LES OUVRIERS

L’organisation sociale et économique de la termitière est beaucoup plus

étrange, plus compliquée et plus déconcertante que celle de la ruche. On

trouve dans la ruche des ouvrières, du couvain, des mâles et une reine

qui n’est au fond qu’une ouvrière dont les organes reproducteurs se sont

librement développés. Tout ce monde se nourrit du miel et du pollen

récoltés par les ouvrières. Dans la termitière, le polymorphisme est

plus surprenant. D’après Fritz Müller, Grassi et Sandias, classiques de

la termitologie, on compte de onze à quinze formes d’individus issus

d’œufs en apparence identiques. Sans entrer dans le détail compliqué et

trop technique de certaines de ces formes que faute de mieux on a

nommées formes 1, 2 et 3, nous nous bornerons à étudier les trois castes

(qui du reste comprennent des subdivisions), et qu’on peut appeler la

caste laborieuse, la caste guerrière et la caste reproductrice.

Dans la ruche, nous le savons, la femelle règne seule: c’est le

matriarcat absolu. A une époque préhistorique, soit par révolution, soit

par évolution, les mâles ont été relégués à l’arrière-plan et quelques

centaines d’entre eux sont simplement tolérés durant un certain temps

comme un mal onéreux mais inévitable. Sortis d’un œuf semblable à ceux

dont naissent les ouvrières, mais non fécondé, ils forment une caste de

princes fainéants, goulus, turbulents, jouisseurs, sensuels,

encombrants, imbéciles et manifestement méprisés. Ils ont l’œil

magnifique mais le cerveau très étroit et sont dépourvus de toute arme,

ne possédant pas l’aiguillon de la travailleuse qui au fond n’est que

l’oviducte qu’une virginité immémoriale a transformé en stylet

empoisonné. Après les vols nuptiaux, leur mission accomplie, ils sont

massacrés sans gloire, car les vierges prudentes et impitoyables ne

daignent pas tirer contre une telle engeance le poignard précieux et

fragile réservé aux grands ennemis. Elles se contentent de leur arracher

une aile et les jettent à la porte de la ruche où ils meurent de froid

et de faim.

Dans la termitière une castration volontaire remplace le matriarcat. Les

ouvriers sont ou mâles ou femelles, mais leur sexe est complètement

atrophié et à peine différencié. Ils sont totalement aveugles, n’ont pas

d’armes, n’ont pas d’ailes. Seuls ils sont chargés de la récolte, de

l’élaboration et de la digestion de la cellulose et nourrissent tous les

autres habitants. Hors eux, aucun de ces habitants, que ce soit le roi,

la reine, les guerriers ou ces étranges substituts et ces adultes ailés

dont nous reparlerons, n’est capable de profiter des vivres qui se

trouvent à sa portée. Ils mourraient de faim sur le plus magnifique tas

de cellulose, les uns, comme les guerriers, parce que leurs mandibules

sont tellement monstrueuses qu’elles rendent la bouche inaccessible, les

autres, comme le roi, la reine, les adultes ailés qui quittent le nid et

les individus mis en réserve ou en observation pour remplacer au besoin

les souverains morts ou insuffisants, parce qu’ils n’ont pas de

protozoaires dans l’intestin. Les travailleurs seuls savent manger et

digérer. Ils sont en quelque sorte l’estomac et le ventre collectifs de

la population. Quand un termite, à quelque classe qu’il appartienne, a

faim, il donne un coup d’antenne à l’ouvrier qui passe. Aussitôt

celui-ci fournit au solliciteur en bas âge, c’est-à-dire susceptible de

devenir roi, reine ou insecte ailé, ce qu’il a dans l’estomac. Si le

quémandeur est adulte, le travailleur se tourne tête-bêche et lui cède

généreusement ce que contient son intestin.

On le voit, c’est le communisme intégral, le communisme de l’œsophage et

des entrailles, poussé jusqu’à la coprophagie collective. Rien ne se

perd dans la sinistre et prospère république où se réalise, au point de

vue économique, le sordide idéal que la nature semble nous proposer. Si

quelqu’un change de peau, sa défroque est immédiatement dévorée; si

quelqu’un meurt, ouvrier, roi, reine ou guerrier, le cadavre est à

l’instant consommé par les survivants. Nul déchet, le nettoyage est

automatique et toujours profitable, tout est bon, rien ne traîne, tout

est comestible, tout est cellulose, et les excréments sont réutilisés

presque indéfiniment. L’excrément est du reste la matière première, si

l’on peut dire, de toutes leurs industries, y compris, nous venons de le

voir, celles de l’alimentation. Leurs galeries, par exemple, sont

intérieurement polies et vernissées avec le plus grand soin et le vernis

employé est exclusivement stercoral. S’agit-il de fabriquer un tuyau,

d’étayer un cheminement, de construire des cellules ou des loges,

d’édifier des appartements royaux, de réparer une brèche, d’obturer une

fissure par où pourrait se glisser un filet d’air frais, un rayon de

lumière, choses entre toutes épouvantables, c’est encore aux résidus de

leur digestion qu’ils recourent. On dirait qu’ils sont avant tout des

chimistes transcendantaux dont la science a surmonté tout préjugé, tout

dégoût, qui ont atteint la sereine conviction que dans la nature rien

n’est répugnant et que tout se ramène à quelques corps simples,

chimiquement indifférents, propres et purs.

En vertu de la surprenante faculté de commander aux corps et de les

transformer selon les tâches, les besoins et les circonstances que

possède l’espèce, les ouvriers se divisent en deux castes: les grands et

les petits. Les premiers, pourvus de mandibules plus puissantes, qui

croisent leurs lames comme des ciseaux, vont au loin, par les chemins

couverts, dépecer le bois et autres matières dures, en vue du

ravitaillement; les seconds, plus nombreux, restent à la maison et se

consacrent aux œufs, aux larves, aux nymphes, à l’alimentation des

insectes parfaits, à celle du roi et de la reine, aux magasins et à tous

les soins du ménage.

La vie des termites · 第 16 / 46 题