XI

On s'étonnera sans doute de la retenue du duc d'O... avec une jeune

personne que sa présence chez le marquis de Croixville, livrait

naturellement à des suppositions fort encourageantes. Il est vrai que

madame Gerbourg, faisant près d'elle les fonctions de gouvernante

ou plutôt de dame de compagnie, était là pour rendre plus décente la

présence d'Ellénore au milieu des amis de M. de Croixville; mais l'air

capable de madame Gerbourg n'aurait pas obtenu le moindre sacrifice

de la gaieté de ces messieurs. Le regard imposant, les manières si

simplement chastes d'Ellénore agissaient bien davantage sur l'esprit des

plus hardis. Ils riaient de leur soumission à ce qu'ils appelaient sa

_pruderie enfantine_. Mais ils en ressentaient une secrète influence

qui leur ôtait involontairement toute idée de la blesser. Cet effet

difficile à croire, peut être attesté par tout ce qui reste de personnes

ayant connu Ellénore. Jamais on n'a vu tant obtenir dans une position où

l'on n'avait nul droit de rien exiger.

La rivalité, cette Euménide qui porte souvent au crime et toujours à

la malignité les femmes les plus douces, n'a pas une moins mauvaise

influence sur les hommes. Il n'est point d'affection qui les arrête:

leur premier soin est de détruire toute illusion flatteuse sur le compte

du préféré, fût-il leur meilleur ami. Dénoncer ses défauts, mettre en

lumière ses ridicules, est un devoir de la part des aspirants à

son bonheur. Aussi le duc d'O... ne manqua-t-il pas de mettre la

conversation sur ce qu'il appelait les extravagances du marquis de

Croixville.

--Je suis sûr que vous ne le connaissez pas, dit-il à Ellénore.

Alors il raconta plusieurs traits d'originalité du marquis de

Croixville, et rit de sa manière d'établir surtout des paris, manie

copiée des Anglais qui lui coûtait beaucoup d'argent à Londres et lui en

rapportait beaucoup plus à Paris.

--Que pensez-vous, ajouta le prince, d'un homme assez fou pour s'exposer

à se couper la gorge à propos de trois lapins? oui, trois lapins! Ne

va-t-il pas s'imaginer un beau jour de parier contre le vicomte de

W... qu'il n'y avait pas dans la société un homme aussi grand que trois

lapins mis au bout l'un de l'autre! Le pari accepté et fixé à une somme

considérable, chacun tombe d'accord que le comte d'Egmont, le veuf de

cette adorable fille du maréchal de Richelieu, est l'homme de tous

ceux de la cour ayant la taille la plus élevée. Sa gravité, sa position

sociale rendait très-difficile de lui demander à établir le parallèle.

Tout autre aurait payé le pari plutôt que d'aller proposer à un tel

personnage de se laisser mesurer avec trois lapins; mais Croixville, qui

ne doute de rien, s'y est si bien pris, que ce géant de comte d'Egmont a

bien voulu se prêter à l'épreuve, et que le pauvre vicomte de W... en

a été pour son argent. Voilà à peu près l'histoire la plus honnête que

nous puissions vous raconter de lui, ajouta le prince en s'adressant à

Ellénore. Les autres trahissent trop le colonel des hussards.

--Et leur colonel général, dit M. de Croixville, car je pourrais

bien répondre au récit de mes folies passées, par le récit des folies

présentes de Votre Altesse et de celles de ses joyeux amis; mais on

m'accuserait d'envie et l'on n'aurait pas tort.

Ellénore s'apercevant qu'il y avait un fond d'aigreur dans toutes ces

plaisanteries, pria ces messieurs de lui garder le secret de leurs

aventures, et lança au baron de Besenval une de ces questions sur les

événements du jour, dont la réponse devait fixer l'attention générale.

Cependant le prince, surpris de rencontrer dans une si jeune fille

tant de candeur, de présence d'esprit et d'audace, tant d'ignorance et

d'instruction, tant de franchise dans les discours et de retenue dans

les manières, se trouve presque ridicule de n'oser aborder le sujet qui

l'intéresse; il veut surmonter cette timidité inexplicable, et dit bas à

Ellénore en montrant M. de Croixville:

--Quoi! vous avez la prétention de n'aimer jamais que lui?

--Pourquoi pas, reprit Ellénore, n'aime-t-on pas toujours son ami, son

père?

--Oui, d'une amitié calme, raisonnable; mais il surviendra quelqu'un que

vous aimerez autrement... et je voudrais... que...

--C'est possible, mais je vous affirme bien que ce ne sera jamais un

prince du sang, dit Ellénore avec fierté.

--Bah! qui sait? les croyez-vous donc incapables d'aimer?

--Non, mais j'ai trop d'orgueil pour me contenter d'un amour protecteur.

Celui qu'il faut appeler _Monseigneur_ ne sera jamais mon maître.

--Sans doute, mais votre esclave?

--S'il pouvait l'être, je le mépriserais. Je hais tout ce qui rampe.

--Même aux pieds d'une jolie femme?

--C'est surtout cette galanterie de serf, dont on se vante en France,

que je vois dans vos livres, dans vos comédies, qui me paraît aussi

dégradante pour les hommes que peu flatteuse pour les femmes. Encore,

si c'était le garant d'un dévouement à toute épreuve! mais on entend

raconter chaque jour des traits indignes d'égoïsme, d'insensibilité et

de perfidie de la part de ces îlotes amoureux.

--Je comprends, dit le prince en fixant son regard sur le marquis de

Rosmond. Vous préférez un de ces esprits indépendants qui ne feraient

pas le sacrifice d'un caprice, d'un travers, à la femme qu'ils aiment;

qui sont entêtés dans leurs volontés, amers dans la discussion,

injurieux en amour, et féroces dans leur jalousie. Prenez-y garde, au

moins: dire qu'il faut être ainsi pour vous plaire, c'est un aveu.

A ce mot, la rougeur qui couvrait le front d'Ellénore, fit sourire

le prince et frémir M. de Rosmond. C'était la première émotion qui se

peignait sur le visage d'Ellénore depuis que durait cet entretien.

Ne pouvant entendre ce qu'ils se disaient, Frédérik présuma qu'un mot

tendre du prince venait de jeter le trouble dans le coeur d'Ellénore,

et il lui adressa la parole sans avoir rien de particulier à lui dire,

uniquement pour interrompre la conversation qui le mettait au supplice.

Sa voix fit tressaillir Ellénore, elle tourna vers M. de Croixville, un

regard suppliant, comme pour l'engager à rendre la conversation générale

et assez intéressante pour empêcher le prince de continuer celle qui la

jetait dans un embarras visible. M. de Croixville, qui ne souffrait

pas moins qu'elle des propos galants que lui adressait le prince, eut

recours au moyen le plus infaillible de captiver son attention. Il parla

de l'affaire du collier; une discussion très-vive s'engagea entre le

chevalier de R... et le baron de Besenval sur le compte de madame de

Lamotte. Le baron prit parti pour la reine avant que personne l'eût

accusée; il s'emporta au point de dire que l'on découvrirait bientôt

par quelle odieuse intrigue on était parvenu à compromettre le nom de

la reine dans cette affaire. Chaque mot du baron, chaque réplique du

chevalier de R..., faisait trembler M. de Croixville, et il commençait

à prendre autant de peine pour rompre cette conversation, qu'il en avait

pris pour l'amener, lorsque le prince, qui l'écoutait sans y mêler une

parole, tenta d'y faire diversion en questionnant le marquis de Rosmond

sur son projet de quitter bientôt la France.

--Moi, quitter la partie quand le jeu se gâte? Non, vraiment, dit le

marquis, je ne suis pas homme à céder sans combattre. Alors le prince

émit plusieurs opinions qui furent toutes contrariées par Frédérik;

enfin Ellénore, s'apercevant du malaise qu'éprouvait M. de Croixville,

n'attendit pas que le dessert fût entièrement servi pour se retirer;

alors le prince se récria avec tant de chaleur contre l'usage anglais;

il s'engagea si solennellement à maintenir les convives dans l'état

de raison qu'exige la présence d'une femme digne de respect, que M.

de Croixville lui-même joignit ses instances à celles du prince pour

qu'Ellénore restât, et qu'il fallut y céder.

Au même instant où Ellénore reprit sa place, Frédérik quitta la sienne,

en prétextant une vive douleur à son bras.

--Vous ne soignez pas bien ce pauvre Rosmond, dit le prince à M. de

Croixville; il est changé à faire peur! et si vous n'y prenez garde, sa

blessure lui jouera quelque mauvais tour, on le voit rougir et pâlir dix

fois par minute.

--Il serait bientôt guéri, dit le duc de Lauzun, si, comme autrefois,

les belles châtelaines pansaient les blessures de nos preux chevaliers.

Cette plaisanterie troubla à un tel point Ellénore que le duc craignit

de l'avoir offensée, et tenta de réparer sa maladresse par les

compliments les plus flatteurs. Mais Ellénore ne les entendit pas.

Effrayée de ce qu'elle éprouvait, et en cherchant de bonne foi la cause,

elle rêvait comme si elle eût été seule. Le bruit des boîtes, des

fusées qui annonçaient le commencement de la fête la sortirent de cette

léthargie. On se leva de table pour voir les illuminations et pour se

rendre dans la salle de verdure, où devait se tirer la loterie. M. de

Croixville avait imaginé cette parodie des grandeurs de Louis XIV.

Tous les numéros étaient gagnants, Ellénore était la Fortune de ce jeu

bienfaisant; c'est elle qui distribuait les lots, et des bénédictions

sans nombre tombaient sur sa partialité généreuse.

Ellénore, Volume I · 第 13 / 49 题