Lorsqu'Ellénore revint à elle, son premier regard se porta sur Frédérik;
il était assis près du lit où on l'avait couchée. Elle fut frappée de
l'anxiété peinte sur les traits du marquis, et non moins étonnée de
sentir son bras serré par un inconnu; c'était le chirurgien qui venait
de la saigner; car les émotions diverses et multipliées qui l'agitaient
depuis vingt-quatre heures, avaient fini par lui causer de telles
suffocations et une fièvre si violente, qu'il avait fallu lui tirer du
sang.
--Voilà le pouls qui se calme, dit le médecin; la respiration devient
plus libre. Soyez tranquille, dans peu elle sera rétablie. A son âge,
les atteintes du mal sont vives, mais la guérison est prompte. Il faut
seulement la veiller avec soin, empêcher qu'on ne fasse du bruit près
d'elle. Mademoiselle, ajouta le docteur en parlant à une femme de
chambre qui se trouvait là, si madame la marquise désirait boire, vous
lui donneriez une cuillerée de cette potion. J'espère qu'une autre
saignée ne sera point nécessaire. Au reste, si les spasmes revenaient,
n'hésitez pas à m'envoyer chercher.
Puis le médecin se retira, reconduit jusqu'à l'antichambre par M. de
Rosmond, qui le questionna de nouveau sur l'état d'Ellénore, et en reçut
les réponses les plus rassurantes.
Pendant ce temps, plongée dans la vague d'un doux rêve, Ellénore
laissait errer sa pensée au hasard, sans chercher à la guider par aucun
souvenir; elle sentait un bien-être qu'elle craignait de perdre par
le moindre mouvement, par la moindre réflexion. Heureuse de ce qu'elle
éprouvait, elle ne cherchait pas à rien comprendre. Le retour de
Frédérik près d'elle, sans la sortir de cette rêverie délicieuse, lui
fit l'effet d'une apparition accordée par le ciel à ses voeux. Elle le
contempla avec amour mais sans oser lui adresser une parole, car
elle frémissait de voir au premier son s'évanouir le prestige qui la
ravissait.
Frédérik, de son côté, n'osait troubler par un seul mot le calme
si nécessaire au retour d'Ellénore à la vie! car elle était restée
plusieurs heures en danger, et l'idée de la perdre, d'être peut-être
la cause de sa mort, avait porté l'amour de Frédérik au plus haut point
d'exaltation.
--Dormez, lui disait-il, dormez, je vous en conjure; c'est ma vie que je
vous demande, ajouta-t-il à voix basse et d'un ton suppliant.
Et la malade, cédant à cette prière autant qu'à sa faiblesse physique,
ferma les yeux en signe d'obéissance; bientôt un sommeil réparateur vint
calmer ses souffrances sans interrompre son doux rêve.
Ce repos de quelques heures suffit pour ranimer Ellénore et la rendre
à ses souvenirs. Mais des idées confuses revenaient à son esprit sans
qu'elle pût les expliquer.
--Qui êtes-vous? demanda-t-elle à la femme qui la veillait, qui vous a
chargée de me soigner? car je m'en souviens, c'est vous qui me donniez à
boire la nuit passée; qui vous a mise là?
--C'est M. le marquis, madame. Je lui ai été recommandée par la
maîtresse de l'hôtel, qui me connaît depuis longtemps; mais monsieur m'a
ordonné d'aller l'avertir dès que madame la marquise serait réveillée,
et je cours lui...
--Qui cela? M. le marquis!... interrompit vivement Ellénore.
Mais mademoiselle Rosalie était déjà dehors de la chambre, où elle
rentra quelques moments après, suivie de M. de Rosmond.
--Faites savoir au docteur que madame la marquise peut le recevoir, dit
Frédérik à la femme de chambre, en appuyant avec intention sur ce titre
de marquise qui excita chez Ellénore un mouvement de surprise.--Par
grâce, ne me démentez point, ajouta-t-il, lorsqu'il fut seul avec
Ellénore; laissez-moi porter quelques jours d'avance le titre que vous
ne pouvez me refuser.
--Comment?... il se pourrait!... Mais non... vous m'abusez... s'écria
Ellénore tremblante d'émotion.
--Au nom du ciel! ayez confiance en moi, interrompit Frédérik; ne vous
perdez pas à plaisir. Songez qu'aujourd'hui votre honneur est le mien,
et qu'il ne vous est plus permis de le compromettre.
Frederick suppliait comme on ordonne, et toute l'énergie du caractère
d'Ellénore faiblissait devant cette autorité à la fois tendre et
farouche, protectrice et menaçante.
--Vous n'êtes pas en état, dit-il, de vous porter secours; laissez-en
le soin à un ami dévoué, que vous serez libre de traiter aussi mal
qu'il vous plaira dès qu'il vous aura mise à l'abri des insultes de ces
misérables. Mais voici le docteur. Ne dites rien qui lui fasse douter...
--Je ne veux pas le voir, dit Ellénore, n'osant croire à ce qu'elle
entendait. Je ne suis plus malade.
--Voilà bien le propos d'une convalescente! dit le docteur en
s'approchant du lit d'Ellénore. En effet, voilà un pouls qui promet une
prompte guérison; mais il ne faut pas faire d'imprudence, il y a encore
beaucoup de faiblesse, et madame la marquise doit garder le lit toute
cette journée pour éviter une rechute.
--Elle sera docile, s'empressa de répondre M. de Rosmond; elle sait tout
le prix que j'attache à sa soumission. Elle ne voudra pas m'affliger en
se révoltant contre tant de motifs raisonnables, impérieux même.
Un regard d'Ellénore promit la soumission qu'exigeait Frédérik; elle
ne fut pas moins complaisante pour les avis du médecin, et s'engagea à
faire tout ce qu'il prescrivait, craignant de lui donner, par la moindre
contrariété, une occasion de prolonger sa visite.
Dès qu'il fut parti, Frédérik s'assit près du lit d'Ellénore en disant:
--Je vous dois l'explication de tout ce qui vous surprend en ce moment,
à commencer par ma présence ici. Écoutez-moi avec bonté, et vous verrez
ensuite si mes projets méritent d'être approuvés.
»En revenant de Val-Fleury, mon premier soin fut d'ordonner à Maurice de
tout disposer pour votre départ secret. Je me rendis ensuite chez le duc
de Lauzun; je le trouvai occupé à m'écrire pour me prévenir de plusieurs
dénonciations qui m'accusaient d'insulte envers la cour, et pour
m'annoncer que l'ordre de me conduire à la Bastille avait dû être signé
le matin même, car ce maudit duel m'a fait pour ennemis les gens les
plus puissants auprès du roi.
»Lauzun me pressa de partir sur-le-champ pour l'Angleterre. L'idée
d'être plus près de vous à Londres qu'à Paris, me détermina sans peine à
suivre son conseil. Je revins chez moi prendre de l'argent, écrire à mon
banquier et je me mis en route pour Calais; j'étais déjà à trente
lieues de Paris lorsque je rencontrai Maurice qui venait à franc étrier
m'apprendre l'embarras où vous plongeait le départ de votre soeur et
son séjour dans l'Inde. Au lieu d'aller à Calais, je me dirigeai sur
Boulogne, et conduit par Maurice dans l'hôtel où il vous avait laissée,
je suis arrivé au moment même où, accablée sous les insultes de cette
vile servante et de cet animal d'aubergiste, vous alliez quitter cet
appartement. Je n'ai pu résister au désir de confondre ces misérables,
au plaisir de changer tout à coup leur insolence en respect, leur
effronterie en crainte. Mon nom seul a suffi pour les faire rentrer dans
la poussière. Ah! gardez-le ce nom, par reconnaissance pour les ennuis
dont il vous délivre, et par amour pour moi.
--Non, je ne saurais l'usurper, dit Ellénore.
--Et qui vous empêche de le porter toujours? Ma famille d'Angleterre
est puissante, il est vrai; elle rêve pour moi un mariage qui serve son
ambition. Mais, suis-je forcé de me sacrifier à ses vues orgueilleuses?
Non, mon caractère, mon amour tout s'y oppose. Je veux bien, par égard
pour leurs vieux préjugés, prendre tout le temps qu'il faudra employer,
tous les ménagements nécessaires pour l'amener à approuver mon choix;
mais comme il est irrévocable, elle finira par souffrir ce qu'elle ne
peut empêcher. Mon plan est tout tracé. Dès que vous serez rétablie, je
vous conduirai dans quelque jolie _cottage_ aux environs de Richmond;
là, un prêtre nous mariera, assisté par quelques amis qui seront nos
témoins; là, je serai le plus heureux des hommes; là, si tu le veux,
nous oublierons et la terre et tout ce qui l'agite pour nous enivrer
d'un bonheur éternel.
--Ah! c'en est trop pour ma raison, s'écria Ellénore; à l'aspect de tant
de félicité, comment penser à ce qu'elle vous coûte... et pourtant...
--Plus de scrupules barbares, interrompit Frédérik, plus de générosité
cruelle; je ne puis vivre sans toi, confie ta destinée à mon amour, et
tu verras si je suis digne de te posséder!
La confiance est la faiblesse des âmes nobles. Ellénore n'hésita pas
à croire aux promesses de Frédérik, elle insista seulement sur les
sacrifices qu'il lui faisait présentement et sur les reproches qu'il lui
ferait peut-être un jour de les avoir acceptés. On devine la chaleur que
M. de Rosmond mit à la rassurer sur ce sujet et le succès qu'il obtint
contre les scrupules de cette âme naïve et fière, mais passionnée.
Elle promit de se conformer aux projets de M. de Rosmond, d'autant plus
qu'ils n'étaient qu'honorables pour elle; mais se rappelant le danger
qui menaçait Frédérik, elle s'écria tout à coup.
--Je veux partir, et partir ce soir même; allez vous informer de l'heure
à laquelle le paquebot met à la voile. Si l'ordre de vous arrêter,
arrivait! Ah! mon Dieu!.. Il ne faut pas rester un jour de plus ici.
--Y pensez-vous, Ellénore? A peine revenue à la vie, vous voulez braver
la fatigue d'une traversée.
--Je me sens mieux, vous dis-je.
--Mais vous ne savez donc pas que je vous ai tenue tout un jour là,
mourante, étouffée par le sang, dévorée par la fièvre; que sans le
secours du médecin, j'allais vous voir expirer... Et il n'est point de
considération au monde qui puisse me faire consentir à vous revoir dans
un pareil danger.
--C'était la surprise, la douleur, la joie; maintenant je suis calme,
je n'ai plus qu'une crainte, qu'une idée, celle de votre sûreté. Ne me
rendez pas tous mes maux, en vous exposant plus longtemps; songez que si
l'on venait vous arrêter en ce moment, on me tuerait avant que de
vous arracher d'ici, de vous traîner en prison. Par pitié pour moi,
embarquez-vous à l'instant même, s'il est possible, ou j'irai moi-même
prier le capitaine de m'emmener.
--Gardez-vous en, chère Ellénore, ce serait trahir le motif de ma fuite
que de vous exposer à partir, faible comme vous l'êtes et si peu remise
des souffrances dont plusieurs personnes ont été témoins. Je partirai,
puisque vous l'exigez: mais je resterai à Douvres jusqu'à ce que vous
soyez en état de venir m'y rejoindre. L'ancien passeport que j'ai
rapporté de Londres il y à trois mois me suffira pour y retourner; j'y
joindrai ces mots: avec la marquise de Rosmond et une femme de chambre,
et je préviendrai de la cause qui vous empêche de m'accompagner, afin
qu'on ne mette pas d'obstacle à votre départ d'ici.
Au nom de sa sûreté personnelle, Frédérik était bien sûr de voir
céder Ellénore à tout ce qu'il exigerait de sa prudence. Elle insista
seulement pour qu'il s'embarquât au plus vite.
Pendant qu'il prenait tous les soins nécessaires pour assurer son
passage, Ellénore se faisait servir un bouillon et quelque boisson
cordiale pour ranimer ses forces. Elle donnait des ordres à mademoiselle
Rosalie, qui déjà séduite par l'intérêt qu'inspirait Ellénore, lui
obéissait aveuglément et se conformait sans peine à la recommandation
faite par le marquis de Rosmond, de ne la point contrarier. Elle était
encore terrifiée de la manière dont le marquis avait traité le maître
d'hôtel à propos de ses procédés envers Ellénore, et de sa colère en
chassant l'insolente Augustine.
Frédérik revint bientôt dire adieu à Ellénore; il avait tant de peine à
la quitter qu'elle eut besoin de le menacer de partir elle-même pour le
déterminer à se rendre à bord du paquebot.
Il y était déjà depuis plus d'un quart d'heure, sans qu'on pensât à
mettre à la voile. C'était, disait-on, une dépêche du gouvernement qui
se faisait attendre. Frédérik impatienté de ce retard, ouvrit le livre
dont il s'était muni contre l'ennui de la traversée, et se mit à lire
assis au bout du pont. Enfin le signal retentit, et le paquebot quitta
le port. Le vent était favorable, mais il était froid, et l'on se
disputait le peu d'abri dû à la grande voile.
--Faites-lui respirer le grand air, crièrent plusieurs voix. On étouffe
dans la cabine.
Et personne ne s'inquiétait de celle qui se trouvait mal, d'abord parce
que rien n'est si ordinaire que d'être fort souffrant pendant cette
traversée, et puis parce que le mal de mer rend très-personnel. A peine
si quelques regards se tournaient vers le petit escalier d'où sortait
une pauvre femme, pâle comme la mort, et soutenue par deux matelots qui
la déposèrent sur des ballots de laine.
--Elle est ma foi très-jolie dit un jeune anglais, en s'adressant à son
ami.
A cette exclamation, Frédérik lève les yeux, les porte sur la femme qui
excite l'admiration de l'étranger et reconnaît Ellénore.