IV

M. de Croixville, à l'exemple d'un grand seigneur trop populaire en

ses amours, se reposait souvent des petits soupers de Mousseaux et des

parties de chasse du Raincy, en venant faire sa cour à la reine et en

parlant d'amour à la duchesse de Montévreux. Lorsque le marquis, connu

par son goût pour les succès faciles, affichait une de ces passions

respectueuses qui font ordinairement la gloire des femmes coquettes, il

était sûr de la voir accueillie avec reconnaissance; pourtant cet amour

était devenu, à l'époque dont nous parlons, un tribut tout d'admiration,

qui n'attirait ni dangers, ni remords; les apparences avaient beau

compromettre, n'importe, la femme la plus sage bravait la médisance pour

captiver le coeur de M. de Croixville, et nulle n'hésitait, pour ainsi

dire, à se perdre, en sûreté, pour lui.

Madame de Montévreux était déjà depuis près d'un an l'objet des soins

empressés de M. de Croixville, lorsqu'elle s'aperçut de son admiration

pour Ellénore qui touchait à sa quinzième année, de la préoccupation qui

le dominait tant qu'elle était présente, et de la rêverie où il tombait

dès qu'elle quittait le salon, à l'heure où les invités arrivaient; car

il n'était pas d'usage alors de rencontrer de jeunes personnes dans

le monde, on ne les y menait que peu de mois avant leur mariage, et il

fallait être dans l'intimité des maîtres de la maison pour connaître

leurs enfants.

C'était au moment consacré à leur coiffure que les femmes recevaient les

hommes privilégiés; la présence obligée du coiffeur, celle d'une ou

deux femmes de chambre ôtaient à ces visites du matin toute apparence de

tête-à-tête et de rendez-vous. On y parlait des plaisirs de la veille,

de ceux qu'on se promettait le soir, et l'adorateur le plus dévoué

y venait apprendre d'un caprice bienveillant, ou sévère, la joie ou

l'ennui de sa journée.

Ellénore assistait ordinairement à la toilette de madame de Montévreux.

L'indépendance de son esprit, la manière piquante dont elle raisonnait

ou déraisonnait sur les aventures qu'elle était loin de comprendre,

amusaient à tel point la duchesse et ses amis, que les visites se

prolongeaient souvent par le seul attrait de voir et d'entendre causer

la charmante Ellénore.

Ce qui surprenait particulièrement en elle, c'était la véhémence de ses

opinions politiques ou littéraires, sa profonde connaissance des sujets

sérieux sur lesquels elle répondait, et l'éloquence qu'elle mettait dans

la discussion. Cette application d'un esprit si jeune concentré sur des

intérêts si graves, prouvait assez le goût d'Ellénore pour l'étude, et

la nature forte de son caractère; il y avait dans sa prédilection pour

la littérature anglaise, moins d'amour national que d'admiration pour

de grand penseurs: nourrie de la lecture de leurs ouvrages, elle y avait

puisé les principes d'une philosophie politique, dont on a fait depuis

de sanglantes parodies. Sans connaître toute l'infériorité de

sa position chez la duchesse de Montévreux, la fierté d'Ellénore

accueillait avec avidité tout ce qui tendait à prouver la supériorité du

mérite sur les supériorités de convention. L'instinct des protégés leur

fait si vite deviner l'appui qui leur manque! ils se sentent de si bonne

heure les sujets du caprice, que leur âme inquiète cherche un refuge

chez tous les apôtres de l'indépendance.

Habituée à voir sa protectrice applaudir à ses moindres succès, quel fut

l'étonnement d'Ellénore en s'apercevant de l'air sombre qui se peignait

tout à coup sur les traits de madame de Montévreux, et de cette

expression malveillante qui s'augmentait à chacun des éloges que M.

de Croixville faisait des grâces de la jeunesse, de l'audacieuse

inexpérience d'Ellénore! Celle-ci pensa d'abord qu'elle avait dit, sans

s'en douter, quelque chose d'inconvenant; cette idée la rendit confuse,

et la fit balbutier en répondant aux tendres flatteries que lui

adressait le marquis. Ce trouble fut interprété par madame de Montévreux

comme l'effet d'un sentiment qu'Ellénore pouvait ignorer tout en

l'éprouvant, mais que la prudence d'une rivale devait empêcher de se

développer.

A dater de ce moment, les manières de la duchesse avec Ellénore

devinrent moins affectueuses; elle cessa de s'amuser à la parer, à lui

choisir elle-même la robe ou le chapeau qui devait l'embellir; elle

ne la fit plus monter avec elle dans sa calèche, lorsqu'elle allait se

promener au Cours-la-Reine, et elle prit soin de lui donner un maître

de dessin dont la leçon avait toujours lieu à l'heure où arrivait le

coiffeur.

Pour le malheur d'Ellénore, M. de Croixville avait remarqué son absence,

il s'en était plaint à la duchesse; ce reproche maladroit en avait

amené de plus vifs et d'aussi bien fondés, et la pauvre enfant, cause

innocente de fréquentes scènes de jalousie entre la duchesse et le

marquis, s'épuisait en conjectures pour deviner ce qui lui avait fait

perdre si subitement les bonnes grâces de sa protectrice.

Enfin, succombant au chagrin de se voir traitée si sévèrement, Ellénore

se décide à demander à madame de Montévreux ce qui peut lui attirer ce

cruel changement. Les larmes qui baignent son visage en faisant

cette question, attendrissent un instant la duchesse; elle répond, en

souriant, qu'elle ne sait pas de quel changement Ellénore veut parler,

qu'elle n'a rien à lui reprocher, mais que ses manières avec elle

devaient nécessairement se ressentir de la différence qu'on mettait

entre un enfant et une jeune fille. Madame de Montévreux ajouta

encore plusieurs raisons qui avaient pour but de rassurer Ellénore sur

l'affection qu'elle lui portait; mais il y avait une contrainte visible

dans les expressions amicales de la duchesse, le mot de protection

revenait si souvent dans ses phrases arrangées que loin d'en avoir le

coeur soulagé, Ellénore sortit de cet entretien plus affligée qu'elle ne

l'était; car elle n'espérait plus rien d'une explication.

La bonté dédaigneuse de la duchesse venait de lui révéler cruellement

sa condition près d'elle. Toutes ses illusions filiales venaient de

s'évanouir, et l'état d'humiliation où la plongeait cette découverte

abattit son courage. Elle tomba dans un de ces accès de désespoir qu'on

dirait insensés, s'ils n'étaient trop souvent expliqués par de justes

pressentiments. Madame de Montévreux ne lui avait adressé que des

paroles amicales. Elle n'aurait pu se plaindre d'elle sans paraître

ingrate; et cependant Ellénore, sentant son coeur oppressé, s'empressa

de sortir pour lui cacher ses larmes.

La crainte d'être questionnée sur la cause de ses pleurs la détermina à

descendre dans le jardin pour se livrer sans contrainte à sa

tristesse. Assise sur le banc d'une petite allée sombre, elle méditait

douloureusement sur le sort qui l'attendait dans ce brillant séjour

lorsqu'elle aperçut M. de Croixville à l'autre bout de l'allée. Il

s'était arrêté, et la regardait d'un air où la pitié semblait redoubler

un vif intérêt.

Ellénore essuie aussitôt ses larmes, se lève et s'efforce de sourire

en saluant M. de Croixville, puis elle se dispose à rentrer, mais il

l'arrête, et s'excusant de son indiscrétion:

--Pardon, dit-il, vous pleuriez, je n'ai pas le droit de vous

questionner; mais l'intérêt que vous inspirez à tout ce qui vous

connaît, ne permet pas de vous savoir du chagrin sans s'inquiéter de ce

qui le cause; à votre âge on s'afflige pour si peu! je suis certain

que si j'étais assez heureux pour mériter votre confiance, je vous

prouverais bientôt que vous avez tort de pleurer.

--Cela ne serait pas difficile, répondit Ellénore, car je ne sais

vraiment pas d'où me vient cet accès de tristesse.

Ces mots, dits avec une légèreté affectée, n'abusèrent point M. de

Croixville.

--Ainsi, vous ne voulez pas m'avouer ce qui vous fait de la peine,

dit-il, eh bien, je le devinerai, et vous ne retirerez d'autre profit

de votre défiance que d'avoir offensé un ami, oui, un ami: ce mot vous

étonne, vous êtes bien assez jolie, assez aimable pour qu'on soit votre

adorateur. Mais mon ambition ne va pas jusque-là; de plus jeunes que moi

vous adresseront assez d'hommages passionnés, moi je ne prétends qu'à

votre amitié, et à la confiance que vous ne sauriez me refuser,

puisque mon attachement pour les maîtres de cette maison m'a mis depuis

longtemps dans la confidence de tout ce qui vous regarde. Je ne sais

ce qu'on a fait pour vous; mais je sais aussi à combien de respects, de

soins vous avez droit, et pour vous donner l'exemple de la confiance

je vous dirai que, depuis quelque temps, il me semble voir moins

d'affection dans la manière dont on vous traite.

--Ah! monsieur, vous vous trompez, dit Ellénore en détournant la tête

pour ne pas laisser voir ses yeux qui se remplissaient de larmes.

--Non, je ne me trompe pas, et votre empressement à justifier ceux qui

vous... affligent, dit M. de Croixville, après avoir hésité sur le choix

d'une expression qu'il voulait adoucir, votre absence de l'appartement

de madame de Montévreux, où je ne vous ai pas rencontrée depuis quinze

jours, ce soin qu'on prend de ne plus vous mettre d'aucune de nos

promenades, tout cela cache un motif blâmable. Vous n'avez pu vous

attirer, par aucun tort, ce changement de conduite à votre égard; il est

impardonnable, et malgré votre générosité à le nier, il frappe tout le

monde; je respecte trop la noblesse de votre caractère pour insister

sur une confidence qui lui coûterait; mais comme on ne peut prévoir les

effets de cette malveillance que rien n'autorise, je tiens seulement à

vous dire que si elle augmentait d'une manière intolérable, vous avez

un ami qui saurait bien vous y soustraire, et cela sans que vous ayez

à rougir de sa protection; car en offrant un asile à la fille du brave

colonel Mansley, croyez bien que je n'oublierai jamais ce que son

honneur eût exigé du mien.

En finissant ces mots, M. de Croixville serra la main d'Ellénore, comme

il eût serré celle d'un ami, en s'engageant à lui par une promesse

solennelle, et il la quitta sans attendre sa réponse. Il venait

d'apercevoir la robe blanche de madame de Montévreux à travers les lilas

qui bordaient l'allée. Par un de ces premiers mouvements où la crainte

l'emporte sur la prudence, il fit signe à Ellénore de remonter par

une allée tournante afin d'éviter la rencontre de la duchesse; mais

la fierté d'Ellénore, et plus encore la conscience de sa conduite

innocente, ne lui permirent pas de céder à l'avis que lui donnait M. de

Croixville: éviter les regards de sa protectrice, c'était se donner un

air coupable, et forte du courage qu'elle avait mis à la défendre contre

les accusations de son ami, Ellénore passa près d'elle en la saluant

respectueusement, et courut se renfermer dans sa chambre pour se livrer

à toutes les réflexions que l'offre de M. de Croixville devait faire

naître dans une âme orgueilleuse et vivement blessée.

V

L'idée de se savoir un appui contre la malveillance de madame de

Montévreux rendit Ellénore plus calme, elle se promit de supporter

avec plus de patience ce qu'elle appelait l'humeur capricieuse de sa

bienfaitrice; et elle retourna chez la duchesse aux heures où elle avait

l'habitude de s'y rendre.

D'abord elle fut frappée de la familiarité hautaine avec laquelle la

duchesse lui parlait devant M. de Croixville, l'appelant à chaque minute

pour lui demander son métier à broder, ses soies, son cordonnet,

et laissant dix fois tomber son mouchoir pour le faire ramasser par

Ellénore; puis, quand vint le coiffeur, la duchesse le renvoya en

disant:

--Je ne sortirai point aujourd'hui, j'ai mal à la tête, une longue

coiffure me fatiguerait; Ellénore arrangera mes cheveux, et me mettra ma

baigneuse[2].

[Note 2: Sorte de bonnet négligé, qui était à la mode en ce temps.]

Enchantée d'être choisie pour soigner sa protectrice, et pour épargner

quelque secousse à sa tête malade, Ellénore se met à la coiffer de

son mieux, en touchant à peine de ses jolis doigts les cheveux qu'elle

boucle.

--C'est bien, dit la duchesse. Maintenant, allez trouver mademoiselle

Adeline; je ne m'habillerai que dans une heure.

Ellénore, pensant qu'on la chargeait d'un ordre pour mademoiselle

Adeline, sortit sans faire attention au ton qui avait accompagné les

derniers mots de la duchesse.

Quand le mal passe la mesure, il est plus long à comprendre.

--Comme vous la traitez! dit M. de Croixville, quand il fut seul avec la

duchesse.

--Je la remets à sa place, répondit-elle, et de la façon la plus douce;

car j'entends qu'elle soit mieux traitée qu'aucune des femmes de

ma maison. Mais il est temps de reprendre avec elle les manières

convenables à son état.

Alors, se faisant le reproche d'avoir laissé prendre à Ellénore de

fausses idées sur sa véritable condition, madame de Montévreux fit

entendre clairement qu'elle allait lui faire prendre rang parmi ses

femmes de chambre, avec le privilége d'être la mieux payée et la mieux

logée.

--Oubliez-vous, dit le marquis, que le père de cette jeune fille

était l'un des meilleurs officiers qu'ait jamais commandés le duc de

Montévreux et que s'il était ici, il ne permettrait pas qu'on traitât

ainsi l'enfant du brave Mansley?

--Mais qui vous parle de la maltraiter? reprit la duchesse en haussant

les épaules. Ne sera-t-elle pas cent fois mieux chez moi, qu'elle serait

chez personne! Je ne puis la surveiller, ni la doter, comme si elle

était ma fille, et c'est lui rendre service que de la former au travail.

Avec ses dispositions aux manières indépendantes il est bon de lui

rappeler qu'elle ne possède rien et n'a droit à rien.

--Qu'à votre protection, madame, car la pauvre enfant ne l'a pas

sollicitée; et en l'offrant à sa famille, vous avez pris l'engagement

de la lui conserver toute votre vie: que deviendra-t-elle si vous la

lui retirez? Sa beauté, son esprit, l'éducation que vous lui avez donnée

seront autant de motifs pour conspirer sa perte.

--Sa beauté, son esprit, répéta la duchesse avec amertume, seront

beaucoup moins en danger dans mon cabinet de toilette, et mieux gardés

par mes femmes que dans mon salon.

--Mais à quoi bon lui avoir donné tous les talents d'une jeune personne

comme il faut, si elle doit vivre avec vos femmes de chambre?

--Sans doute, il aurait mieux valu ne lui montrer qu'à coudre, mais

il est encore temps de réparer ce tort, et de l'empêcher surtout de se

laisser corrompre par les flatteries ridicules dont on enivre déjà son

amour-propre. On veut lui persuader qu'elle a tout ce qui lui manque;

eh bien, il est de mon devoir de l'éclairer et de la réduire à la seule

condition qui lui en convienne.

On devine sans peine tout ce que tenta M. de Croixville, pour détourner

la duchesse d'une résolution dont il redoutait les suites; mais chaque

mot de sa part aigrissait encore plus l'humeur jalouse de madame de

Montévreux et son désir d'humilier sa rivale; enfin, ne pouvant rien

gagner sur son esprit, M. de Croixville la quitta fort en colère et

en la rendant responsable de tout ce qui pourrait arriver. Malgré ces

menaces, la duchesse continua à se faire servir par Ellénore.

Ce manége dura près de quinze jours, sans qu'Ellénore y vit autre

chose qu'une fantaisie de malade; elle redoublait ses soins pour sa

protectrice, en se félicitant de les lui voir préférer à tous les

autres. Mais cette illusion ne pouvait se prolonger, car la duchesse de

Montévreux voulait, avant tout, l'humiliation d'Ellénore.

Hélas! rien ne s'y opposait. La mort du commandant Mansley et de sa

femme livrait leur pauvre enfant à l'autorité, au caprice de celle

qui s'était dite sa bienfaitrice, et l'absence du duc de Montévreux la

privait du seul appui qu'elle eût trouvé contre la fureur jalouse de la

duchesse.

Un jour, en traversant les antichambres de l'hôtel de Montévreux, M. de

Croixville entendit sangloter et rire aux éclats; ces bruits différents

venaient de la salle de bain d'un côté, et de l'office de l'autre; les

domestiques riaient de ce rire éclatant dont les envieux se servent pour

humilier leurs supérieurs; ils mettaient un couvert de plus à leur table

en disant:

--C'était bien la peine d'être si fière, de faire si bien la dame, pour

finir par dîner avec nous.

Le marquis n'en entendit pas davantage, il courut vers la salle

de bains; il y trouva Ellénore fondant en larmes et se désolant de

l'absence du duc de Montévreux qui était encore à Londres.

--Ah! s'écria-t-elle, s'il était ici il ne souffrirait pas qu'on traitât

aussi indignement la fille de son camarade d'armes, mais je mourrai

plutôt de faim que de m'asseoir à la table de ses gens. Non, j'irai

travailler, j'irai demander l'aumône s'il le faut, mais je ne resterai

pas plus longtemps dans une maison où l'on veut...

--Suivez-moi, interrompit M. de Croixville en s'emparant du bras

d'Ellénore; suivez-moi, c'est au nom de votre père que je vous

l'ordonne. Je vous jure sur l'honneur de vous mettre en sûreté contre la

puissance qui veut vous tyranniser, vous flétrir, et de vous entourer de

tout le respect que votre naissance et votre caractère méritent.

--Ah! monsieur, je n'ai plus d'espoir qu'en vous, dit Ellénore en

suffoquant de larmes, menez-moi dans un couvent; là je serai la

servante; là je supporterai toutes les humiliations qui honorent;

mais vivre dans ce monde odieux, y souffrir l'insolence, la protection

trompeuse, l'insulte, le mépris; non il vaut mieux mourir.

En parlant ainsi, le regard d'Ellénore prenait une expression farouche,

le désespoir seul l'animait.

M. de Croixville frémit en devinant la pensée d'Ellénore, et il

l'entraîna dans sa voiture avant qu'elle eût le temps de s'apercevoir

de sa démarche, tant elle était préoccupée de l'idée de mettre fin à une

existence qu'elle pressentait devoir être trop malheureuse.

--Chez madame Gerbourg, dit le marquis à son valet de pied, et peu de

temps après la voiture s'arrêta devant la porte d'une jolie maison

dans la rue de Verneuil; le marquis monta d'abord, puis il redescendit

accompagné d'une femme âgée et d'un air fort respectable; elle engagea

Ellénore à la suivre chez elle, et là l'ayant fait asseoir:

--M. le marquis vient, dit-elle, de m'apprendre mademoiselle, le motif

qui vous fait chercher un asile chez moi; avant de nous rendre au

Val-Fleury, je vous l'offre de bon coeur, tout en regrettant que mon

appartement ne soit pas plus agréable, mais c'est un pied-à-terre que

j'habite rarement. Le soin de régir les biens de M. le marquis obligeant

mon mari et moi à passer presque toute l'année au château du Val-Fleury.

Alors M. de Croixville recommanda Ellénore à madame Gerbourg dans les

termes les plus respectueux pour sa jeune protégée; il dit qu'ayant un

petit voyage à faire, ils ne les reverrait toutes deux qu'au Val-Fleury,

et les pria de hâter leur départ pour éviter quelque scène de la part de

la duchesse de Montévreux, qui serait capable d'un acte de violence si

elle découvrait la demeure d'Ellénore.

--Calmez-vous, mon enfant, ajouta-t-il d'un ton paternel en prenant la

main d'Ellénore, et croyez que vous êtes encore ici chez l'ami de votre

père.

A ces mots il sortit et laissa Ellénore dans l'état d'une personne qui

croit rêver, tant elle avait peu réfléchi sur cette démarche qui allait

disposer du reste de sa vie.

Madame Gerbourg était la meilleure et la plus crédule des femmes.

Le marquis de Croixville lui avait affirmé que la protection qu'il

accordait à Ellénore était toute paternelle, elle savait qu'il s'était

toujours conduit en bon père envers ses deux filles, qu'il leur avait

fait faire à toutes deux de brillants mariages, et elle ne doutait pas

de la pureté de ses sentiments pour Ellénore; il lui avait dit la vérité

en lui affirmant qu'elle méritait le respect et l'intérêt le plus vif,

pourquoi se serait-elle méfiée de la complaisance qu'il exigeait d'elle?

Sans être aussi crédule, Ellénore était trop innocente pour concevoir

aucun soupçon alarmant; cependant, lorsqu'elle se vit seule, livrée aux

soins d'une personne étrangère, sa tristesse redoubla.

--Que vais-je devenir, pensa-t-elle? Quels seront mes moyens

d'existence? Me faudra-t-il retomber encore dans le malheur d'une

protection sans cesse reprochée?... Ah! maudite soit cette éducation

fastueuse qui ne m'a rien appris d'utile; je ne sais pas même assez bien

coudre pour vivre de mon travail.

Alors elle questionnait madame Gerbourg sur les moyens d'apprendre à

travailler, afin de n'être bientôt plus à charge à personne.

--Ah! mademoiselle, c'est un projet très-louable, sans doute, répondit

madame Gerbourg, mais il est bien difficile à exécuter quand on n'a pas

été dressée dès son enfance à ce genre de travail. Si vous saviez le peu

que gagne par jour une pauvre brodeuse! Vrai, cela fait pitié. Coudre

dix heures de suite sans être sûre de son pain! Mais vous n'en êtes pas

là, grâce au ciel M. le marquis, en vous servant de père, sait bien à

quoi il s'engage; il ne souffrira pas que la fille d'un brave officier

travaille pour vivre; il vous fera un sort dont vous n'aurez point à

rougir. Si vous saviez que de familles il fait exister dans les environs

de sa terre. Allez, quand vous aurez entendu toutes les bénédictions que

lui donnent tous les habitants du village au Val-Fleury, vous ne serez

plus inquiète. Vous saurez que tous ceux qu'il protége sont heureux.

Tout cela était dit de bonne foi, car M. Gerbourg était depuis deux ans

seulement régisseur de M. de Croixville, et ni lui ni sa femme n'avaient

été témoins des plaisirs bruyants dont avait retenti naguère le château

confié à leurs soins.

Lorsqu'Ellénore arriva au Val-Fleury, l'aspect de ces bois admirables,

de ces prés, agit agréablement sur son imagination, il lui sembla

impossible de ne pas se plaire dans une si belle retraite. Le maître n'y

était pas encore; mais on s'apercevait aux soins empressés de tous les

serviteurs pour Ellénore, qu'il avait donné ses ordres pour qu'elle fût

reçue avec les égards les plus respectueux. Un joli appartement dans un

corps de logis opposé à celui où logeait M. de Croixville, fut montré à

Ellénore comme lui étant destiné; mademoiselle Durand, l'ancienne femme

de charge du château, habitait une des chambres de cet appartement;

près de là, couchait mademoiselle Augustine, femme de chambre vouée au

service d'Ellénore, et madame Gerbourg logeait dans l'étage supérieur.

Se voir traiter avec tant de déférence, se voir la reine d'un séjour

si beau, d'une si riante solitude, après avoir souffert l'humiliation,

après avoir craint l'abandon, c'était un plaisir au-dessus de la raison

d'une enfant de quinze ans. Ellénore en fut ravie, et elle se méfia

d'autant moins de son enchantement, que la vanité n'y entrait pour rien,

car il n'y avait pas là de gens devant qui elle aurait pu se vanter de

son bonheur. C'était une joie causée par la belle nature, par tout

ce que l'art peut y ajouter d'agréable, c'était une joie douce et

solitaire: celle là paraît toujours pure.

Ellénore avait trouvé dans son appartement une bibliothèque composée des

meilleurs livres anglais et français. On savait que la lecture était

son occupation favorite. Un ancien écuyer, chargé du haras de M. de

Croixville, s'offrit à Ellénore pour lui apprendre à monter à cheval;

c'était lui qui avait dressé les plus beaux chevaux du marquis; il

choisit celui dont l'allure lui donnait le plus de sécurité pour servir

au début d'Ellénore dans cet art difficile. Son intrépidité, son adresse

naturelle la mirent bientôt en état de rivaliser avec son maître. Dans

le ravissement des progrès rapides de son élève, le bon M. Champré

s'écriait:

--Voilà qui me fera honneur auprès de M. le marquis, lui qui aime tant

à voir une femme manier un cheval! c'est que mademoiselle galope à faire

envie aux meilleurs cavaliers.

Et l'amour-propre d'Ellénore redoubla son audace.

Un matin qu'elle revenait un peu fatiguée de sa leçon équestre, elle

trouva dans son antichambre un homme qui l'attendait; c'était un élégant

tailleur de Paris qui venait lui prendre mesure pour lui faire un habit

de cheval à la mode anglaise; il avait apporté dans la voiture que M.

de Croixville avait mise à sa disposition, une malle et des cartons

contenant un trousseau de jeune personne et deux jolis chapeaux de

paille; voici la lettre qui accompagnait cet envoi:

«J'ai vu à son retour le duc de Montévreux; il était si

courroucé de votre départ, que je ne lui en ai pas dit la

véritable cause, autrement la duchesse recevrait d'amers

reproches. Soyez assez généreuse, ma chère Ellénore, pour la lui

laisser ignorer. Il m'a remis une assez modique somme provenant

de la succession de votre père; j'en ai employé une partie à

l'emplette du petit trousseau que je vous envoie; le reste,

placé chez M. Bernardi mon banquier, pourra suffire à votre

entretien.

»J'espère aller bientôt vous rejoindre, et vous renouveler

l'assurance de mon respectueux attachement et de ma tendresse

paternelle.

»Le Marquis de CROIXVILLE.»

Ce billet si peu romanesque, et qui pouvait braver l'indiscrétion du

porteur, causa un vif plaisir à Ellénore; plus de chaleur dans les

expressions, plus de galanterie dans la forme, l'auraient sans doute

effrayée. Ce billet affermit sa confiance, et elle se mit à aimer M. de

Croixville de toute l'affection due à un père.

Avec quel plaisir d'enfant elle admira chaque pièce de ce trousseau,

dont la simplicité cachait toute la recherche du luxe; comme elle

s'amusa à essayer les chapeaux qui lui donnaient l'air d'une gravure

anglaise. Ceux qu'elle portait habituellement n'étaient pas moins

jolis, il est vrai, mais il lui semblait que ceux-là l'embellissaient

davantage. Dans un roman, l'innocence de l'héroïne n'aurait pas manqué

de deviner que tant de soins pour la rassurer recélaient quelque

intention coupable; mais dans la parfaite ignorance d'Ellénore, elle

crut avoir changé de protecteur, et ne soupçonna point qu'on pût

médire des bienfaits de M. de Croixville, plus que de ceux du duc de

Montévreux.

Trois semaines s'étaient déjà écoulées, lorsqu'elle remarqua un

redoublement d'activité dans tous les serviteurs du château; on couvrait

d'orangers les marches du perron, on râtissait les allées, on remplaçait

les tentures des salons, on remplissait de fleurs les vases des

consoles, on ouvrait toutes les grilles; chacun des valets avait revêtu

sa grande livrée; enfin tout annonçait l'arrivée du maître. En effet, un

courrier parut bientôt, et peu de temps après un carrosse à six chevaux,

entouré d'une foule de paysans, franchit les deux grandes cours et vint

s'arrêter devant le péristyle du château anglais.

Ellénore, Volume I · 第 8 / 49 题