XXV

--Qui dois-je avoir l'honneur d'annoncer? demanda le valet de chambre.

--Lady Rosmond, répondit fièrement Ellénore. Et ce nom, prononcé à haute

voix, ne parut causer aucune surprise à lady Caroline. Elle se leva

aussi vivement que son embonpoint le lui permettait, salua Ellénore en

l'engageant à prendre place sur un canapé, en face de la bergère où elle

vint se rasseoir:

--J'ignorais, dit-elle avec un sourire qui voulait être gracieux, que

le hasard me ferait trouver ici une parente de lord Frédérik, et je me

félicite beaucoup de cette agréable rencontre. Comment se peut-il

qu'il ne m'ait jamais parlé du bonheur qu'il a de posséder une si jolie

cousine? Qu'il ait tant tardé à me procurer le plaisir de la connaître?

Ah! je lui en ferai de vifs reproches.

Et lady Caroline voyant qu'Ellénore ne s'empressait point de lui

répondre, ajoutait une foule de lieux communs polis à sa première phrase

pour lui donner le temps de se remettre et de vaincre l'émotion qui lui

semblait être l'effet d'une extrême timidité. Mais Ellénore l'écoutait

à peine, tant sa vue lui faisait éprouver de sensations diverses. La

première fut douce, car en examinant ce visage grossièrement régulier,

ces grands yeux sans regard, ces lèvres épaisses, ce teint rouge, cette

taille colossale, elle se dit: «Il ne peut l'aimer,» et cette pensée la

jeta pour un moment dans une de ces joies d'amour, qui ne font trêve

à la douleur que pour la rendre ensuite plus poignante. Hélas! la

réflexion devait bientôt lui prouver que si les infidélités permettent

l'espoir d'un retour, l'intérêt et la vanité ne sont pas sujets à

l'inconstance.

C'est donc pour la fortune de cette femme qu'il devient parjure,

faussaire, infâme!... pensa-t-elle, et le sentiment d'un mépris amer

vint glacer sa colère; elle se sentit fière de son rôle de victime, et

forte de son innocence, elle s'enhardit à répondre à lady Caroline.

--Je ne suis point parente de lord Frédérik Rosmond, madame, et pourtant

je lui appartiens d'assez près.

--Je ne comprends pas, madame; le nom que vous portez m'a fait

naturellement supposer que vous étiez la femme d'un cousin de lord

Frédérik, car je connais son frère, et je sais qu'il n'est pas marié.

Expliquez-moi, je vous prie, comment?...

--Oserai-je vous demander, madame, à quelle époque lord Frédérik a eu

l'honneur de vous épouser? interrompit Ellénore en fixant ses yeux sur

lady Caroline, comme sur le juge qui va prononcer une sentence de mort.

--Mais, il y a bientôt six mois, répondit lady Caroline, en considérant

l'effet sinistre de ce peu de mots sur le visage d'Ellénore.

--C'était en Écosse, n'est-ce pas?

--Oui, madame, et les fêtes données à cette occasion à Édimbourg ont été

si brillantes, que le bruit en est sans doute venu jusqu'à vous. Mais

vous paraissez souffrante; si vous preniez quelques gouttes d'éther?

En disant cela, la grosse lady se levait pour offrir un flacon à

Ellénore; et celle-ci, touchée des soins qu'elle en recevait, de la

manière affectueuse dont elle la traitait, concevait la noble idée de

lui épargner le coup qui devait détruire à jamais sa confiance en celui

dont elle se croyait aimée; en cet homme traître, bigame, et assez lâche

pour s'être mis, sans doute, à l'abri de la loi par un acte illusoire.

Pendant que l'indignation et la générosité se combattaient dans l'âme

d'Ellénore, pendant qu'elle succombait tour à tour au désir de se venger

en portant le trouble dans cette union inique, adultère aux yeux

du Créateur, et au sentiment noble, à l'exaltation du bien qui

l'entraînaient à choisir le plus beau rôle, à ne souiller par aucune

méchante action sa conscience de victime, enfin à porter sans tache

sa robe de martyre, lady Caroline s'efforçait de deviner la cause de

rabattement profond où elle voyait Ellénore, et qui pouvait être cette

femme douée de tout ce qu'on envie, et dont la vue excitait sa pitié?

Excepté la vérité, toutes les suppositions se présentaient à son esprit,

l'identité du nom ne l'éclairait même pas sur la conduite de lord

Frédérik, tant l'énormité de son crime lui paraissait improbable.

Inquiète de l'oppression qui semblait suffoquer Ellénore, et commençant

à se douter qu'un profond chagrin pouvait seul la plonger dans cet état

de stupeur, elle essaya de l'en tirer en lui parlant de son fils; elle

vanta la beauté, la gentillesse de ce charmant enfant, et s'étendit

particulièrement sur la pensée qu'il n'était point de douleur qui ne fût

consolable par le bonheur d'être mère, et mère d'un enfant si adorable.

Cette réflexion, que lady Caroline supposait devoir rendre Ellénore

à des sentiments plus doux, produisit l'effet contraire. L'idée du

sacrifice personnel qu'elle était au moment de s'imposer, céda tout

à coup à celle du sort qui menaçait son fils. Le désespoir maternel

l'emportant sur toute considération, elle s'écria:

--Cet enfant?... c'est le sien.

--Que voulez-vous dire!

--C'est le sien, vous dis-je, c'est l'héritier légitime de lord Rosmond.

--Qu'entends-je? l'héritier de lord Rosmond? c'est impossible.

--Cela est vrai, je vous le jure sur ce qu'il y a de plus sacré au

monde, sur l'honneur, cet enfant est le fils de lord Frédérik!

--Cela se peut, dit lady Caroline avec un sourire amer; mais un enfant

légitime?...

--Oui, madame, c'est le fruit d'un mariage que j'ai dû croire légal et

irrévocable, car il s'est fait devant témoins, dans une église et par

un prêtre. Miss Harriette Rosmond, la cousine de lord Frédérik, peut

l'attester, elle y assistait. Cet engagement, pris au nom du ciel, ne

peut être violé impunément. Je ne puis laisser dépouiller mon fils de

ses droits. Il faut que la loi le protège contre l'abandon de son père.

Il faut que la loi décide entre nous; que l'une de nous deux soit la

maîtresse d'un roué, la victime d'un infâme suborneur... ou la femme du

plus méprisable lord de l'Angleterre.

--La décision n'est pas douteuse, s'écria lady Caroline en se levant

pourpre de colère. Apprenez, mademoiselle, qu'on ne se joue pas d'une

famille comme la mienne, que j'ai un père, un frère, pour qui tout le

sang d'un faussaire ne suffirait pas à laver la moindre tache faite

à notre nom. Perdez l'espoir de m'intimider par vos menaces, par vos

aventures romanesques. Je vous plains d'avoir été dupe des serments d'un

jeune lord qui s'est amusé, comme tant d'autres, avant de se marier. Je

vous promets de l'intéresser à votre enfant, de l'engager à lui faire un

sort, car les fautes du passé doivent se payer, et je consens à...

--C'en est assez, madame, mon fils n'aura jamais besoin de vous, ni de

son père... Quelle que soit la valeur de l'acte qui m'a livrée à lord

Rosmond, je resterai, plus que lui, digne du nom qu'il porte. J'aurais

fait mieux encore, sans cet enfant qui excite votre pitié; oui, si

j'étais la seule victime de ce monstre de perfidie, j'épargnerais

son honneur aussi généreusement qu'il a lâchement compromis le mien.

J'hésiterais à divulguer son infamie par égard pour vous, madame, qui

m'avez montré de l'intérêt, pour vous, qu'il a déjà trompée, qu'il

trompera sans cesse; car si son amour pour moi était faux, il n'a pas un

seul sentiment vrai dans l'âme. Oh! vous découvrirez bientôt dans quel

but il m'a sacrifiée à vous, ou plutôt à votre fortune; vous gémirez,

mais trop tard, d'avoir été complice de son crime, d'avoir satisfait son

ambition, sa cupidité à prix d'or: car, ne vous abusez pas, c'est cela

seul qu'il aime en vous, c'est...

--Taisez-vous, mademoiselle, interrompit lady Caroline, d'un

ton théâtral, en se redressant fièrement, pour faire croire que

l'indignation l'emportait sur l'inquiétude; qu'elle avait une confiance

fondée sur trop de preuves évidentes pour soupçonner la bonne foi de son

mari, et pour le laisser injurier par une maîtresse abandonnée. Cessez

d'injurier l'homme que j'aime, celui dont je m'honore de porter le nom,

continua lady Caroline; ne me contraignez pas à réclamer le secours de

mes gens pour me délivrer de votre présence. (Et, en parlant ainsi,

elle portait la main sur le cordon d'une sonnette.) Vous avez demandé à

pénétrer ici sous prétexte de me révéler un secret important. Est-ce

à une aventure de jeunesse, à une de ces intrigues qui précèdent les

mariages de tous nos jeunes lords, que vous donnez le nom de secret

important? En vérité, ce serait risible.

--Riez-en donc, madame, interrompit Ellénore avec amertume, car c'est

pour vous apprendre que j'étais la femme de lord Rosmond avant qu'il

vous connût, et qu'il existe assez de témoins de cet acte solennel pour

en soutenir l'authenticité devant tous les juges de l'Angleterre, que je

suis venue chez vous; c'est pour vous dire qu'il y va de la légitimité

de mon fils, et que je ne puis sans crime abandonner sa cause.

--Faites tout ce qu'il vous plaira pour rendre votre histoire plus

intéressante, reprit vivement lady Caroline; ameutez tous les avocats

de Londres pour amuser le public de vos réclamations amoureuses, le

scandale en retombera sur vous, oui, sur vous seule. On sait ce que

c'est que la rage des maîtresses quand leurs amants se marient, et

personne ne prend leurs injures au sérieux.

--Oui, quand ce sont des maîtresses, des femmes dégradées par le vice,

des misérables qui pleurent dans leur amant la dupe qui les paie. Mais

les plaintes d'une honnête femme, indignement trompée, d'une mère qui

réclame l'appui de la justice contre un acte qui lui ravit le nom et le

rang de son enfant, se feront écouter, madame; des preuves irrécusables

jetteront un jour affreux sur la conduite de lord Rosmond. Sa double

trahison sera démontrée; et s'il est impossible que la loi protège un

tel excès d'infamie... qu'il tremble!

--Sans doute, il tremblerait s'il devait être jugé par un tribunal

révolutionnaire, dit lady Caroline, avec mépris; car on sait ce qu'une

dénonciation produit en France par le temps où nous sommes; mais, grâce

au ciel, ce n'est point à des juges français que nous aurions affaire,

et toutes vos délations seront sans nul effet à Londres.

--Mes délations!... s'écria Ellénore indignée; mes délations!...

confondre les réclamations d'une épouse, d'une mère, avec les viles

dénonciations de ces monstres d'ingratitude et d'envie, qui traînent sur

l'échafaud ceux qu'ils n'oseraient combattre!... Ah! cette insulte les

dépasse toutes, et je ne saurais souffrir plus longtemps d'être traitée

ainsi.

En ce moment, plusieurs voix se firent entendre; des jurements, des

menaces, le bruit de plusieurs crosses de fusils retombant avec violence

sur les carreaux de marbre de l'antichambre, annoncèrent la présence de

la force armée.

Ellénore, Volume I · 第 27 / 49 题