Les découvertes maritimes sont faites; les continents seuls gardent
encore une partie de leurs secrets. C’est là le champ inexploité que
notre siècle réservait aux explorateurs. Le domaine de l’inconnu se
rétrécit de jour en jour. L’Afrique, l’Asie, le Nouveau Monde sont
attaqués avec une égale ardeur. Les Marco Polo, les Mungo-Park, les
Walter Raleigh ont trouvé des émules. Si l’ardeur de ces intrépides
«traverseurs de voies périlleuses» ne se ralentit pas, avant la fin du
dix-neuvième siècle la conquête sera complète. La planète n’aura plus de
mystère et les pionniers suivront de près les découvreurs. Les enjambées
sont immenses. Après les Brazza et les Stanley, voici un officier
brésilien qui, pour son coup d’essai, trace à travers l’Amérique
méridionale une percée de deux mille kilomètres. Il arrive à la source
d’un des puissants affluents du plus grand fleuve peut-être qui soit au
monde. Pour connaître les origines du Nil, César se déclarait prêt à
laisser l’Univers à Pompée. _Bellum civile relinquam._ L’idée se
recommande à nos temps troublés. Les découvreurs, en effet, ne
travaillent pas pour un parti, pour une nation; ils travaillent pour
l’humanité. De tous les héros, ce sont ceux qui méritent, à coup sûr, le
mieux qu’on les honore.
Il n’y avait plus pour ainsi dire de sauvages. Tous, jusqu’aux noirs du
haut plateau africain, avaient été plus ou moins touchés par la
civilisation. M. le baron de Teffé a pénétré jusqu’au fond de ces
solitudes où l’on rencontre encore ce que je me permettrai d’appeler des
_sauvages vierges_. L’homme préhistorique nous apparaît ici tel qu’il a
dû être avant l’âge de la pierre polie. Ce sont des tribus sans nom qui
défendent leur dernier asile. Les haches leur manquent pour abattre les
arbres: elles les font tomber en découvrant les racines et en y mettant
le feu; car le feu, elles le connaissent. Là n’est pas seulement leur
supériorité marquée sur les grimpeurs qu’on voudrait leur donner pour
ancêtres. Elles ont le sens et la possession de l’histoire. Un jour les
enfants que les mères portaient à la mamelle apprendront que des êtres
presque semblables à eux, des êtres surnaturels toutefois, car ils
étaient armés du pouvoir de lancer la foudre, se frayèrent un chemin sur
ce fleuve qui courait avec une rapidité vertigineuse vers la mer. «Ils
vinrent peu nombreux, mais aucun obstacle ne put les arrêter. On jeta
des arbres d’une rive à l’autre. Ces arbres, au bout de quelques heures
séparés en deux tronçons leur livrèrent passage. Sur des troncs creusés,
ils avançaient toujours. Les anciens de la tribu décidèrent qu’on leur
offrirait résolument la bataille. Le combat fut sanglant. Que pouvaient
les flèches contre le feu du ciel? Les débris de la tribu se retirèrent
dans la profondeur des bois; quelques éclaireurs restèrent seuls aux
aguets. Ils virent alors les envahisseurs prendre pied sur la rive et
dresser vers le soleil un instrument qui semblait vouloir attirer
l’astre flamboyant sur la terre. Cette cérémonie accomplie, ils se
rembarquèrent et le courant rapide les emporta vers la région lointaine
d’où ils étaient venus.»
Voilà ce que les enfants du Haut Javary entendront. Pouvons-nous prévoir
ce qu’ils auront à raconter à leur tour?
L’impulsion est donnée; la civilisation est en marche. Que les Indiens
et les serpents boas se hâtent de reculer encore! Il n’est que temps
pour eux. Quand des plantations florissantes auront remplacé
l’inextricable fouillis de lianes, de géants séculaires et de buissons
épineux, les sauvages ne seront plus là pour redire dans leurs mélopées
plaintives la première invasion; il sera bon que les fils des visages
pâles puissent savoir, eux aussi, ce que la conquête de ce sol qu’ils
féconderont a coûté à leurs pères. Tel est l’intérêt le plus sérieux
peut-être qui s’attache au récit trop court, beaucoup trop court,
emprunté au journal de bord du baron de Teffé. Quel contraste entre le
bien-être, l’opulence des cités nouvelles et la désolation de ce sol qui
ne recélait que le _beriberi_ et la famine! Le _beriberi_, c’est la
maladie spéciale, caractéristique, du Javary, ce considérable affluent
du Haut-Amazone. Le corps se sent soudain atteint d’un engourdissement
général. «Ce n’est rien, dit-on à ceux qui se plaignent de ce malaise
indéfinissable. Vous avez passé la journée dans une pirogue, les jambes
repliées, le corps en équilibre. Ce n’est rien; cela va se dissiper avec
un peu d’exercice.»
Le patient se laisse convaincre: il essaie de marcher, il reprend
courage. Le soir, il est mort. La paralysie a gagné peu à peu le cœur.
Les victimes ont été semées l’une après l’autre sur la route. Peu sont
revenus au port. Ceux-là devaient avoir été dotés d’une force de
résistance peu commune. Un soleil foudroyant, des nuits brûlantes, et
l’ennemi contre lequel il n’est pas de défense, le moustique tropical
plongeant incessamment son dard sans pitié dans la peau! Pour ne pas
mourir dans de pareilles conditions, il faut s’être fait un devoir de la
vie; il faut se répéter sans cesse: «Si je m’abandonne, si je cède à
l’accablement qui me tente, que deviendront mes collections, mes
observations, mes calculs?» Une sorte de réaction suit presque toujours
cet effort de la volonté.
On vit, on résiste, pourvu que la subsistance ne manque pas. Mais c’est
ici que la nature vierge marque bien sa stérilité. Quand les vivres
emportés dans les barques ont été épuisés, quand il faut demander à la
forêt l’aliment du jour, la forêt n’a pas un fruit, pas une racine à
vous offrir. La pêche et la chasse seules pourraient fournir quelque
ressource. Elles les fourniraient si le courant n’était pas trop rapide,
si le bois, gardé par les Indiens, ne cachait pas tant d’embûches. La
faim vient: elle se chargera d’achever les équipages. Laissez toute
espérance! Nul de vous ne reverra la patrie!
Dans de pareils moments il n’y a que l’ascendant d’un chef aussi redouté
qu’aimé qui puisse conjurer le péril. Il paraît, le front souriant et le
regard ferme: les murmures s’apaisent et le découragement n’ose plus se
montrer. Parmi les découragés de tout à l’heure il se trouvait peut-être
quelque combattant de la guerre du Paraguay. Un mot, un seul mot,
suffira pour fortifier celui-là. «Rappelle-toi la journée de
_Riachuelo_». Ce compagnon raffermi ne tardera pas à communiquer sa
résignation aux autres. C’est ainsi que se poursuivent les grandes
entreprises et qu’elles aboutissent, comme la reconnaissance du
Haut-Javari, au succès.
Je n’ai pas craint de reprocher au baron de Teffé d’avoir mutilé une
relation qui aurait pu remplir au moins un gros volume. Je me fais un
plaisir de reproduire ici sa réponse, car cette réponse renferme pour
nous une espérance.
«C’est bien vrai, m’écrit le vaillant officier que l’Académie des
Sciences a nommé son correspondant, c’est bien vrai que le récit
est très laconique, mais on m’a conseillé de résumer le plus
possible mon journal de voyage. Personne ne sait mieux que vous
qu’après deux ans et neuf mois d’explorations, un marin ne retourne
pas chez soi sans apporter des notes et des renseignements pour
remplir une dizaine de volumes... Mais, enfin le mal est fait et je
m’empresse de vous demander mille excuses de l’insignifiance du
travail que je mets sous votre patronage.»
Si le travail était insignifiant, je ne me plaindrais pas qu’il fût trop
court. Non certes, il n’est pas insignifiant ce récit d’un homme
d’action revenu de la plus périlleuse, à coup sûr, de toutes ses
campagnes. Seulement je trouve encore ici à faire la remarque que m’ont
inspirée les documents au milieu desquels j’ai passé ma vie depuis vingt
ans. Les hommes d’action ne s’étonnent pas assez de ce qu’ils ont
accompli, de ce qu’ils ont souffert. Leur héroïsme a trop peu connu
l’émotion. Ils ne nous lèguent pas de tableaux, parce que leur
imagination ne s’en est jamais fait. Le danger leur paraît tout simple.
Il faut nous résigner et nous accoutumer à leur humeur. D’autres
viendront qui se mettront à leur place, qui trembleront pour eux et qui
nous feront trembler à notre tour. «Si tu veux me faire pleurer,
commence par verser des larmes!» Le baron de Teffé a beaucoup agi, il a
oublié de pleurer.
Ne désespérons pas pourtant. Ceux qui l’ont entendu raconter de vive
voix ses campagnes, savent de combien de détails inédits il pourrait
nous réjouir. Le fondateur de la _Revue des Deux-Mondes_ disait avec
raison dans sa critique toujours si judicieuse: «Les auteurs ont la
mauvaise habitude de garder pour eux le meilleur de leur pensée. Ce
qu’ils me racontent pour excuser les lacunes ou les obscurités que je
leur signale, vaut presque toujours beaucoup mieux que ce qu’ils m’ont
livré.» Nous attendons le baron de Teffé à sa seconde édition. La
première sera bientôt épuisée.