La merveilleuse histoire des _Canards du Labrador_.
La famille des d'Auriol est bien connue en Provence depuis le XVIIIe
siècle.
C'est vers 1786 que l'aïeul illustre de cette noble famille, boulanger
de profession, prononça le mot historique dont tout le monde en
Provence connaît la fortune: _Íou síoù d'Óóurúou: m'en fouti_.
Si vous avez oublié cette histoire, permettez-moi de vous la rappeler.
Un certain Jean, natif d'Auriol, était allé passer son dimanche
à Roquevaire. A Roquevaire il assista au prône. Le sermon
endormit l'assistance et maître Jean--le plus endormi de tous les
auditeurs,--ronflait insolemment. Le curé, alors, frappant sur le bois
de sa chaire sonore un coup de poing retentissant pour réveiller ses
ouailles, leur cria:
--Gens de Roquevaire, vous serez tous damnés!
--_Oh! íou_, dit maître Jean, réveillé en sursaut, _Oh! íou, síoù
d'Óóurúou: m'en fouti!_ c'est-à-dire: «Moi, m'sieur le curé, veuillez
croire que cela m'est bien égal, vu que je suis d'Auriol.»
Il existe actuellement trois descendants du d'Auriol qui a fondé la
gloire de la famille.
L'aîné, Jean d'Auriol, licencié en droit, vit à Auriol même, dans une
heureuse médiocrité.
Son cadet, Paul, cinquante ans, est secrétaire de la mairie d'Auriol.
Les maires passent, il reste. Il est, à la mairie d'Auriol, ce que les
bureaux sont aux ministères. Et la ville prospère.
Le plus jeune enfin, qui n'est pas du même lit, n'a que trente-trois
ans. Il s'appelle Pierre. Ce qui nous donne: Jean, Pierre et Paul.
Seul des trois frères, le secrétaire de mairie est marié, et, au moment
où commence cette histoire, son fils, Théodule, il y a de cela quatre
ans, avait seize ans à peine et se trouvait à la veille de passer son
examen de bachelier ès sciences.
Or, le plus jeune des trois d'Auriol, Pierre, sorti de l'École Normale
supérieure de Paris, fut quelque temps professeur de philosophie au
collège d'Auriol.
Se jugeant victime d'une injustice, de celles qu'un homme averti doit
supporter tous les jours avec patience, il donna sa démission. C'était
un idéaliste.
Tombé sur le pavé, du soir au lendemain, et sans un sou, ce jeune fou
ne tarda pas à s'apercevoir que les diplômes et titres universitaires
ne sont d'aucune utilité à un homme qui veut gagner son pain.
Aidé d'abord par son frère, Jean d'Auriol, et par son frère Paul, il
ne souffrit pas l'idée d'être longtemps à leur charge. Il alla tenter
fortune à Paris. Là, tout en donnant des leçons dans une boîte à
bachot, il se mit à écrire des romans et des pièces de théâtre, mais
il ne trouva ni directeur ni éditeur disposés à faire représenter ou à
imprimer ses ouvrages. Il avait pourtant du talent, mais il manquait
de cette suffisance qui mène à tout. Il croyait que la modestie est une
vertu ou du moins une élégance, l'imbécile!
Un beau matin il vit entrer chez lui un juif qui lui dit:
--Mossieu, je fiens te la bart t'un homme tu monde qui tésire fous
ageter un manuscrit te théâtre afin te le signer te son nom. Foilà teux
mille francs.
Ce marché conclu, Pierre ne trouva rien de mieux que de partir pour
New-York.
Quand il en revint, ayant dû à sa qualité de philosophe idéaliste
l'insuccès de toutes ses démarches en Amérique, il possédait pour seule
fortune deux canards enfermés dans une cage somptueuse qui portait
cette inscription sur une belle plaque de cuivre reluisante:
CANARDS DU LABRADOR, _spécimen rare_.
C'était le cadeau bizarre que lui avait fait un milliardaire américain,
en le mettant à la porte après l'avoir chargé quelque temps de faire à
son jeune fils un cours de français, mais non pas d'idéalisme.
Dès son arrivée au Havre, Pierre d'Auriol, bien embarrassé de la cage
fastueuse, la fit pourtant transporter à l'hôtel avec son humble malle.
Puis il alla au café et demanda les journaux du matin.
Il les parcourut avidement.
Et tout à coup, son regard fut attiré par cette ligne composée en
caractère gras:
=Grand concours agricole à Auriol.=
--Voilà, se dit Pierre, des nouvelles toutes fraîches de ma petite
patrie. Il sera question sans doute, dans cet article, de mon frère le
secrétaire de la mairie.
Il lut l'article.
La petite ville d'Auriol organisait une importante exposition agricole;
il y avait un grand nombre de sections: horticulture, apiculture,
pisciculture, aviculture, poulets, dindons, faisans... CANARDS.
Quel trait de lumière! il allait pouvoir se débarrasser des siens!
«Il sera accordé un prix de quatre mille francs à l'exposant qui aura
présenté le plus beau couple de canards modèles!
«Messieurs les exposants peuvent retenir à l'avance des cages d'un,
de deux, trois et quatre mètres carrés pour leurs volatiles. Donner
exactement noms, prénoms et adresse. Ces emplacements sont accordés
gratuitement.
_Nota._--Si le jour de l'inauguration du comice agricole,
l'emplacement, qui doit être retenu par lettre, n'est pas occupé, il
sera payé un dédit de cent francs par mètre carré.
«Adresser toutes demandes à M. Z., directeur de la section 4, telle
rue, tel numéro, à Auriol.»
Pierre d'Auriol écrivit une lettre détaillée à M. Z. pour retenir un
emplacement de deux mètres carrés, avec bassin et eau courante, et
revint à l'hôtel.
Les canards, dans la cour de l'hôtel, le saluèrent de leurs coin-coin
d'affamés.
Il leur fit donner une pâtée abondante et déclara au patron de l'hôtel
qu'il partirait le lendemain ou le surlendemain, emmenant ses précieux
canards.
Le patron lui conseilla de les expédier le jour même.
--Mais, dit Pierre, on n'acceptera là-bas les envois des exposants que
dans quinze jours exactement.
--N'avez-vous pas dans cette ville un ami qui leur donnera
l'hospitalité?... Du reste, vous arriverez presque en même temps que
ces intéressantes volailles. Je vous avoue qu'ici elles me gênent un
peu. Et puis... Si l'envie vous venait de demeurer trois jours au
Havre, pour vous reposer?...
--Coin! coin! coin! dirent les canards.
--Parbleu! pensa Pierre d'Auriol, j'ai, à Auriol, mon frère Paul, le
secrétaire de la mairie. Je vais lui expédier mes canards.
Il les expédia et négligea d'écrire à Paul.
Pierre passa deux jours au Havre, où il avait rencontré un bon camarade
d'école, puis il s'oublia une dizaine de jours à Paris.
Et quand il arriva chez son frère à Auriol, le premier mot qu'il lui
adressa fut celui-ci:
--Eh bien, et mes canards? Comment les as-tu trouvés?
--Excellents, dit Paul.
Pierre tomba, anéanti, sur une chaise en gémissant.
--Malheureux! tu les as mangés!
--Et que diable voulais-tu que j'en fisse?
--Hélas! j'avais arrêté par lettre une cage de deux mètres carrés...
--Il fallait donc me prévenir!
--C'étaient des canards d'exposition, ils valaient deux mille francs
pièce, puisqu'ils m'auraient donné le grand prix du concours qui est de
quatre mille... Et maintenant... je dois un dédit de deux cents francs!
Et je ne possède plus sur terre que treize francs soixante et quinze!
«Je suis perdu, définitivement perdu!
--Et pourquoi perdu, mon oncle? dit le jeune d'Auriol, Théodule, qui
revenait juste à ce moment-là du collège où il était externe.
Son père expliqua l'aventure à ce jeune gaillard de seize ans qui
pouffa de rire.
--Et voilà ce qui vous désole? Ah! mon oncle, je vais vous tirer de ce
mauvais pas. Laissez-moi faire. Qu'on m'apporte la cage. On ne l'a pas
mangée, j'espère, la cage?
Pendant qu'on la recherchait au grenier, Théodule sortit.
Quand il rentra, un quart d'heure plus tard, la cage était retrouvée,
et il tenait par les pattes, pendus à son poing, la tête en bas, deux
magnifiques canards assez semblables à ceux dont il avait déjeuné
quelques jours auparavant.
Il les introduisit dans la cage:
--Vous ne paierez pas le dédit, mon oncle; ces deux canards sont
du Labrador, comme en témoigne cette magnifique plaque de cuivre
reluisante que Catherine va fourbir encore.
--Que veux-tu dire? interrogea anxieusement l'idéaliste Pierre.
--Je m'en doute! proféra le bureaucrate Paul, que sa vie dans les
mairies avait accoutumé de longue date à ne s'étonner de rien et à tout
prévoir.
--Je veux dire, répliqua l'arriviste Théodule (seize ans, l'âge de la
rhétorique, au temps aboli des humanités), je veux dire que vos canards
du Labrador n'ont pas été mangés, puisque les voici,--et que je ne
désespère pas de vous faire obtenir le prix de quatre mille balles!
--Mon neveu, dit gravement l'ex-professeur de philosophie idéaliste,
cette substitution serait un odieux mensonge.
--Mon oncle, répliqua l'écolier Théodule, externe au collège d'Auriol
(seize ans, ô Roméo, l'âge de Juliette!), mon oncle, vos scrupules vous
honorent. Voulez-vous, ou seulement pouvez-vous payer les deux cents
francs de dédit?
Le professeur, vaincu, courba la tête.
--Non? reprit l'écolier. Alors laissez-moi faire. Voyez-vous, mon
oncle, vous appartenez à une génération très coco (mille excuses), vous
avez des idées préhistoriques, car elles datent d'environ sept ou huit
ans... En ce temps-là les autos se mettaient à peine en mouvement.
Laissez-moi faire. Deux cents francs ne sont pas une bagatelle et
quatre mille francs non plus! Je vais arranger vos affaires. Ce qui
m'ennuie un peu c'est la préparation de ce diable de baccalauréat. Mais
bah! il sera supprimé dans peu de temps, et dès lors les bacheliers
reprendront dans la société le rang subordonné auquel ils ont droit.
Le sens pratique de la vie crée seul les supériorités sociales,
c'est-à-dire celles que donne l'argent, comme cela est de toute justice
dans une société démocratique et égalitaire fondée sur l'inégalité des
savoir-faire.
Pierre d'Auriol, ahuri, se tut, faute de deux cents francs.
«Coin! coin! coin!» dirent les canards d'Auriol, nouvellement promus
canards du Labrador. Et il faut convenir qu'ils n'avaient pas
«l'accent».
Le lendemain, on les porta au comice agricole, dans la cage qui
témoignait de leur provenance.
Trois mois plus tard, à la veille de la distribution des prix,
l'heureux exposant, leur maître, apprenait par une indiscrétion de
journal qu'il avait obtenu, grâce à eux, la grande médaille de 4,000
francs.
--Quand je vous l'avais dit, mon oncle!
--Mon neveu, dit l'oncle, les meilleures plaisanteries sont les plus
courtes. Conduis-moi chez le président de la section des canards.
Le neveu protesta. L'oncle résista. Ils partirent.
Grâce à l'impertinence de Théodule, qui savait parler de haut aux bas
employés, on les introduisit dans la salle même où siégeait le comité
de l'Exposition.
La section des canards était en séance. Théodule alla dire quelques
mots à l'oreille du président--qui n'était autre que le préfet en
personne. Le préfet se leva aussitôt, très visiblement troublé, pria
son comité de délibérer sans lui et entraîna Théodule et son oncle dans
une salle voisine.
--Monsieur le préfet, commença le professeur idéaliste... mon neveu a
dû vous expliquer d'un mot la situation. Elle est pénible. Je ne peux
vraiment pas arracher à un éleveur sérieux, à un éleveur de carrière,
un prix de pareille importance... Ces canards du Labrador n'en sont
pas... et ma conscience...
--Il ne s'agit pas de cela, monsieur, interrompit sévèrement le préfet.
Vous nous avez trompés, c'est entendu, mais, par suite, nous nous
sommes trompés. Or notre erreur nous couvrirait de ridicule si votre
conscience la dévoilait aujourd'hui. Votre devoir à présent est de vous
taire.
--Mais, monsieur le préfet...
--Monsieur, dit le préfet, du ton d'un Bonaparte menaçant (ce
ton-là est celui de tous les démocrates français dès qu'ils sont
fonctionnaires), monsieur, je n'admets pas d'excuses. Vous toucherez le
prix de votre mensonge... c'est, comme vous savez, quatre mille francs.
--Cependant, monsieur le préfet...
--Il n'y a pas de cependant.
--Ce que vous me demandez est impossible, monsieur le préfet. J'ai
fait acheter deux canards chez le marchand de volailles d'Auriol, pour
remplacer deux canards authentiquement nés au Labrador, ceux-là... et
dès lors...
--Monsieur, dit le préfet hautain, le comice agricole ne doit pas
pouvoir se tromper. Vous aviez exposé deux canards qui sont du
Labrador. Nous nous y connaissons peut-être mieux que vous. Vous
toucherez vos quatre mille francs. N'ajoutez pas un mot, s'il vous
plaît, vous me désobligeriez.
--Monsieur le préfet, je vous assure que mon honnêteté s'y oppose...
et...
--Cet homme ne comprend rien! dit le préfet en frappant du pied.
--Il ne comprend pas grand'chose, dit Théodule; il faut l'excuser,
monsieur le préfet... c'est mon oncle, le frère de mon père... c'est un
homme du temps des omnibus... Ah! cela ne nous rajeunit pas.
--Monsieur le préfet, dit Pierre avec fermeté, les journaux d'Auriol
publieront ce soir même une lettre de moi où je raconterai l'histoire
de mes deux canards.
Le préfet devint vert.
--Et moi qui le prenais pour un imbécile! songea-t-il, c'est un malin!
«Monsieur, dit-il tout haut en tremblant, vous n'êtes pas un ennemi
de la République, j'espère? Voulez-vous donc la faire tomber sous le
grotesque?...
--Je veux une république honnête, dit le professeur d'un air stupide.
Le préfet réfléchit un moment en silence, puis sa physionomie s'éclaira
d'un sourire d'intelligence suprême et de haute bienveillance.
--Je vous comprends enfin, monsieur, dit-il; aux quatre mille francs du
prix, nous joindrons les palmes académiques.
Théodule se mit à rire. Son oncle, irrité, haussa les épaules.
Théodule, se ressaisissant, prononça d'un air dédaigneux:
--Les palmes! les palmes! heu! heu!
--Cela ne suffit pas? poursuivit le préfet. Eh bien, soit, messieurs,
vous avez raison... et plus d'esprit que je ne pensais. Ne dénoncez
pas notre erreur. Ces canards sont du Labrador, puisque nous, comité
de l'exposition, nous nous y sommes trompés.... Soyez discrets et je
vous promets que nous obtiendrons la croix... Chevalier de la Légion
d'honneur, hein?... c'est entendu?
--Monsieur le préfet, dit Théodule avec une sorte de solennité, c'est
tout ce que nous désirions... sans oser l'espérer. Merci.
--C'est entendu! c'est entendu! confirmait le préfet qui se retira
vivement. Entendu, monsieur Théodule d'Auriol, et comptez sur toute ma
reconnaissance. Vous me sauvez plus que la vie!
Pierre d'Auriol demeurait là, cloué sur place, plus stupide que jamais,
bouche bée.
--Mon oncle, lui dit Théodule... ceci m'ouvre les yeux. Je renonce à
mes études, je me consacre à votre fortune. Dans huit jours vous serez
décoré; aux prochaines élections qui auront lieu dans deux ans, on vous
nommera député; avant trois ans vous serez ministre de ce que vous
voudrez... à condition toutefois que vous me promettiez dès aujourd'hui
de me prendre comme chef de cabinet.
--Tu m'en diras tant! répliqua le professeur idéaliste qui commençait à
se déniaiser.
La distribution des récompenses eut lieu dans les arènes antiques
d'Auriol, les mieux conservées du monde après celles de Nîmes et
d'Arles.
Pierre d'Auriol refusa d'aller chercher sa médaille, mais Théodule prit
sa place. Il monta sur l'estrade pavoisée tandis que les _Harmonieux
Enfants d'Auriol_, soufflant dans leurs cuivres, attaquaient une
_Marseillaise_ enthousiaste.
Le préfet annonça les récompenses:... Chevalier de la Légion d'honneur:
_Pierre d'Auriol_.
A ce moment précis, un événement se produisit qui faillit tout gâter.
Le marchand de volailles qui avait vendu à Théodule les deux faux
canards du Labrador vint lui chuchoter à l'oreille:
--Je les ai reconnus: ce sont les miens! Et je dirai tout... à moins
qu'on ne m'accorde un dédommagement, car enfin certaines injustices
sont par trop criantes.
Théodule ne se déconcerta pas:
--Qu'exigez-vous? interrogea-t-il. Puisque vous êtes un ami de la
justice, vous êtes des nôtres et vous n'abuserez pas de la situation.
--Le préfet, dit le marchand, a, je le sais, la plus grande influence
au ministère de l'Intérieur. C'est l'ami intime du ministre: je désire
que mon fils soit nommé sous-préfet.
--Je suis persuadé, répliqua Théodule, que le préfet est, comme vous,
trop ami de la justice, pour ne pas vous aider de tout son pouvoir.
Quelques semaines plus tard, le fils du marchand de volailles était
sous-préfet et son estimable père était élevé, par la force des choses,
au rang de chevalier du Mérite agricole.
Quand cela fut accompli:
--Maintenant, dit-il à Théodule, aidez-moi à vendre mon fonds. Mon
métier de marchand de volailles est incompatible avec ma nouvelle
dignité, et d'ailleurs il humilie mon fils!
--Fort bien, monsieur, dit Théodule, j'achète en bloc tous vos oisons.
Il les acheta, ayant son idée.
Avec les quatre mille francs du prix obtenu par son oncle--lequel,
émerveillé enfin de l'habileté de son neveu, se livrait entièrement
à lui--il se rendit acquéreur d'un terrain vague qu'il entoura d'une
grille de bois dite «de chemin de fer». Dans ce terrain, il fit
construire quelques cabanes de planches et fit peindre au-dessus du
rustique portail ces quatre mots en lettres augustales: