Texte de GROSCLAUDE, dessins d'ALBERT GUILLAUME.
C'est prodigieux ce qu'on peut obtenir avec de la patience et un peu
d'électricité. Vous prenez un fil de fer, un courant magnétique et deux
tablettes vibratoires sur lesquelles vous criez: «Allo! Allo!» et vous
voilà en conversation avec Londres.
Avouez que la science a marché depuis Guillaume-le-Conquérant.
[Illustration.]
On parle même déjà d'un petit perfectionnement tout à fait ingénieux,
grâce auquel les paroles arriveraient traduites et sans l'ombre
d'accent, de telle
[Illustration.]
façon que quand vous direz à Paris: «Bonjour, monsieur!» votre
interlocuteur de Londres entendra: «Good morning, sir!» et
réciproquement. Il faudrait être dénué de toute ressource pour ne pas se
payer ça au moins une fois par an, d'autant plus que c'est beaucoup plus
flatteur d'être traduit en anglais qu'en police correctionnelle et ça ne
figure pas sur le casier judiciaire.
* * *
[Illustration.]
Mais, me direz-vous, et les sourds-muets?--On s'en occupe, mesdames et
messieurs, et vous ne devriez pas ignorer que, depuis un certain temps,
Edison consacre ses merveilleuses facultés d'inventeur à la création
d'un appareil déjà désigné sous le nom de téléphote et qui sera pour la vue
ce que le téléphone est pour l'audition; au lieu de la petite tablette
téléphonique contre laquelle on parle, il y aura un miroir devant lequel on
fera des gestes que reproduira le miroir de l'appareil récepteur.
[Illustration.]
C'est assez dire que les sourds-muets pourront aisément communiquer à
l'aide des signaux dont se compose le langage de feu l'abbé de l'Épée;
il suffirait même de photographier d'une façon continue le miroir de
réception pour conserver un compte-rendu sténographié de l'entretien.
* * *
Si les électriciens arrivent réellement à nous doter d'un téléphote
comme celui sur lequel on fonde de si grandes espérances, il est permis
de croire que le fil électrique arrivera progressivement à transmettre
aussi bien que les sensations de la vue et de l'ouïe celles de l'odorat,
du goût et du toucher.
Il deviendra très facile d'avoir à volonté dans l'isolement le plus
absolu toutes les joies de la société, ce qui aura bien du charme pour
les infirmes, les malades, notamment les cholériques et les lépreux, et
pour les gens qui ont le désir de passer leurs soirées en manches de
chemise.
* * *
Nous avons déjà le théâtrophone qui, au club, au restaurant, à l'hôtel
ou à domicile, vous fournit dans des prix doux les auditions théâtrales
les plus satisfaisantes, et je n'ai pas besoin d'ajouter avec quelle
impatience les abonnés attendront le téléphote qui leur permettra de
jouir des pantomimes et de lorgner la salle!
[Illustration.]
Rien n'empêchera dès lors d'organiser des petites soirées téléphoniques
pour lesquelles chacun restera chez soi: on potinera téléphoniquement,
on écoutera la comédie, les chansonnettes et les monologues
théâtrophoniquement, et il n'y aura pas de voitures à prendre, pas
d'étages à monter. Vous verrez que le _téléfive o'clock_ sera très à la
mode l'hiver prochain.
[Illustration.]
* * *
Et le buffet? Je ne connais aucune raison scientifique qui s'oppose à la
transmission électrique des petits fours et des sandwichs; aussi bien ce
phénomène n'est certainement pas plus improbable aujourd'hui que ne le
paraissait être il y a une centaine d'années la possibilité de faire la
conversation avec une personne située de l'autre côté de la Manche.
Oh! les drôles de dîners qu'on fera sur le télé-bouffe, très précieux
pour les gens très demandés auxquels il permettra d'accepter plusieurs
invitations à la fois, et non moins utile aux personnes qui n'ont
d'autre cuisine que celle du restaurant: ces malheureux n'auront plus à
descendre de leur sixième ni à faire monter les plats dans ces paniers
cylindriques qu'on aperçoit encore de temps à autre aux environs des
casernes.
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[Illustration.]
Pour ce qui est de l'olfaction, il est bien évident que la parfumerie à
distance ne rencontre aucune difficulté sérieuse; il suffirait d'un
pulvérisateur d'une certaine puissance avec une canalisation dans le
genre de celle du gaz et des eaux, pour que tous les abonnés pussent
recevoir à domicile les parfums qui leur conviennent.
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[Illustration.]
Quant au toucher, ce sera sans doute un peu plus compliqué que pour les
autres sens; toutefois il ne me paraît pas impossible qu'un médecin
arrive à examiner ses malades par fil spécial; tâter le pouls, ausculter,
percuter même, et se livrer aux diverses autres constatations sur lesquelles
le docteur fonde son diagnostic, seront même choses assez simples avec
des appareils d'une sensibilité convenable; mais il y aura bien peu de
chose à attendre au point de vue des opérations chirurgicales, et le
pédicure lui-même sera, croyons-nous, bien empêché d'opérer à
distance; il en sera de même évidemment pour le masseur et aussi pour le
coiffeur qui, selon toute apparence, n'aura pas grand chose de bon à
espérer dans cet ordre d'idées, à moins qu'un électricien de génie, dans le
genre de l'homme à qui nous devons la ficelle à beurre, invente le fil à
couper des cheveux.
[Illustration.]
En revanche, le tailleur et le chapelier ne tarderont pas à être pourvus
d'un appareil qui leur permettra de prendre une mesure sans aller chez
le client, et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'avec un bon téléphote le
peintre fera des portraits sans déranger son modèle; c'est quelque
chose, cela.
[Illustration.]
Au point de vue sentimental, je me plais à croire que le jour est proche
où la science s'enrichira d'un télékiss, avec lequel il sera délicieux
de flirter par fil spécial, loin des regards indiscrets.
Et si quelqu'un vient s'en plaindre, ce sera vraiment bien commode de
pouvoir, sans quitter son intérieur confortable, lui répondre d'une
façon électrique et instantanée par le Télégiffle, qui sera, d'ici peu,
dans tous les appartements aménagés avec un certain confortable.
[Illustration.]
Grosclaude.