AVANT-PROPOS

La _Chanson de la Croisade contre les Albigeois_[1], qui se compose de

près de dix mille vers, est formée par la réunion de deux poèmes d’une

étendue et d’une valeur bien inégales.

[1] C’est le titre que porte l’édition donnée par Paul Meyer, dans les

_Publications de la Société pour l’Histoire de France_, (2 vol.,

Paris, 1875-79). Fauriel avait déjà publié cet ouvrage, en 1837,

dans les _Documents inédits pour servir à l’Histoire de France_,

sous le titre: _Histoire de la Croisade contre les Hérétiques

Albigeois_.

Le premier, qui va jusqu’au vers 2770 et raconte les événements dont le

Midi fut le théâtre entre 1207 et 1213, est l’œuvre d’un clerc,

originaire de Tudela, appelé Guilhem, qui le commença en 1210: c’est le

récit d’un chroniqueur consciencieux plutôt que d’un poète habile.

Toute cette partie de la _Chanson_ est écrite dans une sorte de jargon

franco-provençal, qui témoigne d’une connaissance bien imparfaite des

deux langues: Guilhem, obéissant à une ancienne tradition, estima sans

doute que la langue d’oïl convenait davantage à l’épopée, et il

s’efforça de franciser son œuvre.

La deuxième partie de la _Chanson_, qui commence avec l’entrée en guerre

du roi Pierre d’Aragon (sept. 1213) et finit en 1219, est écrite, au

contraire, en langue d’oc, et plus spécialement, semble-t-il, dans le

dialecte fuxéen[2]; c’est une succession de scènes dramatiques et

nuancées, dont l’auteur nous est malheureusement inconnu; mais, comme

son devancier, le troubadour anonyme abuse trop souvent des répétitions

et des chevilles. Aussi son poème, plus personnel, plus vibrant que

celui de Guilhem de Tudela, ne mérite cependant pas d’être admiré sans

réserve: c’est le cri d’un partisan, ce n’est pas l’œuvre d’un vrai

poète.

[2] Paul Meyer (_op. cit._, _Introd._, p. CXIV) suppose que l’auteur

de cette seconde partie était un protégé du comte de Foix, et

rapproche la langue de l’anonyme de celle parlée dans le pays de

Foix.--On a proposé pour ce poète plusieurs identifications qui ne

me paraissent pas fondées.

Les tendances des deux écrivains sont aussi bien différentes: Guilhem de

Tudela penche pour les Croisés, dont il ne partage pas toujours, il est

vrai, le cruel aveuglement; au contraire, l’écrivain anonyme ne cache

point son ardente sympathie pour le comte de Toulouse et les

malheureuses populations méridionales.

* * * * *

La longueur de la _Chanson de la Croisade contre les Albigeois_ ne

permettait pas de faire tenir dans les limites de cette collection une

traduction complète du poème. Aussi me suis-je résigné à sacrifier une

grande partie de l’œuvre de Guilhem de Tudela, pour réserver une place

plus grande au récit autrement vivant du troubadour anonyme.

Pour chacune des deux parties, j’ai traduit les épisodes qui m’ont

semblé mériter plus spécialement d’être connus, et j’ai résumé les

autres afin de garder autant que possible à la _Chanson_ son allure

générale. Cependant j’ai cru pouvoir supprimer dans la traduction les

répétitions inutiles, les énumérations fastidieuses et certaines

chevilles dont le retour trop fréquent serait d’un fâcheux effet pour un

lecteur moderne. Par contre, j’ai parfois complété entre crochets le nom

des personnages, pour qu’on n’ait nulle peine à les identifier, et j’ai

divisé la _Chanson_ en chapitres, pour en faciliter la lecture.

La chanson de la croisade contre les Albigeois · 第 2 / 30 题