On s'étonnera sans doute de la retenue du duc d'O... avec une jeune
personne que sa présence chez le marquis de Croixville, livrait
naturellement à des suppositions fort encourageantes. Il est vrai que
madame Gerbourg, faisant près d'elle les fonctions de gouvernante
ou plutôt de dame de compagnie, était là pour rendre plus décente la
présence d'Ellénore au milieu des amis de M. de Croixville; mais l'air
capable de madame Gerbourg n'aurait pas obtenu le moindre sacrifice
de la gaieté de ces messieurs. Le regard imposant, les manières si
simplement chastes d'Ellénore agissaient bien davantage sur l'esprit des
plus hardis. Ils riaient de leur soumission à ce qu'ils appelaient sa
_pruderie enfantine_. Mais ils en ressentaient une secrète influence
qui leur ôtait involontairement toute idée de la blesser. Cet effet
difficile à croire, peut être attesté par tout ce qui reste de personnes
ayant connu Ellénore. Jamais on n'a vu tant obtenir dans une position où
l'on n'avait nul droit de rien exiger.
La rivalité, cette Euménide qui porte souvent au crime et toujours à
la malignité les femmes les plus douces, n'a pas une moins mauvaise
influence sur les hommes. Il n'est point d'affection qui les arrête:
leur premier soin est de détruire toute illusion flatteuse sur le compte
du préféré, fût-il leur meilleur ami. Dénoncer ses défauts, mettre en
lumière ses ridicules, est un devoir de la part des aspirants à
son bonheur. Aussi le duc d'O... ne manqua-t-il pas de mettre la
conversation sur ce qu'il appelait les extravagances du marquis de
Croixville.
--Je suis sûr que vous ne le connaissez pas, dit-il à Ellénore.
Alors il raconta plusieurs traits d'originalité du marquis de
Croixville, et rit de sa manière d'établir surtout des paris, manie
copiée des Anglais qui lui coûtait beaucoup d'argent à Londres et lui en
rapportait beaucoup plus à Paris.
--Que pensez-vous, ajouta le prince, d'un homme assez fou pour s'exposer
à se couper la gorge à propos de trois lapins? oui, trois lapins! Ne
va-t-il pas s'imaginer un beau jour de parier contre le vicomte de
W... qu'il n'y avait pas dans la société un homme aussi grand que trois
lapins mis au bout l'un de l'autre! Le pari accepté et fixé à une somme
considérable, chacun tombe d'accord que le comte d'Egmont, le veuf de
cette adorable fille du maréchal de Richelieu, est l'homme de tous
ceux de la cour ayant la taille la plus élevée. Sa gravité, sa position
sociale rendait très-difficile de lui demander à établir le parallèle.
Tout autre aurait payé le pari plutôt que d'aller proposer à un tel
personnage de se laisser mesurer avec trois lapins; mais Croixville, qui
ne doute de rien, s'y est si bien pris, que ce géant de comte d'Egmont a
bien voulu se prêter à l'épreuve, et que le pauvre vicomte de W... en
a été pour son argent. Voilà à peu près l'histoire la plus honnête que
nous puissions vous raconter de lui, ajouta le prince en s'adressant à
Ellénore. Les autres trahissent trop le colonel des hussards.
--Et leur colonel général, dit M. de Croixville, car je pourrais
bien répondre au récit de mes folies passées, par le récit des folies
présentes de Votre Altesse et de celles de ses joyeux amis; mais on
m'accuserait d'envie et l'on n'aurait pas tort.
Ellénore s'apercevant qu'il y avait un fond d'aigreur dans toutes ces
plaisanteries, pria ces messieurs de lui garder le secret de leurs
aventures, et lança au baron de Besenval une de ces questions sur les
événements du jour, dont la réponse devait fixer l'attention générale.
Cependant le prince, surpris de rencontrer dans une si jeune fille
tant de candeur, de présence d'esprit et d'audace, tant d'ignorance et
d'instruction, tant de franchise dans les discours et de retenue dans
les manières, se trouve presque ridicule de n'oser aborder le sujet qui
l'intéresse; il veut surmonter cette timidité inexplicable, et dit bas à
Ellénore en montrant M. de Croixville:
--Quoi! vous avez la prétention de n'aimer jamais que lui?
--Pourquoi pas, reprit Ellénore, n'aime-t-on pas toujours son ami, son
père?
--Oui, d'une amitié calme, raisonnable; mais il surviendra quelqu'un que
vous aimerez autrement... et je voudrais... que...
--C'est possible, mais je vous affirme bien que ce ne sera jamais un
prince du sang, dit Ellénore avec fierté.
--Bah! qui sait? les croyez-vous donc incapables d'aimer?
--Non, mais j'ai trop d'orgueil pour me contenter d'un amour protecteur.
Celui qu'il faut appeler _Monseigneur_ ne sera jamais mon maître.
--Sans doute, mais votre esclave?
--S'il pouvait l'être, je le mépriserais. Je hais tout ce qui rampe.
--Même aux pieds d'une jolie femme?
--C'est surtout cette galanterie de serf, dont on se vante en France,
que je vois dans vos livres, dans vos comédies, qui me paraît aussi
dégradante pour les hommes que peu flatteuse pour les femmes. Encore,
si c'était le garant d'un dévouement à toute épreuve! mais on entend
raconter chaque jour des traits indignes d'égoïsme, d'insensibilité et
de perfidie de la part de ces îlotes amoureux.
--Je comprends, dit le prince en fixant son regard sur le marquis de
Rosmond. Vous préférez un de ces esprits indépendants qui ne feraient
pas le sacrifice d'un caprice, d'un travers, à la femme qu'ils aiment;
qui sont entêtés dans leurs volontés, amers dans la discussion,
injurieux en amour, et féroces dans leur jalousie. Prenez-y garde, au
moins: dire qu'il faut être ainsi pour vous plaire, c'est un aveu.
A ce mot, la rougeur qui couvrait le front d'Ellénore, fit sourire
le prince et frémir M. de Rosmond. C'était la première émotion qui se
peignait sur le visage d'Ellénore depuis que durait cet entretien.
Ne pouvant entendre ce qu'ils se disaient, Frédérik présuma qu'un mot
tendre du prince venait de jeter le trouble dans le coeur d'Ellénore,
et il lui adressa la parole sans avoir rien de particulier à lui dire,
uniquement pour interrompre la conversation qui le mettait au supplice.
Sa voix fit tressaillir Ellénore, elle tourna vers M. de Croixville, un
regard suppliant, comme pour l'engager à rendre la conversation générale
et assez intéressante pour empêcher le prince de continuer celle qui la
jetait dans un embarras visible. M. de Croixville, qui ne souffrait
pas moins qu'elle des propos galants que lui adressait le prince, eut
recours au moyen le plus infaillible de captiver son attention. Il parla
de l'affaire du collier; une discussion très-vive s'engagea entre le
chevalier de R... et le baron de Besenval sur le compte de madame de
Lamotte. Le baron prit parti pour la reine avant que personne l'eût
accusée; il s'emporta au point de dire que l'on découvrirait bientôt
par quelle odieuse intrigue on était parvenu à compromettre le nom de
la reine dans cette affaire. Chaque mot du baron, chaque réplique du
chevalier de R..., faisait trembler M. de Croixville, et il commençait
à prendre autant de peine pour rompre cette conversation, qu'il en avait
pris pour l'amener, lorsque le prince, qui l'écoutait sans y mêler une
parole, tenta d'y faire diversion en questionnant le marquis de Rosmond
sur son projet de quitter bientôt la France.
--Moi, quitter la partie quand le jeu se gâte? Non, vraiment, dit le
marquis, je ne suis pas homme à céder sans combattre. Alors le prince
émit plusieurs opinions qui furent toutes contrariées par Frédérik;
enfin Ellénore, s'apercevant du malaise qu'éprouvait M. de Croixville,
n'attendit pas que le dessert fût entièrement servi pour se retirer;
alors le prince se récria avec tant de chaleur contre l'usage anglais;
il s'engagea si solennellement à maintenir les convives dans l'état
de raison qu'exige la présence d'une femme digne de respect, que M.
de Croixville lui-même joignit ses instances à celles du prince pour
qu'Ellénore restât, et qu'il fallut y céder.
Au même instant où Ellénore reprit sa place, Frédérik quitta la sienne,
en prétextant une vive douleur à son bras.
--Vous ne soignez pas bien ce pauvre Rosmond, dit le prince à M. de
Croixville; il est changé à faire peur! et si vous n'y prenez garde, sa
blessure lui jouera quelque mauvais tour, on le voit rougir et pâlir dix
fois par minute.
--Il serait bientôt guéri, dit le duc de Lauzun, si, comme autrefois,
les belles châtelaines pansaient les blessures de nos preux chevaliers.
Cette plaisanterie troubla à un tel point Ellénore que le duc craignit
de l'avoir offensée, et tenta de réparer sa maladresse par les
compliments les plus flatteurs. Mais Ellénore ne les entendit pas.
Effrayée de ce qu'elle éprouvait, et en cherchant de bonne foi la cause,
elle rêvait comme si elle eût été seule. Le bruit des boîtes, des
fusées qui annonçaient le commencement de la fête la sortirent de cette
léthargie. On se leva de table pour voir les illuminations et pour se
rendre dans la salle de verdure, où devait se tirer la loterie. M. de
Croixville avait imaginé cette parodie des grandeurs de Louis XIV.
Tous les numéros étaient gagnants, Ellénore était la Fortune de ce jeu
bienfaisant; c'est elle qui distribuait les lots, et des bénédictions
sans nombre tombaient sur sa partialité généreuse.