

plus, tomba sous ma volée, et au moment où j'allais l'aborder en long,

la brise assez forte à laquelle elle avait livré toutes ses voiles, la

fit sombrer à un quart d'encablure sous le vent de mon brick. Grâce à la

promptitude que mit mon équipage à sauter dans nos embarcations, nous

pûmes sauver une vingtaine des principaux forbans qui se trouvaient sur

le pont de la prame chavirée. Le reste se noya avant qu'on pût lui

porter secours.

«La capture que j'ai faite en cette dernière circonstance, mérite toute

l'attention de Votre Seigneurie. Au nombre des naufragés que j'ai réussi

à ramener à Java, on a reconnu le fils ou le petit-fils du grand pirate

arabe Daco Sariboc. Ce jeune homme, que les siens nomment Katarinbong,

était le commandant de la flotte, et c'est à l'autorité qu'il exerçait

sur les brigands de Bima, de Macassar et de Mangarai, que l'on doit

attribuer les actes de férocité qui se sont exercés si souvent et trop

impunément dans ces malheureuses contrées.

«Mais cette capture, quelque importante qu'elle puisse paraître à vos

yeux, n'est pas cependant la plus heureuse que j'aie pu faire dans ma

petite expédition. Le hasard le plus extraordinaire nous a conduits à

notre arrivée à Java, à découvrir parmi les misérables que nous avions

arrachés des flots, un monstre européen, qui, sous le nom de Lamisa,

était parvenu à faire agréer ses services aux naturels de ces pays dont

il avait appris à parler les différens dialectes. L'influence que ce

Lamisa avait acquise sur Katarinbong et ses sujets était devenue si

absolue, que c'était par ses conseils et à son exemple, que les

corsaires des tribus environnantes agissaient en toute occasion. Un

matelot danois du brick de guerre colonial _Niewa_, ayant par hasard

aperçu Lamisa parmi mes prisonniers, l'a dénoncé pour un pirate français

qui, pendant plusieurs années, avait jeté l'effroi et l'épouvante sur

les mers des Antilles où il était connu et redouté de tous les marins

sous le nom de _frère José_. Après avoir opposé les dénégations les plus

formelles aux faits qui pouvaient le mieux prouver sa parfaite identité

avec le _frère José_, ce scélérat a avoué la vérité qu'il ne lui était

plus possible de cacher. Mais comme le châtiment de ses crimes devait

suivre de près le jugement qui allait le condamner au supplice qu'il n'a

que trop mérité, il s'est avisé de se déclarer sujet espagnol, pour

obtenir la faveur de n'être pendu qu'à Manille où il a prétendu qu'il

devait être jugé selon les lois et par des juges de son pays. M. le

Gouverneur, qui a eu la faiblesse de prendre en considération ce

subterfuge employé à toute extrémité par le bandit, a donné ordre à un

paduakang de notre station (sorte de bâtiment de l'Inde) de transporter

l'infâme frère José à Manille pour qu'il fût remis aux autorités de sa

nation, qui sans doute lui feront subir la punition qu'il n'a que trop

long-temps évitée. Il serait impossible de dire les actes de cruauté

dont ce renégat a souillé sa vie, parmi les pirates pour lesquels il

était devenu une espèce de providence infernale. C'est le plus lâche et

le plus féroce des êtres à qui la nature ait pu donner une forme

humaine. Quand il s'est vu découvert et à la veille de porter sa tête

sur le billot du bourreau, il n'est pas de bassesses qu'il n'ait tentées

pour racheter sa détestable vie.

«Il s'est offert à moi pour me guider dans les repaires les plus cachés

des pirates qui avaient placé toute leur confiance en lui. Le dégoût

insurmontable que m'ont inspiré les contorsions de ce reptile affreux,

m'a fait repousser avec horreur ses ignobles propositions.

«Je joins ici la liste des marins qui se sont le plus distingués dans

mon engagement, et le nom des hommes que j'ai eu le malheur de perdre

dans cette journée où tous mes blessés ont succombé par l'effet de

l'usage barbare qu'ont les pirates indiens d'empoisonner leurs armes et

de mâcher les balles dont ils se servent pour charger leurs carabines.

«J'ai l'honneur de saluer Votre Seigneurie et d'être avec les sentimens

du plus profond respect et du plus inaltérable dévouement,

«Le capitaine du brick de S. M. etc.»

A ce rapport textuel du commandant du brick hollandais était jointe par

_post-scriptum_, la note suivante de la _Gazette de Java_.

«Le pirate _José_ transféré à Manille par ordre de son Excellence le

Gouverneur de Batavia, a en vain essayé devant le haut conseil des

Philippines, d'invoquer sa fausse qualité de sujet espagnol; le tribunal

chargé de prononcer le châtiment à infliger à ce grand criminel, l'a

condamné à l'unanimité à être étranglé par l'oeuvre du bourreau. Les

pères de la Mission, près desquels il avait osé réclamer un sursis en

raison du titre de prêtre qu'il disait lui avoir été conféré en France,

ont rejeté avec indignation sa supplique, et se voyant réduit à expier

enfin tous ses attentats, José n'a pas craint de solliciter pour grâce

dernière, la faveur d'être enterré avec le capuchon de moine dont les

religieux de Manille ont l'habitude de revêtir les morts d'une certaine

distinction. L'exécuteur public a fait justice de cette ridicule

prétention, en attachant la corde au cou de l'assassin et en jetant ses

restes à la voirie, pour l'exemple et la terreur des malfaiteurs qui

seraient tentés d'imiter ce monstre, le rebut des forbans et la honte

éternelle de l'espèce humaine.»

Il est donc une justice céleste! m'écriai-je après avoir lu les derniers

mots de cette lugubre histoire. Frère José, chassé, plein de crimes, du

repaire qu'il avait cru trouver aux Antilles, et allant recommencer ses

forfaits au fond des Indes, pour venir, vomi par l'écume des pirates,

rendre entre les mains du bourreau toute une vie de sang et de meurtre,

sur le sol d'une terre chrétienne; ah! voilà le signe le plus éclatant

auquel je puisse reconnaître une Providence rémunératrice... A mes yeux,

c'était d'un éclat de tonnerre que venait d'être frappé le dernier et le

plus odieux des trois pirates; et après ce coup de foudre vengeresse, il

me sembla respirer un air plus pur dans une atmosphère purgée du souffle

d'un si lâche et si exécrable criminel.

Les trois pirates (2/2) · 第 5 / 18 题