Où l'on verra la silhouette d'un nommé Parlo-Soulet, ou Parle-Seul,
qui inventa le monologue, et le bon tour que jouèrent aux gendarmes
Maurin des Maures et son muet associé.
La fierté nationale exige que, au moment même où l'on feint d'être dupe
de la galégeade, on laisse entendre, au moins une petite fois, qu'on ne
s'y est pas laissé prendre.
Un des auditeurs sauva la dignité de tous en disant:
--Ah çà! vaï, tu galèges!
Et de rire. Maurin triomphait, grave. Certain alors de dominer son
public, Maurin, s'adressant à celui qui venait de parler, prononça d'un
ton goguenard:
--C'est les gendarmes d'Hyères, ça, dis-moi, Louiset?
--Oui, ceux d'Hyères, fit Louiset, un jeune paysan d'allure effrontée,
au feutre à bord étroit penché sur l'oreille; ceux d'Hyères. N'as-tu
pas vu leurs chevaux attachés à l'anneau? Ceux de Bormes vont à pied.
--Et, poursuivit Maurin, qu'est-ce qui les oblige à sortir de leur
commune,--_ceuss_ d'Hyères?
--On leur a commandé de poursuivre trois coquins, qui ont pris la route
de Cogolin.
--Et c'est comme ça qu'ils vont à Cogolin? fit Maurin dont la belle
humeur augmentait. Ils y vont assis sur des chaises? M'est avis que, de
ce train-là, ils n'y seront pas demain, à Cogolin! Et peut-être qu'ils
n'ont pas tort, car les gens qu'ils cherchent pourraient bien être
restés derrière eux, du côté d'Hyères!
Et Maurin, sur ce mot, se mit encore à rire de bon cœur, si haut
que les verres tintaient sur les tables autour de lui. Son rire
montrait dans sa face brune des dents blanches, bien rangées, serrées,
éclatantes, des dents de loup.
Le beau gendarme louchait et se mordait la moustache.
--Qu'avez-vous à rire si fort? se décida-t-il à dire, impatienté.
--Ce que j'ai? cria Maurin; j'ai que vous leur avez passé sur la tête,
à vos trois coquins. Ah! ah! oui, ma foi, sur la tête! Et comment
cela? C'est qu'ils étaient sous le pont, à moins d'une lieue d'ici, à
l'endroit où de la route de Cogolin se détache la nouvelle route de
Bormes. Quand je suis passé sur le pont il faisait jour encore... Et
vous, faisait-il jour, quand vous y êtes passés?
--Il faisait encore jour, répondit l'autre gendarme.
--Alors vous auriez pu voir comme moi, dans la poussière, si vous
aviez des yeux, les traces de pas de ces hommes, écrites en travers de
la route, sur le bord, et dessinées en poussière blanche sur l'herbe
écrasée du talus. Moi, j'ai remarqué ça en passant et j'ai cherché sous
le pont. Et j'ai vu vos trois pauvres bougres. Ils m'ont demandé du
tabac. Et je leur en ai donné... Ah! ah! vous leur avez passé sur la
tête!... Je parie que vous galopiez, eh?
Et le rire de Maurin, communicatif, gagna l'assemblée.
--De ce Maurin, pas moins! qué galégeaïré! disait-on à la ronde.
Le gendarme se fâcha. Etre persiflé sous les yeux de celle qu'il
nommait en lui-même sa future, cela lui fut insupportable.
--Avez-vous fini de rire? cria-t-il.
Et Maurin, tranquille:
--Pas encore, brigadier.
--Je ne suis pas brigadier.
--Lieutenant alors! répliqua Maurin, de plus en plus narquois.
--Ah çà! vous vous f...ichez de moi!
Le gendarme s'était levé: Maurin aussi. La Corsoise, toute pâle, les
regardait. Toute la race de cette fille lui revenait aux yeux et dans
le cœur. Suspendue aux mouvements des deux hommes, inconsciente et
superbe, elle ne savait pas qu'elle attendait le vainqueur pour se
donner un maître. Son masque était immobile. Cependant ses narines,
ouvertes comme des naseaux, aspiraient l'air avec force, et de temps
en temps ses lèvres, imperceptiblement, vibraient, ce qui la rendait
beaucoup plus jolie.
Maurin crut sentir que cette fille serait à lui s'il achevait de rendre
comique l'attitude de son gendarme. Et à cette espèce de question: «Ah
çà! est-ce que vous vous f...ichez de moi?» il répondit, d'un grand
sang-froid, en bon français provençal, aussi sonore que du patois
corse: «Parfétemein!»
--Injure aux agents de l'autorité en service! proféra le gendarme avec
un accent officiel inimitable.
Et baissant le nez, il chercha dans sa sacoche de cuir fauve un papier
à procès-verbal.
--En service! cria Maurin, celle-là est forte. A cheval sur une chaise,
le gendarme n'est pas en service!
Tout le monde s'était levé, et tandis que le gendarme apprêtait son
papier et réquisitionnait un encrier, Maurin sortit, protégé par des
groupes complices. Il avait cligné de l'œil: on avait compris que le
galégeaïré allait jouer aux représentants de la loi un tour de sa façon.
Les gendarmes ne songeaient d'ailleurs pas à l'empêcher de sortir. Il
ne s'agissait pas d'une arrestation. Pour un simple procès-verbal, il
leur suffisait d'être sûrs de l'identité de leur homme.
Or, en même temps que Maurin, l'un des assistants, que le fameux
braconnier n'avait pas eu l'air de connaître et qui n'avait pas
prononcé une parole, avait disparu silencieusement.
C'était un certain Pastouré, dit Parlo-Soulet, c'est-à-dire Parle-Seul,
homme de puissante stature, colosse naïf, admirateur de Maurin et son
compagnon favori; mais Pastouré jugeait utile de ne pas afficher hors
de saison son amitié pour le Roi des Maures, qu'en toute occasion il
servait de son mieux.
On ne voyait pas souvent Maurin et Pastouré causer ensemble. Même au
fond des solitudes, Pastouré (c'était, comme il le disait, sa nature)
adressait rarement la parole à ses compagnons de chasse.
En revanche, lorsqu'il était ou se croyait complètement seul, il
bavardait à voix haute avec de grands gestes. Cet homme était
l'incarnation du monologue. Quant à ses gestes, ils étaient célèbres.
On le voyait parfois, en silhouette sombre sur le bleu du plein ciel,
au sommet d'une colline, agiter ses longs bras comme un télégraphe.
C'est qu'alors il se désignait à lui-même les chemins stratégiques par
où il devait passer pour forcer un sanglier ou retrouver une compagnie
de perdreaux.
Pastouré était donc sorti un peu avant Maurin, il avait détaché,
toujours en silence, l'un des chevaux des gendarmes; et maintenant
Maurin, à ses côtés, détachait l'autre.
Deux secondes plus tard, dans l'encadrement lumineux de la porte
ouverte, Maurin des Maures apparut à cheval. Parlo-Soulet, également à
cheval, se tenait modestement dans l'ombre. Maurin portait sur l'échine
son carnier, quarante livres! et son fusil à deux coups.
--Votre procès-verbal, cria-t-il, vous le ferez maintenant pour quelque
chose... Attrapez-moi si vous pouvez!... A ce jeu-là, je vous ferai
tomber vos joues de pomme d'api, gendarme Sandri!
Il riait. Le gendarme bondit vers la porte. Maurin tourna bride et
disparut. On entendit quelque temps le galop des deux lourdes bêtes.
Elles battaient la route qui longe le torrent au fond de la gorge,
entre les hautes collines.
--Comment! il a pris les deux chevaux! criaient les gendarmes.
--Ils ont l'habitude d'aller ensemble, vos chevaux; l'autre a suivi le
premier, répliqua l'un des assistants au milieu des rires.
--Il me la paiera cher, ce Maurin! cria le gendarme aux joues roses,
qui n'avait pas remarqué la disparition de Pastouré.
Et il se mit à disputer violemment avec son camarade sur la conduite à
tenir; finalement ils renoncèrent à poursuivre, à pied, leurs montures,
et se mirent séance tenante, à rédiger leur rapport. Tâche difficile!
Une heure s'écoula.
La Corsoise tout à coup se leva pour aller écouter sur le pas de la
porte. Elle restait là, songeuse.
Au bout d'un assez long temps:
--Les chevaux!... Ils reviennent! s'écria-t-elle.
Tous les buveurs s'élancèrent sur la route.
Les chevaux arrivaient... Leur galop se ralentit. Les gens se
communiquaient leurs réflexions:
--Ils s'arrêtent... chut!... Voici qu'ils repartent... ils arrivent!
ils arrivent!
On entendait maintenant le bruit d'un double trot...--Ils arrivent! les
voici!
Dans le carré de lumière que dessinait sur la poussière du chemin la
porte ouverte de l'auberge, les deux puissantes bêtes sans cavaliers
s'arrêtèrent tranquillement.
Les gendarmes aussitôt furent en selle.
--Où allez-vous à cette heure? leur cria-t-on. Croyez-vous que Maurin
vous attende sur la route? Il doit être en plein bois,--de sûr!
Attendez ici jusqu'à demain!
Les gendarmes n'entendaient plus rien.
Persuadés que la grande ruse de Maurin serait de regagner
tranquillement sa maison, comme le dernier endroit où l'on songerait
à le rencontrer,--ils galopaient vers Cogolin et Grimaud. Là, dans
la plaine marécageuse, à cinq cents pas de la mer, au bord du golfe,
Maurin avait une maison à lui. C'était une cabane en planches de pin.
Cette cabane, les gendarmes la connaissaient... Et ils galopaient.
Les buveurs rentrèrent dans la grande salle de l'auberge: on pourrait
veiller un peu tard, c'était un samedi. Pas besoin de se lever de
bonne heure le lendemain, le dimanche n'étant pas pour les chiens, mais
pour les chrétiens.
Or, qu'étaient devenus les deux braconniers?
Après avoir galopé «une lieue de chemin», Maurin et Pastouré, modérant
leur allure peu à peu, s'étaient mis au pas, puis s'étaient arrêtés:
--M'est avis, avait dit Maurin, qu'il faut maintenant qu'on nous croie
bien loin, retourner en arrière.
--Retournons! avait répliqué le laconique et docile Pastouré.
--Et sais-tu pourquoi nous retournons? avait dit Maurin.
--Pas encore, mais si tu me l'expliques tout de suite, je le saurai
aussitôt, avait répliqué le gigantesque Parlo-Soulet.
Ayant tourné bride, Maurin avait dit à son compagnon qui imitait tous
ses mouvements:
--Quand nous serons revenus pas très loin de l'auberge, nous
descendrons de cheval. Nous chasserons les deux bêtes avec un bon coup
de pied au derrière. Ces chevaux de gendarmes sont des animaux très
bien apprivoisés, ils retourneront d'eux-mêmes à l'auberge; ils sauront
retrouver leurs maîtres. Alors, pour sûr, les deux militaires monteront
dessus et nous iront chercher à Cogolin ou à Sainte-Maxime. Pendant ce
temps nous gagnerons au large, à travers bois.
--Maurin, avait répondu Pastouré, tu as vraiment un génie bien
agréable. Faisons comme tu dis.
Et ils avaient fait ainsi.
Cinglés d'un grand coup de ceinture de cuir, les chevaux avaient détalé
dans la direction de l'auberge.
Là-dessus Maurin avait dit:
--Bonne nuit, Parlo-Soulet, tirons chacun de notre côté à travers bois,
bonsoir!
Ils s'étaient séparés. La nuit était profonde, ils entrèrent dans les
broussailles et gravirent les premières pentes de la colline. La route,
au-dessous d'eux, disparaissait, pâle un peu dans le noir.
A peine s'étaient-ils quittés que Parlo-Soulet, dans le sentier
rocailleux et sonore, s'assit sur une roche. Inclinant la tête, il
prêta l'oreille:
--Tiens! fit-il à voix haute. Le bougre déjà ne s'entend plus. Avec ses
espadrilles, il s'est fait le pas d'un renard!
On n'entendait en effet que le balancement des branches vibrantes,
agitant leurs myriades d'aiguilles traversées par le vent; puis le
galop de deux chevaux passa en ouragan sur la route, à vingt pas de
Pastouré; c'étaient les deux gendarmes qui, trompés par l'habile
manœuvre des braconniers, filaient vers Cogolin où ils se croyaient
sûrs de les retrouver!... ils passèrent, et la route tremblait sous
leur galop dont l'écho des collines répétait le bruit de tonnerre de
plus en plus éloigné... puis ce fut, de nouveau, le grand silence.
Alors Parlo-Soulet parla.
Il parla d'une voix nette, claire, comme il eût fait pour être entendu
d'un camarade un peu sourd:
--Noum dé pas Dioû!... fit-il, en voilà une, d'histoire! Elle est
drôle, celle-là! Elle vaut les autres histoires du même Maurin! Je
l'aime bien, cet animal, mais ce n'est pas pour dire, il me fera,
quelque jour, finir en galères!
Cette expression de _noum dé pas Dioû_ est le juron des Provençaux qui
ne veulent jurer que pour rire... La négation _pas_, en effet, détruit
le blasphème... _Noum dé pas Dioû_ est une galégeade à l'adresse du
diable. Le diable croit qu'on jure... et il se trouve bien attrapé!...
Pastouré continuait ainsi son monologue;
--Quelle diable d'idée il a eue d'attaquer sur leur chaise ces
gendarmes qui ne lui disaient rien! Et tout cela, je le devine, parce
que la petite Tonia lui a plu tout d'un coup comme jamais elle ne lui
avait plu auparavant! Il a compris que le joli gendarme la reluque; et
de laisser un gendarme aimer une jolie fille sans la lui prendre, ça
n'est pas possible à un Maurin!... Mais pourquoi, moi, quand il est
sorti, suis-je sorti avec lui?
«Pourquoi surtout ai-je pris l'autre cheval quand il est monté sur
le premier? Je n'en sais, ma foi de Dieu, rien du tout! Où il va, il
faut que j'aille, je ne sais pas pourquoi. Les idées qui lui viennent,
jamais à moi ne me viendraient; mais dès qu'elles lui sont venues,
elles me plaisent, et même quand je ne les approuve pas, elles me
plaisent encore et me font faire des bêtises, et je le suis, cet homme,
comme le suit son ombre, et je le suis même quand il n'a pas d'ombre
faute de soleil ou de lune! Et c'est pourquoi, maintenant, me voilà
avec lui dans de beaux draps!
«Prendre à des gendarmes leurs chevaux, ça n'est pas petite affaire, et
nous allons être poursuivis maintenant de jour et de nuit, je parie,
par ces gendarmes et par les gardes et par les maires et par les
juges... Ah! gueusard de Maurin! voilà où tu m'as fourré à ta suite!
Moi du moins je n'aurai contre moi que la gendarmerie et les maires
et les préfets, mais toi, de plus, tu auras la fille! Une fille, et
une Corsoise! Mon pauvre Maurin, comment te vas-tu tirer de là? Des
filles, n'en avais-tu pas tant qu'il te plaît, et des femmes de tous
les âges et de tous les plumages,--même en chapeau? Mais il te faut
une Corsoise! et il t'en cuira, je te l'annonce! Une Corsoise fiancée
à la gendarmerie et fille d'un garde-forêts! Il t'en cuira, et, té!
c'est moi qui te le dis, Maurin,--tu t'es comporté, ce soir, avec cette
aventure, comme un âne, m'entends-tu, comme un âne, je te le répète!
Sur ce mot, le monologue de Parlo-Soulet fut interrompu par une voix
forte, qui sonna clair dans la nuit noire:
--Ne me dis pas du mal de moi, Parlo-Soulet! que je suis là! et que je
pourrais te croire! Ah! c'est comme ça que tu te parles sur mon compte
quand tu penses que je n'entends pas?
C'était la voix de Maurin. Persuadé que Parlo-Soulet à son habitude
allait se mettre à parler tout haut dès qu'il se verrait seul, Maurin
s'était assis à quelques pas de lui pour l'écouter à son aise.
--Et tu crois bonnement, répliqua la voix calme de Pastouré, que je ne
te savais pas là? Je te savais là, mon homme, et bien aise j'en étais,
car je ne parle volontiers qu'étant tout seul ou quand je me semble
seul... ce qui pour moi est tout comme... N'avance pas, que, si je te
voyais, je ne me dirais plus rien!... Et surtout ne réponds pas!... Si
je parle seul, âne que tu es, ce n'est pas sans raison, tu penses. Il y
a longtemps que tu le devrais savoir, c'est parce que je n'aime pas les
_oui_, les _non_, les _mais_, les _si_, les _mais alors_. Dès qu'on est
deux, l'un dit blanc, l'autre dit noir, et l'on se dispute.
«Tout seul, on a bien assez de mal à faire le jour dans ce qu'on pense,
sans aller s'embarrasser de répliques et de querelles... Parler seul,
c'est comme d'écrire une lettre qu'on n'envoie pas. Point de réponse
alors ne vous embête en retour. Et, cette fois, si j'ai parlé seul
pour que tu m'entendes, te sachant là, c'est que j'ai cru qu'étant
présent en cachette, tu n'oserais répondre et que, pour une fois, il
me plaisait de te donner mon bon avis qui serait un bon avis s'il ne
venait pas trop tard. A présent, tais-toi, et dis-moi, que faisons-nous?
--Que je me taise, et que je te dise quoi faire? dit Maurin qui
se rapprochait en riant à gorge déployée. Ah! que tu es bien toi,
Parlo-Soulet, plus gai toujours quand tu es sérieux que si tu galégeais
comme moi!... Quoi faire? faire à nous deux ce que tu aurais fait tout
seul, je parie! Rentrer à l'auberge; et tu finiras ta partie d'écarté
avec tes «cambarades» ou plutôt tu en feras une avec moi... que je l'ai
bien gagnée.
Et pendant que les gendarmes poursuivaient leur route vers Cogolin sur
leurs chevaux éreintés, Maurin, dans la grand'salle des Campaux, disait
à Parlo-Soulet:
--Du trèfle! et du trèfle! je gagne la partie, mon homme!
--Pourvu que ça continue, pauvre toi! répondit Pastouré, mais j'ai bien
peur que les gendarmes ne gagnent la belle contre nous _deuss!_
La Corsoise, assise près de son père, les regardait jouer.
--Belle demoisellette, lui dit Maurin, vous accepterez bien un verre de
fenouillet, qué? parce que quand je gagne je régale!
«Et votre père, lui aussi, acceptera de trinquer avec nous?...
Grivolas, un verre!
Mais Grivolas l'aubergiste ronflait sur sa chaise, le dos au mur.
--Margaride! cria Maurin.
La servante de l'aubergiste accourut. C'était une belle fille, à qui
le gendarme Sandri faisait une cour peu honnête en attendant l'heureux
jour où il pourrait devenir le légitime époux de Tonia la Corsoise.
--Margaride, dit Maurin, donne-nous quatre verres de fenouillet, et du
meilleur.
--Deux verres suffiront, dit alors le père de la Corsoise. Vous devriez
comprendre, maître Maurin, qu'un garde-forêts ne doit pas trinquer
avec vous juste dans le moment où ses amis les gendarmes sont à votre
poursuite. Vous voilà passé bandit. Et je devrais peut-être vous
arrêter moi-même... Un Français du continent n'y aurait pas manqué à
ma place. Tout ce que je peux faire pour vous, en ma qualité de Corse,
c'est de me retirer comme si je ne vous connaissais pas... Allons,
viens, Tonia, rentrons chez nous.
Et Orsini se retira avec sa fille qui souriait à Maurin.
Quelle suite allait être donnée au procès-verbal des deux
gendarmes,--voilà ce qu'attendait avec impatience et curiosité tout le
pays des Maures, qui aimait Maurin.
Et comme il devenait ainsi un peu bandit à la manière corse, la
Corsoise s'était mise tout naturellement à le trouver fort à son goût.
Et puis, il contait si bien les gandoises (les histoires de son
invention), ce galégeaïré!