Le petit théâtre de la rue Saint-Lazare a donné, ces jours derniers, un
spectacle de circonstance qui, pour n'être pas de ceux auxquels se
précipite d'ordinaire le gros public, n'en a pas moins offert un intérêt
littéraire et scénique indéniable.
La _Passion_, de M. Haraucourt, avait été donnée déjà l'an passé au
Cirque-d'Hiver avec Mme Sarah Bernhardt comme protagoniste; elle fit
même quelque bruit à cette époque-là, si nous nous souvenons bien.
Transportée sur la petite scène de M. Bodinier, elle a été écoutée
presque avec recueillement.
Les quatre tableaux de la Passion: Un Carrefour à Jésusalem, la Maison
de Lazare, le Jardin des Oliviers et le Calvaire se sont déroulés
tranquillement devant une salle toujours pleine, et dans un silence
qu'interrompaient seuls les applaudissements à l'adresse du poète et des
interprètes. Ceux-ci, en effet, surtout Taillade dans le rôle de Judas
et Brémont dans celui de Jésus, Mme Malvau dans le personnage de Marie
et Mme de Pontry dans celui de Madeleine, se sont acquittés à merveille
de leur lâche et n'ont pas peu contribué au succès de ces quelques
représentations dont notre gravure reproduit fidèlement l'aspect
général. Ce qu'elle ne peut rendre, c'est l'impression toute
particulière quelles ont dù laisser dans l'esprit de nombre de
Parisiens. Nous nous ferons sans doute par la suite à ce spectacle
moitié profane, moitié religieux. Mais cette petite salle oblongue avec
sa tribune du fond où l'orgue seul fait défaut; cette étroite scène où,
dans la monotone vibration des vers psalmodiés, Madeleine la pécheresse,
sous les traits de la belle Mme de Pontry (c'est l'épisode que
représente notre gravure), arrosait de parfums les pieds de Jésus: la
demi-obscurité que faisaient flotter au-dessus des spectateurs
recueillis les lustres baissés... tout cela donnait assez bien l'idée
d'une bonne petite religion fin de siècle, dont le culte se célébrerait
dans une sorte de chapelle laïque, fraîchement décorée et ornée de
glaces.