XVI

Lorsqu'Ellénore revint à elle, son premier regard se porta sur Frédérik;

il était assis près du lit où on l'avait couchée. Elle fut frappée de

l'anxiété peinte sur les traits du marquis, et non moins étonnée de

sentir son bras serré par un inconnu; c'était le chirurgien qui venait

de la saigner; car les émotions diverses et multipliées qui l'agitaient

depuis vingt-quatre heures, avaient fini par lui causer de telles

suffocations et une fièvre si violente, qu'il avait fallu lui tirer du

sang.

--Voilà le pouls qui se calme, dit le médecin; la respiration devient

plus libre. Soyez tranquille, dans peu elle sera rétablie. A son âge,

les atteintes du mal sont vives, mais la guérison est prompte. Il faut

seulement la veiller avec soin, empêcher qu'on ne fasse du bruit près

d'elle. Mademoiselle, ajouta le docteur en parlant à une femme de

chambre qui se trouvait là, si madame la marquise désirait boire, vous

lui donneriez une cuillerée de cette potion. J'espère qu'une autre

saignée ne sera point nécessaire. Au reste, si les spasmes revenaient,

n'hésitez pas à m'envoyer chercher.

Puis le médecin se retira, reconduit jusqu'à l'antichambre par M. de

Rosmond, qui le questionna de nouveau sur l'état d'Ellénore, et en reçut

les réponses les plus rassurantes.

Pendant ce temps, plongée dans la vague d'un doux rêve, Ellénore

laissait errer sa pensée au hasard, sans chercher à la guider par aucun

souvenir; elle sentait un bien-être qu'elle craignait de perdre par

le moindre mouvement, par la moindre réflexion. Heureuse de ce qu'elle

éprouvait, elle ne cherchait pas à rien comprendre. Le retour de

Frédérik près d'elle, sans la sortir de cette rêverie délicieuse, lui

fit l'effet d'une apparition accordée par le ciel à ses voeux. Elle le

contempla avec amour mais sans oser lui adresser une parole, car

elle frémissait de voir au premier son s'évanouir le prestige qui la

ravissait.

Frédérik, de son côté, n'osait troubler par un seul mot le calme

si nécessaire au retour d'Ellénore à la vie! car elle était restée

plusieurs heures en danger, et l'idée de la perdre, d'être peut-être

la cause de sa mort, avait porté l'amour de Frédérik au plus haut point

d'exaltation.

--Dormez, lui disait-il, dormez, je vous en conjure; c'est ma vie que je

vous demande, ajouta-t-il à voix basse et d'un ton suppliant.

Et la malade, cédant à cette prière autant qu'à sa faiblesse physique,

ferma les yeux en signe d'obéissance; bientôt un sommeil réparateur vint

calmer ses souffrances sans interrompre son doux rêve.

Ce repos de quelques heures suffit pour ranimer Ellénore et la rendre

à ses souvenirs. Mais des idées confuses revenaient à son esprit sans

qu'elle pût les expliquer.

--Qui êtes-vous? demanda-t-elle à la femme qui la veillait, qui vous a

chargée de me soigner? car je m'en souviens, c'est vous qui me donniez à

boire la nuit passée; qui vous a mise là?

--C'est M. le marquis, madame. Je lui ai été recommandée par la

maîtresse de l'hôtel, qui me connaît depuis longtemps; mais monsieur m'a

ordonné d'aller l'avertir dès que madame la marquise serait réveillée,

et je cours lui...

--Qui cela? M. le marquis!... interrompit vivement Ellénore.

Mais mademoiselle Rosalie était déjà dehors de la chambre, où elle

rentra quelques moments après, suivie de M. de Rosmond.

--Faites savoir au docteur que madame la marquise peut le recevoir, dit

Frédérik à la femme de chambre, en appuyant avec intention sur ce titre

de marquise qui excita chez Ellénore un mouvement de surprise.--Par

grâce, ne me démentez point, ajouta-t-il, lorsqu'il fut seul avec

Ellénore; laissez-moi porter quelques jours d'avance le titre que vous

ne pouvez me refuser.

--Comment?... il se pourrait!... Mais non... vous m'abusez... s'écria

Ellénore tremblante d'émotion.

--Au nom du ciel! ayez confiance en moi, interrompit Frédérik; ne vous

perdez pas à plaisir. Songez qu'aujourd'hui votre honneur est le mien,

et qu'il ne vous est plus permis de le compromettre.

Frederick suppliait comme on ordonne, et toute l'énergie du caractère

d'Ellénore faiblissait devant cette autorité à la fois tendre et

farouche, protectrice et menaçante.

--Vous n'êtes pas en état, dit-il, de vous porter secours; laissez-en

le soin à un ami dévoué, que vous serez libre de traiter aussi mal

qu'il vous plaira dès qu'il vous aura mise à l'abri des insultes de ces

misérables. Mais voici le docteur. Ne dites rien qui lui fasse douter...

--Je ne veux pas le voir, dit Ellénore, n'osant croire à ce qu'elle

entendait. Je ne suis plus malade.

--Voilà bien le propos d'une convalescente! dit le docteur en

s'approchant du lit d'Ellénore. En effet, voilà un pouls qui promet une

prompte guérison; mais il ne faut pas faire d'imprudence, il y a encore

beaucoup de faiblesse, et madame la marquise doit garder le lit toute

cette journée pour éviter une rechute.

--Elle sera docile, s'empressa de répondre M. de Rosmond; elle sait tout

le prix que j'attache à sa soumission. Elle ne voudra pas m'affliger en

se révoltant contre tant de motifs raisonnables, impérieux même.

Un regard d'Ellénore promit la soumission qu'exigeait Frédérik; elle

ne fut pas moins complaisante pour les avis du médecin, et s'engagea à

faire tout ce qu'il prescrivait, craignant de lui donner, par la moindre

contrariété, une occasion de prolonger sa visite.

Dès qu'il fut parti, Frédérik s'assit près du lit d'Ellénore en disant:

--Je vous dois l'explication de tout ce qui vous surprend en ce moment,

à commencer par ma présence ici. Écoutez-moi avec bonté, et vous verrez

ensuite si mes projets méritent d'être approuvés.

»En revenant de Val-Fleury, mon premier soin fut d'ordonner à Maurice de

tout disposer pour votre départ secret. Je me rendis ensuite chez le duc

de Lauzun; je le trouvai occupé à m'écrire pour me prévenir de plusieurs

dénonciations qui m'accusaient d'insulte envers la cour, et pour

m'annoncer que l'ordre de me conduire à la Bastille avait dû être signé

le matin même, car ce maudit duel m'a fait pour ennemis les gens les

plus puissants auprès du roi.

»Lauzun me pressa de partir sur-le-champ pour l'Angleterre. L'idée

d'être plus près de vous à Londres qu'à Paris, me détermina sans peine à

suivre son conseil. Je revins chez moi prendre de l'argent, écrire à mon

banquier et je me mis en route pour Calais; j'étais déjà à trente

lieues de Paris lorsque je rencontrai Maurice qui venait à franc étrier

m'apprendre l'embarras où vous plongeait le départ de votre soeur et

son séjour dans l'Inde. Au lieu d'aller à Calais, je me dirigeai sur

Boulogne, et conduit par Maurice dans l'hôtel où il vous avait laissée,

je suis arrivé au moment même où, accablée sous les insultes de cette

vile servante et de cet animal d'aubergiste, vous alliez quitter cet

appartement. Je n'ai pu résister au désir de confondre ces misérables,

au plaisir de changer tout à coup leur insolence en respect, leur

effronterie en crainte. Mon nom seul a suffi pour les faire rentrer dans

la poussière. Ah! gardez-le ce nom, par reconnaissance pour les ennuis

dont il vous délivre, et par amour pour moi.

--Non, je ne saurais l'usurper, dit Ellénore.

--Et qui vous empêche de le porter toujours? Ma famille d'Angleterre

est puissante, il est vrai; elle rêve pour moi un mariage qui serve son

ambition. Mais, suis-je forcé de me sacrifier à ses vues orgueilleuses?

Non, mon caractère, mon amour tout s'y oppose. Je veux bien, par égard

pour leurs vieux préjugés, prendre tout le temps qu'il faudra employer,

tous les ménagements nécessaires pour l'amener à approuver mon choix;

mais comme il est irrévocable, elle finira par souffrir ce qu'elle ne

peut empêcher. Mon plan est tout tracé. Dès que vous serez rétablie, je

vous conduirai dans quelque jolie _cottage_ aux environs de Richmond;

là, un prêtre nous mariera, assisté par quelques amis qui seront nos

témoins; là, je serai le plus heureux des hommes; là, si tu le veux,

nous oublierons et la terre et tout ce qui l'agite pour nous enivrer

d'un bonheur éternel.

--Ah! c'en est trop pour ma raison, s'écria Ellénore; à l'aspect de tant

de félicité, comment penser à ce qu'elle vous coûte... et pourtant...

--Plus de scrupules barbares, interrompit Frédérik, plus de générosité

cruelle; je ne puis vivre sans toi, confie ta destinée à mon amour, et

tu verras si je suis digne de te posséder!

La confiance est la faiblesse des âmes nobles. Ellénore n'hésita pas

à croire aux promesses de Frédérik, elle insista seulement sur les

sacrifices qu'il lui faisait présentement et sur les reproches qu'il lui

ferait peut-être un jour de les avoir acceptés. On devine la chaleur que

M. de Rosmond mit à la rassurer sur ce sujet et le succès qu'il obtint

contre les scrupules de cette âme naïve et fière, mais passionnée.

Elle promit de se conformer aux projets de M. de Rosmond, d'autant plus

qu'ils n'étaient qu'honorables pour elle; mais se rappelant le danger

qui menaçait Frédérik, elle s'écria tout à coup.

--Je veux partir, et partir ce soir même; allez vous informer de l'heure

à laquelle le paquebot met à la voile. Si l'ordre de vous arrêter,

arrivait! Ah! mon Dieu!.. Il ne faut pas rester un jour de plus ici.

--Y pensez-vous, Ellénore? A peine revenue à la vie, vous voulez braver

la fatigue d'une traversée.

--Je me sens mieux, vous dis-je.

--Mais vous ne savez donc pas que je vous ai tenue tout un jour là,

mourante, étouffée par le sang, dévorée par la fièvre; que sans le

secours du médecin, j'allais vous voir expirer... Et il n'est point de

considération au monde qui puisse me faire consentir à vous revoir dans

un pareil danger.

--C'était la surprise, la douleur, la joie; maintenant je suis calme,

je n'ai plus qu'une crainte, qu'une idée, celle de votre sûreté. Ne me

rendez pas tous mes maux, en vous exposant plus longtemps; songez que si

l'on venait vous arrêter en ce moment, on me tuerait avant que de

vous arracher d'ici, de vous traîner en prison. Par pitié pour moi,

embarquez-vous à l'instant même, s'il est possible, ou j'irai moi-même

prier le capitaine de m'emmener.

--Gardez-vous en, chère Ellénore, ce serait trahir le motif de ma fuite

que de vous exposer à partir, faible comme vous l'êtes et si peu remise

des souffrances dont plusieurs personnes ont été témoins. Je partirai,

puisque vous l'exigez: mais je resterai à Douvres jusqu'à ce que vous

soyez en état de venir m'y rejoindre. L'ancien passeport que j'ai

rapporté de Londres il y à trois mois me suffira pour y retourner; j'y

joindrai ces mots: avec la marquise de Rosmond et une femme de chambre,

et je préviendrai de la cause qui vous empêche de m'accompagner, afin

qu'on ne mette pas d'obstacle à votre départ d'ici.

Au nom de sa sûreté personnelle, Frédérik était bien sûr de voir

céder Ellénore à tout ce qu'il exigerait de sa prudence. Elle insista

seulement pour qu'il s'embarquât au plus vite.

Pendant qu'il prenait tous les soins nécessaires pour assurer son

passage, Ellénore se faisait servir un bouillon et quelque boisson

cordiale pour ranimer ses forces. Elle donnait des ordres à mademoiselle

Rosalie, qui déjà séduite par l'intérêt qu'inspirait Ellénore, lui

obéissait aveuglément et se conformait sans peine à la recommandation

faite par le marquis de Rosmond, de ne la point contrarier. Elle était

encore terrifiée de la manière dont le marquis avait traité le maître

d'hôtel à propos de ses procédés envers Ellénore, et de sa colère en

chassant l'insolente Augustine.

Frédérik revint bientôt dire adieu à Ellénore; il avait tant de peine à

la quitter qu'elle eut besoin de le menacer de partir elle-même pour le

déterminer à se rendre à bord du paquebot.

Il y était déjà depuis plus d'un quart d'heure, sans qu'on pensât à

mettre à la voile. C'était, disait-on, une dépêche du gouvernement qui

se faisait attendre. Frédérik impatienté de ce retard, ouvrit le livre

dont il s'était muni contre l'ennui de la traversée, et se mit à lire

assis au bout du pont. Enfin le signal retentit, et le paquebot quitta

le port. Le vent était favorable, mais il était froid, et l'on se

disputait le peu d'abri dû à la grande voile.

--Faites-lui respirer le grand air, crièrent plusieurs voix. On étouffe

dans la cabine.

Et personne ne s'inquiétait de celle qui se trouvait mal, d'abord parce

que rien n'est si ordinaire que d'être fort souffrant pendant cette

traversée, et puis parce que le mal de mer rend très-personnel. A peine

si quelques regards se tournaient vers le petit escalier d'où sortait

une pauvre femme, pâle comme la mort, et soutenue par deux matelots qui

la déposèrent sur des ballots de laine.

--Elle est ma foi très-jolie dit un jeune anglais, en s'adressant à son

ami.

A cette exclamation, Frédérik lève les yeux, les porte sur la femme qui

excite l'admiration de l'étranger et reconnaît Ellénore.

Ellénore, Volume I · 第 18 / 49 题