Les croisés reçoivent des renforts.
Simon de Montfort, après d’autres attaques qui se sont toujours
terminées à l’avantage des Toulousains, envoie la comtesse et l’évêque
Folquet solliciter l’aide du roi de France. Au printemps, d’importants
renforts lui viennent de Paris.
L’ost tout entière se réjouit, car le comte de Montfort va recevoir
Amauri de Craon, Gillebert des Roches et Aubert de Senlis, avec
compagnie plus belle que je ne le saurais dire.
Les barons de Toulouse sont allés se mettre en armes, nul n’attendant
l’autre pour s’équiper; puis ils allèrent garnir lices et fossés, tandis
que sergents et archers sont sortis par les jardins. Et quand l’ost
parut, elle fit trembler la plaine, la place et la terre. Alors vous
auriez vu resplendir nombre de hauberts, luire quantité d’écus
admirables et de heaumes, flotter maintes belles enseignes et maints
pennons. Il n’y en a pas un qui ne regarde la ville, et ils se disent
entre eux: «Par ma foi, je peux bien avouer qu’ils ne me font point
l’effet de vouloir fuir!...»
Le comte de Montfort fit donner l’ordre à ceux de l’ost de venir tous
entendre sa proclamation. Le comte était beau et sage, fort habile à
ranimer les courages; ayant délacé son heaume, il se mit à parler:
«Seigneurs vous êtes venus pour servir l’Eglise, pour prendre la ville,
et pour m’aider à vaincre. Vous devez attaquer de manière à établir un
autre siège au bas de la ville pour mieux les tenir, de façon que ceux
de dedans ne puissent nous assaillir d’aucun côté. Ensuite nous les
ferons jeûner et languir, et si je peux soumettre Toulouse et ses
barons, les richesses et la terre seront à vous, au partage, car je ne
veux rien garder de ce qui est là-bas, mais seulement détruire la ville
et en exterminer les barons.»
Tous les barons l’écoutent et se mettent à murmurer. Quand il a fini de
parler, Amauri de Craon lui répond: «Par Dieu, beau sire comte, on doit
vous savoir bon gré de vouloir si tôt nous mettre à l’honneur; mais
auparavant nous voulons vous demander autre chose: c’est de ne point
risquer de nous tromper et de nous honnir, car celui qui a trop de hâte
se repent trop tard! Nous tous et nos chevaux nous sommes fatigués du
voyage; aussi ne pourrions-nous fournir un nouvel effort: un homme
affaibli ne sait où donner de la tête. Mais, du moment que vous nous
témoignez tant d’amour, et que vous prenez un tel souci de nous honorer,
cédez-nous la ville que vous avez fait fortifier: nous pourrons nous y
reposer, y manger et y dormir, sans que les barons de Toulouse puissent
nous en faire sortir. Vous au contraire, qui connaissez la ville, ses
entrées et ses issues, occupez les postes où vous voulez nous envoyer.
Par sainte Marie, j’entends raconter et dire que les barons de Toulouse
ne se laissent pas facilement honnir, que, si on les provoque, ils
savent bien combattre et frapper dur. Aussi vous prions-nous, beau sire,
de nous laisser reprendre nos esprits; puis, vous et nous, nous irons
ensemble les attaquer, et nous les recevrons si bien que nous emplirons
de leurs corps les lices et les fossés. Si nous réussissons à nous
emparer de la ville et de ses barons, que le tout vous appartienne!
Quant à nous, vous nous laisserez partir!»
Le comte de Montfort s’établit alors sur la rive gauche de la Garonne,
et livre quelques combats malheureux. Les Toulousains reçoivent des
renforts et continuent à organiser la défense de leur ville; bientôt
cependant, à la suite d’une inondation qui a détruit les ponts sur la
Garonne, Simon réussit à s’emparer de l’une des deux tours qui se
dressent au milieu du fleuve. Mais peu de temps après, Bernart de
Cazenac fait entrer dans Toulouse un renfort de cinq cents chevaliers.
Le comte de Montfort, à bout de ressources, livre une nouvelle
bataille.
La guerre recommence, et les cris, et la lutte. La mesnie de Simon vient
par les places, et, de part et d’autre, on pique de l’éperon... Les
Français et les Bourguignons viennent ensemble, à une allure telle
qu’ils font voler la terre, l’herbe et le sable. Ceux de la ville,
l’habile Rogier Bernart, et les autres barons, chevaliers et bourgeois,
puis le peuple de la ville, les sergents et les gens à pied les
reçoivent avec courage. Ils mettent la barrière en état de défense et
placent dessus l’enseigne de Mont-Aigon.
Elie d’Auberoche, un vaillant Brabançon, ainsi que Bernart Navarra et
leurs autres compagnons, avec Ot de Terride, Guiraut de Gourdon, le
vaillant Amalvis, Ugo de la Motte, Bernart de Saint-Martin, Raimon de
Roussillon, et Pierre de l’Isle, qui frappa de son épieu le premier qui
venait attaquer, brisant la hampe de son arme et n’en gardant qu’un
tronçon, tous ceux-là soutinrent l’attaque au début. On crie
«Toulouse!», «Montfort!» et «Craon!», et trompes et clairons font
retentir le ciel...
Tels furent les cris et le tumulte que beaucoup de ceux de la ville
rentrent à la dérobée, se baignant jusqu’au menton dans l’eau du fossé.
Les autres cependant combattent dehors, dans les champs: gens de la
cité, bourgeois, archers et gens de pied. Ils ont tué dans la vigne
Guillaume Chauderon, et les leurs et les autres se disputent son
cadavre, que Sicart de Montaut défend vaillamment. Les carreaux, les
lances, les rangées d’étendards, les écus, les heaumes, les chevaux et
les épieux sont plus serrés que les piquants d’un hérisson. Pourtant
ceux de dehors enlèvent le corps de force.
A ce moment, une gent étrangère, Blaventins[35] et Bretons, s’avance sur
le champ de bataille, sans armes, portant feu et paille, torches et
tisons; ils courent vers la ville en criant: «Craon!» Mais les sergents
et les damoiseaux de Toulouse leur assènent de furieux coups, leur
brisant pieds et bras, et le comte de Monfort s’enfuit avec sa
multitude.
[35] Flamands du pays de Furnes.
Le lendemain Simon se porte à la rencontre du comte de Soissons qui
arrive avec ses gens.
«Seigneur comte de Soissons, dit-il, je désire et vous demande votre
amour et vous pouvez bien voir quel désir j’en ai; je vous ai donné une
plus grande preuve d’amour qu’à nul autre chevalier, car, depuis que
j’ai vu vos lettres et votre messager m’annonçant que vous alliez venir
à mon secours avec Oton d’Angelier, j’ai fait construire une
_chatte_[36], un château et une pierrière; et, afin que vous en eussiez
toute la gloire, je n’ai point voulu prendre Toulouse avant que vous
fussiez ici. Vous aurez le cinquième ou le quart de tous les biens; les
meilleurs destriers seront à vous: vous les donnerez à ceux qui en ont
le plus besoin, et, par toute la terre, les messagers diront que c’est
le puissant comte de Soissons qui a pris Toulouse!»
[36] Sorte de cabane recouverte de clayonnages, sous laquelle les
assiégeants s’abritaient pour atteindre les murs d’une ville.
Le conte se prit à rire et repartit: «Sire comte de Montfort, je vous
dis cent fois merci de m’avoir fait si vite trésorier des richesses de
Toulouse, que vous me donnez si généreusement. Mais, si vous prenez la
ville, ou si je la prends moi-même, que toutes les richesses vous
appartiennent. Je ne vous en demande point ma part. Et même, si vous
m’en voulez croire, vous ne donnerez à personne, pas plus à moi qu’aux
autres, un seul denier, tant que vous n’aurez point payé tous vos
soudoyers... Nous venons d’une terre étrangère, comme nouveaux
pénitents, et nous servirons volontiers l’Eglise pendant toute la
quarantaine, jusqu’au dernier jour; puis nous repartirons par ce même
chemin.»