Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, commence la chanson que
fit Maître Guilhem, un clerc qui fut élevé en Navarre, à Tudèle. Moult
il était sage et preux, comme le dit l’histoire, fort bien accueilli par
les clercs et les lais, aimé et accueilli par les comtes et les
vicomtes.
Pour la destruction qu’il vit et connut par la géomancie (car il avait
longtemps étudié), et parce qu’il sut que le pays serait brûlé et ravagé
à cause de la folle croyance que les habitants avait acceptée, que les
riches bourgeois seraient dépouillés des grandes richesses dont ils
étaient possesseurs, et que les chevaliers s’en iraient, bannis,
misérables et marris, en terres étrangères, il résolut en son cœur (car
il était bien doué, habile et prompt à l’action) de faire un livre qui
fût entendu par le monde, et par lequel fussent répandus sa sagesse et
son sens. Alors il fit ce livre, et l’écrivit lui-même. Du jour où il le
commença jusqu’à ce qu’il le finit, il ne s’appliqua pas à autre chose:
c’est à peine même s’il dormit.
Ce livre fut bien fait, et composé de bons mots, et, si vous le voulez
entendre, grands et petits y peuvent apprendre beaucoup de sens et de
beaux dires, car celui qui le composa en eut le ventre farci, et qui ne
connaît ni n’a éprouvé [son livre] ne saurait s’en faire une idée.
I
Assassinat de Pierre de Castelnau.
L’hérésie avait gagné tant de terrain que le Pape et l’Eglise
résolurent de la combattre par la prédication.
En ce temps, Pierre de Castelnau est venu vers le Rhône, en Provence,
sur son mulet amblant; il excommunia le comte de Toulouse, parce qu’il
soutenait les routiers qui ravageaient le pays. Alors, un écuyer de
méchant esprit, pour s’assurer désormais les faveurs du comte, le tua en
trahison en passant par derrière lui, et en lui portant à l’échine un
coup de son épieu tranchant; puis il s’enfuit au galop de son cheval
vers Beaucaire, d’où il était, où vivaient ses parents.
Cependant, quand il eut reçu la communion, vers l’heure où chante le
coq, Pierre de Castelnau, levant ses mains vers le ciel, pria le
Seigneur Dieu de pardonner à ce sergent félon. Il mourut ensuite au
point de l’aube, et son âme s’en alla au Père Tout-Puissant; il fut
enterré à Saint-Gilles, avec force cierges allumés, et force _kyrie
eleison_, que chantent les clercs.
Le pape fit alors proclamer la croisade par l’abbé de Cîteaux: de
nombreux villages sont mis à feu et à sang.